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Chapitre 35

Lorsque j’eus entièrement repris connaissance, je vis Aston penché sur moi, attentivement occupé à laver ma figure avec de l’eau mêlée de vinaigre.
Quelques minutes se passèrent avant qu’il me fût possible de comprendre l’état dans lequel je me trouvais et même de me rendre compte des circonstances qui l’avaient produit. La figure d’Aston me rappela la boutade que j’avais eue de me jeter du haut du mât dans la mer, et je lui dis, en me croyant encore sur le vaisseau du capitaine-fermier :

— Est-ce bien vous, Aston ; où suis-je ?

— Où je suis fâché de vous trouver, Trelawnay ; peut-être vous eussé-je pardonné tout autre drapeau que celui-ci.

— Voyons, Aston, – car ces paroles me firent revenir à la réalité, – avouez que j’ai eu mille raisons pour m’être à tout jamais dégoûté du premier. Maintenant, je ne me bats que sous les ordres de de Ruyter. Montrez-moi un homme plus loyal, plus chevaleresque, plus brave, plus noble, et je le quitte à l’instant.

— L’appréciation que vous faites du grand caractère de de Ruyter est connue, mon cher Trelawnay. Aussi bien que vous, je sais que c’est un homme d’un rare mérite ; mais là n’est point le sujet du regret que j’exprime, et votre réponse nous éloigne de la question.

— Eh bien ! Aston, pour y répondre, je ne puis qu’interroger vos souvenirs ; ils vous rappelleront, sans doute, la situation dans laquelle je me trouvais à l’époque où je me suis mis, non dans la dépendance, mais sous l’amicale protection de de Ruyter. À ma place, quel parti auriez-vous pris ?

Aston réfléchit quelques instants, me serra affectueusement la main et me dit avec bonté :

— Par le ciel ! je crois que j’aurais agi comme vous l’avez fait… mais, ajouta-t-il en souriant, à votre âge.

— Si vous connaissiez de Ruyter comme je le connais, Aston, vous n’ajouteriez pas cette parenthèse. Sur tout homme de cœur, mon ami exercera l’irrésistible puissance qu’il a exercée sur moi : je l’ai suivi parce que je l’ai aimé, et je le suivrai toujours parce je l’aimerai toujours. En conséquence, ne parlons de rien qui puisse, même indirectement, assombrir l’éclatante lueur de cette amitié… Comment vont les choses sur le pont ? Il me semble que la nuit est bien profonde, et que nous sommes dans une singulière situation. Est-ce le ressac qui frappe contre le grab ?

— Non, mais contre les rocs. Il n’y a au monde que l’aventureux de Ruyter qui soit capable de se hasarder dans un pareil ancrage. Je comprends aujourd’hui son but, c’était celui d’empêcher notre vaisseau de venir côte à côte du sien. Quelle profondeur d’idée ! Je n’eusse jamais pensé à cette ingénieuse défense.

— Et ce n’est point la première fois qu’il a jeté l’ancre à l’abri de ces rochers, mon cher Aston ; mais le temps et les circonstances vous apprendront à connaître la supériorité de notre ami ; en attendant, parlons de choses fort terrestres : donnez-moi à manger ou un verre de grog, car il faut que je me hâte de remplacer la liqueur rouge qui s’est échappée de mes blessures.

Mais comment diable le vieux Scolpvelt a-t-il arrangé mon bras ? Je sens l’empreinte de ses griffes envenimer ma chair. Cet homme a toutes les qualités voulues pour être bourreau en chef des enfers. Aston, appelez, je vous prie, votre médecin. Van Scolpvelt a gâté mon appétit.

Aston envoya chercher son chirurgien, et me dit, en reprenant sa place auprès de moi :

— Van Scolpvelt a certainement une mise extraordinaire, et je ne puis pas dire que j’aime la coupe de sa figure.

— Je le crois, répondis-je en riant. Eh bien, mon ami, son affreux visage n’a rien de malséant ni de désagréable, en comparant la vue au toucher de ses mains, qui brûlent comme une pierre rougie dans un brasier.

Le chirurgien d’Aston parut.

Généralement les médecins ne censurent jamais avec franchise leurs confrères en profession, mais ils le font par une directe implication, c’est-à-dire en défaisant tout ce que l’autre a fait : ce qui fut exécuté par le médecin anglais, mais sans un mot de blâme. Pour apaiser l’irritation des chairs, du liniment était appliqué sur la blessure ; mon nouveau docteur l’enleva, ainsi que les bouchons d’étoupe. Cette opération me soulagea aussi vivement que si on avait ôté une écharde de mon doigt.

Remis à mon aise par l’habileté du médecin, je repris ma conversation avec Aston, je lui serrai les mains en lui demandant des nouvelles de notre vaisseau, et pour quelle raison il l’avait quitté, car je savais que ce n’était pas celui-là qui nous avait poursuivis.

— Un de mes amis, me dit-il, avait reçu le commandement d’une frégate, et il m’a donné la place de premier lieutenant à son bord. Ayant reçu des nouvelles de deux frégates françaises, nous étions partis en toute hâte porter ces nouvelles à l’amiral, arrêté à Madras, et, en nous faisant accompagner d’une autre frégate, il nous avait ordonné de veiller sur elles et de ne point les perdre de vue. Nous les découvrîmes au Port-Louis, qu’elles avaient bloqué pendant quelques jours. Outre cela, on nous avait averti que de Ruyter était sur mer avec sa corvette, et nous avions ordre d’intercepter son retour au port. Je n’avais pas la moindre idée de le trouver ici sur le grab, que j’avais pris pour un vaisseau arabe. Je croyais bien cependant l’avoir vu quelque part, et je n’ai jamais pu me souvenir que c’était à Bombay. Mais alors je n’avais pas de cause pour supposer que de Ruyter et même de Witt avaient quelque connexion avec le grab, et à plus forte raison qu’ils étaient l’un et l’autre une même personne. De Ruyter a fait plus de tort au commerce de la Compagnie que tous les vaisseaux de guerre français. Aussi sa tête vaut-elle la rançon d’une frégate. Il est merveilleux, quelque habile qu’il soit, qu’il ait pu éviter si longtemps les pièges tendus sur son passage.

Après avoir fini ses arrangements sur le pont, de Ruyter vint nous retrouver ; il serra la main que lui tendait Aston et lui dit avec bonté :

— Le désastre qui vous a fait tomber entre nos mains ne sera pas un très grand malheur, et il est bien préférable que la victoire soit de mon côté. Quelle miséricorde pourrais-je espérer des marchands inquisiteurs s’ils me tenaient dans leurs griffes ? Je préférerais mille fois sentir sur ma poitrine le genou d’un éléphant en fureur. Pour vous mettre à l’aise, autant que les circonstances peuvent le permettre, je laisse à votre jugement la disposition de vos hommes. Combien aviez-vous de personnes sur les bateaux ?

— Soixante au plus, en comptant les officiers, répondit Aston.

— Bien. Profitez du voisinage de la frégate pour envoyer votre docteur à bord avec les hommes qui sont sérieusement blessés ; ils y seront mieux soignés qu’ici, car nous sommes très serrés, et nous nous attendions peu à recevoir des hôtes. Si vous avez des lettres à écrire, préparez-les.

De Ruyter remonta sur le pont ; Aston commença sa correspondance, et, brisé de fatigue je m’endormis jusqu’au matin.

Le lendemain, je me trouvai assez fort pour monter sur le pont à l’aide d’un appui.

Une vigie que nous avions placée sur la pointe d’un rocher nous avertissait des mouvements de la frégate.

Vers huit heures, elle s’approcha de nous aussi près que purent le lui permettre le caprice du vent et le bouillonnement des vagues.

Nous envoyâmes notre chaloupe à son bord, pavoisée d’un drapeau de trêve. Elle contenait le docteur anglais, les blessés et un porteur des lettres d’Aston.

Le capitaine de la frégate renvoya ses remerciements ; mais il promit à de Ruyter, tout en lui sachant gré de sa conduite polie et humaine, de le forcer à sortir de sa cachette.

Pour y réussir, tous les expédients furent employés ; mais de Ruyter, en étudiant les signaux faits à l’autre frégate, savait que, sous aucun prétexte, elle ne devait quitter le blocus du Port-Louis. La première frégate, dépourvue de bateaux, ne pouvait donc rien faire par elle-même, et il lui était tout à fait impossible d’approcher du grab. La seule chance de succès qui restait à la frégate était de nous bloquer ; mais les fréquents et dangereux orages de la saison ne pouvaient lui permettre de le faire efficacement.

Pour éviter la prolixité, – ai-je été assez fortuné jusqu’à présent pour y échapper ? – et pour éviter le rocher sur lequel tant de gens ont fait naufrage, j’emprunterai un extrait du journal abrupt et concis de de Ruyter :

« Dix heures du matin. – Temps sombre, couvert de nuages, éclairs, fortes ondées ; nous levons l’ancre, nous touons le vaisseau de son ancrage ; aidés par les éclairs et par le vent frais de la terre, nous évitons les battures.

« Une heure. – Nous mettons à la voile et nous quittons l’île qui a été notre refuge. »

Ceci fut écrit trois jours après notre victoire. Nous dirigeâmes notre course vers Diego Garcia, et nous fûmes bientôt loin des frégates.

Nous avions à bord du grab mon ami Aston et vingt-six Anglais.

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