Chapitre 42
— Ne perdons pas les précieux instants qui nous restent pour regagner le grab, dit de Ruyter ; mais profitons en toute hâte du désordre et de la stupeur qui affaiblissent les forces des Marratti. Ceux qui errent encore dans les murs de Saint-Sébastien ne sont pas à redouter ; mais les hommes enfuis peuvent se rallier d’une minute à l’autre, appeler à leur aide les habitants de Madagascar et nous attaquer à leur tour. Ainsi, cher Trelawnay, ramassez les traînards, dirigez-les vers les bateaux ; les prisonniers sont embarqués, il faut que nous les suivions.
— Occupons-nous d’abord de la pauvre orpheline, répondis-je à de Ruyter. Voulez-vous m’accompagner auprès d’elle, Aston ?
Le lieutenant me suivit, et nous nous dirigeâmes vers la hutte.
À notre approche, la jeune fille se leva vivement, joignit les mains, et sa figure, inondée de larmes, s’inclina sur le pâle visage du mort, dont elle n’avait pas encore compris l’effrayante immobilité.
— Mon père, dit-elle d’une voix pleine de sanglots, lève-toi, les étrangers sont bons, regarde, ils viennent nous libérer. La vieille femme ne m’a pas tuée, je suis bien portante ; lève-toi, j’ai enveloppé tes blessures, le sang s’est arrêté.
La pauvre enfant avait soigneusement bandé les bras et les jambes du vieillard avec l’unique vêtement que les sauvages lui eussent laissé.
— Chère sœur, dis-je à la jeune Arabe en prenant doucement sa main, vous êtes libre ; venez, il faut que nous quittions sans retard la ville de ces cruels Marratti.
— Mais voyez comme mon père dort, dit-elle en dégageant sa main de l’étreinte de la mienne ; parlez bas, il faut le laisser dormir, car il est bien fatigué.
— Mais, chère, nous sommes obligés de quitter Saint-Sébastien, venez.
— Nous en aller, mon frère, nous en aller quand notre père dort ; non… S’il le faut absolument, reprit-elle en m’enveloppant d’un regard de prière, eh bien, réveillez-le, nous lui donnerons à manger ; j’ai des fruits, de beaux fruits ; un Arabe libre me les a apportés. Regardez comme les lèvres de notre pauvre père sont sèches et froides. Vous dites qu’il faut partir ; vous ne songez donc pas que pendant notre absence les cruels Marratti pourront revenir, et alors qui défendra mon père contre leurs coups meurtriers ? Mon père, si épuisé par les privations, par le manque de sommeil, par sa longue captivité ! Pitié pour ta fille, père, pitié pour ta pauvre Zéla ! ouvre les yeux, tiens, essaie de boire le jus de cette grenade ; parle-moi, lève-toi.
— On nous appelle, dit Aston, hâtons-nous. Si vous le voulez, je vais prendre cette enfant dans mes bras, et je la porterai jusqu’à un bateau.
— Je vous en prie, ma sœur, venez avec nous, dis-je en dégageant doucement les mains de Zéla des mains de son père, auxquelles la pauvre enfant s’était cramponnée.
La jeune fille voulut résister ; mais je couvris vivement ses épaules avec mon abbah, et Aston la prit dans ses bras.
Les cris de la pauvre enfant étaient lamentables. Elle se débattait, appelait son père, et les tremblantes mains d’Aston pliaient, non sous le léger fardeau de ce corps d’enfant, mais sous l’émotion d’une profonde peine.
Quelques Arabes accompagnèrent Aston, et je me rendis auprès de de Ruyter, qui tâchait de réunir ses hommes.
Quand Aston passa auprès de Louis, celui-ci s’écria d’un ton de fureur comique :
— Qu’est-ce donc qu’il emporte, Seigneur Dieu ? Comment ! une jeune fille ! elle ne sera pas utile, qu’il la laisse ; il vaut mille fois mieux qu’il emporte cette grande tortue près de laquelle il passe sans seulement la regarder, et cependant elle est magnifique ; il faut un homme fort pour la porter. Monsieur Aston, laissez aller la jeune fille, prenez la grosse tortue ; votre compagne portera cette petite que je tiens, et j’en prendrai une autre ; il y en a des masses de ces belles filles-là, et ces belles filles-là se mangent ; celle que vous leur préférez ne sera bonne à rien, c’est un fardeau inutile ; laissez-le, prenez cette bonne tortue, elle fera une excellente soupe ; elle est très jolie, beaucoup plus jolie que votre petite fille.
J’arrivai auprès de Louis au moment où il achevait cette lamentable prière.
— Venez à bord, lui dis-je, venez-y vite, si vous ne voulez pas que les Marratti fassent de la soupe, non avec une tortue, mais avec un munitionnaire.
— Comment, capitaine, comment, laisser cette tortue ? Cette tortue qui vaut à elle seule toutes celles que nous avons prises. Jamais ! jamais ! répéta Louis en se tordant les mains dans une indicible angoisse, jamais !
Des Marratti armés apparurent sur les collines. De Ruyter perdit patience, et ce fut avec fureur qu’il hâta la marche de ses hommes. La plupart des Français étaient ivres, et nous ne pouvions les faire sortir des huttes. Des exclamations de rage se firent entendre sur la colline. De Ruyter sortit par la grande porte de Saint-Sébastien, et je restai avec quelques Arabes pour ramasser les traînards.
J’ai oublié de dire que nous avions incendié la ville dans plusieurs endroits, brûlé deux vaisseaux arabes et sept ou huit canots appartenant aux vaincus.
Les natifs se précipitèrent vers la ville, et nous aperçûmes bientôt des groupes d’hommes armés, courant le long de la rivière que nous avions à traverser. Évidemment, ces hommes avaient l’intention de nous attaquer là. Tout en préparant nos armes, nous hâtâmes le pas ; de Ruyter traversait la rivière, et une partie de ses hommes protégeait son passage par une volée de mousquets tirée presque à bout portant sur les natifs. Un messager vint m’avertir de hâter ma course, et il me prévint que de Ruyter allait garder les bateaux. Mais, retenu par la difficulté que j’avais de faire marcher les hommes ivres, je ne pouvais mettre obstacle au rassemblement des natifs, qui s’augmentait de minute en minute.
Quand le nombre des Marratti parut leur promettre une force suffisante, ils s’enhardirent et attaquèrent les marins que de Ruyter avait placés sur l’autre côté du rivage, puis ils traversèrent le courant, se réunirent derrière nous, et un réel danger menaça notre sortie du cap. Je tins ferme et je restai sur le rivage jusqu’à ce que mes hommes eussent passé la rivière. Au moment où j’allais les suivre avec mes Arabes, j’entendis derrière moi des coups de fusil, puis apparut tout à coup, au détour d’un banc de sable, un énorme personnage revêtu d’une brillante armure écailleuse. C’était le munitionnaire, portant sur ses épaules la fameuse tortue, l’un et l’autre accompagnés et protégés par un soldat hollandais.
— Marchez rapidement, leur criai-je de toutes mes forces, car les minutes sont précieuses.
Eh bien, malgré l’extrême danger de ma position, je ne pouvais m’empêcher de rire en considérant l’étrange aspect de Louis.
Il s’avançait vers moi en chancelant sous le poids de son fardeau, et il était difficile de distinguer dans l’ensemble de Louis les formes d’un être humain : il ressemblait à un hippopotame. Le soldat hollandais qui suivait Louis était gonflé dans des proportions ridicules : son surtout rouge de Guernesey et son ample pantalon hollandais, attachés aux poignets et aux genoux, étaient remplis d’une masse d’or et de bijoux qu’il avait découverts après la démolition d’une hutte. Il ressemblait à un ballot de laine, et se mouvait comme un dogre hollandais manœuvrant dans une houle.
— Jetez tout ce que vous portez, si vous tenez à votre vie ! leur criai-je avant de m’élancer dans la rivière.
Les natifs approchaient à grands pas de notre arrière-garde, et les difficultés que nous avions à surmonter pour nous servir de nos armes encourageaient les Marratti. Sans l’aide des hommes stationnés de l’autre côté de la rivière, nous n’aurions pas eu la possibilité d’échapper à la mort. Leur feu mettait entre les vaincus et nous une légère distance. Nous étions donc obligés non de nous éloigner, mais bien de fuir en grande hâte.
Tout d’un coup j’entendis quelque chose se débattre dans l’eau, et un cri sauvage de triomphe fut jeté par les natifs. Je regardai vivement autour de moi, le soldat hollandais venait de disparaître, trop chargé par son trésor. Le malheureux avait glissé sur le gué et il coulait à fond. Malgré ses efforts, il lui fut impossible de se débarrasser du poids écrasant qui l’entraînait dans les profondeurs de l’eau. Ce malheur m’affecta, et cependant je n’y pouvais apporter aucun secours. Mon attention fut bientôt distraite par le munitionnaire qui venait également de tomber dans l’eau.
Je courus en arrière, et je tendis ma lance à Louis, qui s’y cramponna avec force. Ce mouvement fit tomber l’énorme tortue, qui profita de ce répit de liberté pour ouvrir ses lourdes nageoires et regagner en triomphe son élément naturel.
Quand Louis se fut redressé, il s’écria avec une expression de physionomie lamentable :
— Mais où est ma tortue ? Ah ! ne faites pas attention à moi, capitaine, sauvez la tortue !
— La tortue ! m’écriai-je, que la tortue soit maudite ! je voudrais qu’elle fût dans votre gorge !
— Ah ! et moi aussi, capitaine, c’est tout ce que je désire. Ah ! ma tortue, ma tortue, où est ma tortue ?
Au moment où le désespéré Louis vociférait cette demande, la tortue s’éleva à la surface de l’eau et nagea vers Louis, comme si elle eût voulu se moquer de son ennemi. Dès que le munitionnaire vit la brillante carapace du crustacé reluire au soleil, il tendit les bras, fit le geste de se précipiter au-devant d’elle, en criant d’une voix suppliante :
— La voilà, elle revient, elle approche. Oh ! sauvez-la, capitaine ! sauvez-la !
N’entendant qu’à moitié les prières de Louis, je crus qu’il me parlait du soldat.
— Où ? m’écriai-je en mettant dans ma question autant d’empressement qu’il avait mis d’instance dans sa prière.
— Ici, me dit-il en me désignant la tortue. Oh ! capitaine, je ne vous ai pas encore dit comme elle est belle et vigoureuse ; je lui ai coupé la gorge il y a deux heures, mais elle ne mourra pas avant le soir : elles ne meurent jamais de suite. Mais si nous la laissons fuir, elle sera perdue, perdue ! Vous ne le voudriez pas, j’en suis certain, capitaine.
J’ordonnai à un de mes hommes de s’emparer de Louis ; la force l’entraîna au milieu de nous, mais le pauvre munitionnaire marchait aussi obliquement qu’un crabe, les yeux fixés sur la bien-aimée tortue.
Arrivés de l’autre côté du rivage, nous nous empressâmes de regagner nos bateaux ; quatre de nos marins furent légèrement blessés pendant cette retraite, mais je n’eus que ce malheur à déplorer, en y joignant toutefois la perte du soldat hollandais et celle de la magnifique tortue.
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