Chapitre 44
Madagascar est une des plus grandes, des plus belles et des plus fertiles des îles du monde ; elle a presque neuf cents milles de longueur sur trois cent cinquante de largeur. Une magnifique chaîne de montagnes traverse tout le pays, et de grandes et navigables rivières y prennent leur source. L’intérieur de cette île n’est pas plus connu que ses habitants ; mais les parties de la côte que j’ai longuement visitées donnent d’abondantes preuves que la nature y a prodigué d’une main généreuse ses plus précieuses richesses. Rien ne manque à cette terre productive, rien, excepté la science et la civilisation, qui sont indispensables pour arriver à placer cette île sur le premier rang que tiennent les grands et puissants empires. À l’époque de mes voyages, la sauvagerie y était si complète, qu’à peine pouvait-on distinguer une différence de manière entre les hommes et les animaux.
La soirée était singulièrement belle ; la mer calme, limpide comme un miroir, et notre équipage se reposait des accablantes fatigues de la journée. De Ruyter était dans sa cabine ; et en compagnie d’Aston, qui était couché sur la poupe élevée du vaisseau, contre laquelle je m’appuyais, je regardais la terre. Les formes des montagnes devenaient sombres et indistinctes, le bleu profond et transparent de la mer disparaissait dans une sombre couleur d’un vert olive subdivisée par une infinité de barres confuses et brillant faiblement, comme si elles étaient bordées par une ligne de diamants. Le soleil s’enfonçait dans la mer, et ses rayons expirants nuançaient le ciel des brillantes couleurs de la topaze, de la pourpre et de l’émeraude, rayées d’azur, de blanc et de violet.
Quand le soleil disparut dans l’eau, tout le firmament fut teint en cramoisi et laissa l’ouest plus brillant que de l’or fondu. La lumière argentée de la lune fit disparaître les joyeuses couleurs, qui s’éteignirent en laissant çà et là sur la nacre du ciel de légères taches aux nuances délicates et presque indistinctes. La poupe du grab tourna, et je vis notre compagne la corvette, dont la carène et les ailes blanches coupaient la ligne de l’horizon. Éclairée par la lune, elle ressemblait à un esprit de la mer se reposant sur l’immensité de l’eau.
Absorbés dans la contemplation des merveilleuses beautés d’une nuit de l’Orient, nous passâmes la nuit dans un poétique et suave silence. Après les écrasantes fatigues d’une journée de combat, ce calme surnaturel avait sur l’esprit une influence plus douce, plus magique et plus rafraîchissante que celle du sommeil. Quoique endormi, mais cédant à la force de l’habitude, le timonier criait de temps en temps : – Doucement ! doucement !
La formule ordinaire de changer le quart avait été négligée, et les sentinelles qui avaient la garde des prisonniers, ignorant que l’heure de leur devoir était passée, dormaient à leur poste. Le baume du sommeil guérissait les blessés, rendait libre les captifs, qui rêvaient peut-être qu’une chasse bruyante les entraînait dans les montagnes de leur pays natal ; peut-être encore croyaient-ils qu’assis à l’ombre des cocotiers ils jouaient avec les jeunes barbares leurs fils, et ces malheureux, dont les rêves étaient si doux, devaient s’éveiller enchaînés, liés avec des menottes, dans le pire des donjons, le fond de cale d’un vaisseau, sous la mer, et condamnés à la mort ou à l’esclavage !
Le calme enchanteur de la nuit fut troublé tout à coup par un bruit étrange, mais dont, au premier instant, il me fut impossible de comprendre les causes. Je prêtai l’oreille, et mon ardente attention me permit de saisir le murmure confus d’un piétinement assez vif, auquel se joignit bientôt le râle d’une respiration haletante.
Aston tressaillit, se leva vivement, et me dit d’un ton ému : – Que se passe-t-il donc ?
— Je l’ignore, répondis-je, mais nous allons le savoir.
Aston bondit sur le tillac, et nous avançâmes de quelques pas vers l’avant.
Tout d’un coup une ombre noire se dressa devant nous.
Croyant qu’elle allait essayer de nous barrer le passage, je saisis le poignard malais qui ne quittait jamais ma ceinture, et j’attendis l’approche de l’immobile fantôme.
Mais il ne bougea pas, et fit seulement entendre une sorte de sanglot.
— Est-ce vous, Torra ? demandai-je, en croyant reconnaître la voix d’un nègre de Madagascar que de Ruyter avait émancipé.
— Oui, maître.
— Que voulez-vous, et quelle est la cause du bruit que nous venons d’entendre à l’avant ?
— Ce bruit est celui qu’a fait Torra en tuant mauvais frère avec ce grand couteau.
— Tué ! m’écriai-je avec surprise ; qui avez-vous tué ?
— Mon frère, mauvais frère Brondoo.
— Quel frère ? vous êtes ivre ou fou, je ne vous connais pas de frère.
— Torra pas fou, Torra pas ivre, maître.
Les hommes du bord avaient entendu le bruit de la lutte criminelle que révélait l’aveu de Torra ; ils se levaient tous les uns après les autres et s’approchaient lentement de nous.
En voyant les hommes du bord se grouper en silence à quelques pas de lui, Torra les examina d’un air triste et froid, puis il me dit avec douceur :
— Torra parlera à maître quand jour sera venu.
La vue du couteau rougi par le sang, et que le nègre tenait encore dans ses mains, irritait ou effrayait les hommes. Torra comprit le sentiment d’horrible effroi qui était peint sur la physionomie de ses compagnons. Il secoua la tête, sourit et murmura doucement :
— Ne craignez pas Torra, Torra ne fait pas de mal ; il a seulement tué mauvais frère. Arme fait peur à vous ? eh bien, voilà l’arme ! – Et il lança son couteau dans la mer. – Maître, continua l’esclave en se tournant vers moi, vous bon, vous aimer pauvre nègre ! vous ne pas laisser marins tuer Torra pendant que le ciel tout noir ne montre point les faces ; mais demain vous devoir écouter Torra, parce que Torra dira vrai ; il ne désire pas vivre ; vous tuerez lui, et il ira rejoindre son frère dans le bon pays. Au bon pays, il n’y a point d’esclaves, point de mauvais hommes blancs pour acheter pauvre noir ! pour enchaîner pauvre noir !
Je crus le malheureux fou, et je donnai l’ordre à mes gens de le charger de fers sans lui faire de mal. Ne comprenant pas le mouvement que les hommes firent vers lui, Torra répéta d’une voix troublée :
— Il ne faut pas tuer Torra la nuit, il faut attendre le matin, le jour, le soleil ; Torra dira tout.
Je n’écoutai plus les supplications inutiles du nègre, dont je ne connaissais pas encore le crime réel, et je me rendis à l’avant, suivi d’Aston. Un de nos hommes nous avait devancés, car à mon approche, il souleva un vêtement de coton blanc tout taché de sang, et me dit :
— Le voici !
Quelques Arabes qui s’étaient joints à nous reculèrent épouvantés en criant : – Allah ! Allah !
J’interrogeai tous mes hommes, afin de pouvoir donner un nom à ce cadavre ; mais l’ignorance de l’équipage était aussi complète que la mienne : personne ne connaissait la victime. Après un long examen des traits, je finis par découvrir que cet homme était un des prisonniers marratti. La mort bien constatée et tout secours se trouvant inutile, je donnai l’ordre que, placé sur un treillis, le cadavre fût porté à l’arrière du vaisseau, sous la garde d’une sentinelle qui veillerait également sur l’assassin.
Cet horrible spectacle semblait avoir banni le sommeil ; les hommes se réunissaient, parlaient à voix basse, tout émus et tressaillant presque au murmure de leur propre parole. Une réelle épouvante se communiqua à tout l’équipage, et ces mêmes hommes, dont les mains et les vêtements étaient encore humides et souillés du sang d’un terrible combat, ces mêmes hommes, qui avaient assailli quelques heures auparavant une ville entourée de murailles et défendue par des pirates intrépides, frémissaient d’horreur devant la preuve d’un crime commis dans l’ombre. Quelques-uns se groupèrent silencieusement autour de Torra, qui était assis sur ses talons, la tête dans ses mains.
Aston et de Ruyter conféraient ensemble. J’étais seul à veiller sur le pont. En sentant une légère brise s’élever de la terre, j’appelai toutes les mains aux voiles ; l’équipage, qui était plongé dans une sorte de torpeur, tressaillit au son de ma voix. J’allais donner l’ordre de raccourcir les voiles, de carguer le perroquet, lorsque de Ruyter vint à moi et me dit :
— Pourquoi toutes les mains ? Je ne vois aucune apparence de tempête.
— Ni moi non plus, répliquai-je ; mais une panique dangereuse règne à bord, attriste les hommes, il faut que je tâche de les distraire par une grave occupation ; ils sont sous la puissance d’un mauvais charme, et si une rafale survenait, nous perdrions nos mâts avant qu’ils eussent la conscience du danger.
— Vous avez eu une très bonne pensée, mon garçon.
Les marins obéirent à mes ordres, et leur préoccupation intérieure était si grande, qu’ils ne s’apercevaient pas de l’inaltérable tranquillité de la mer. Dans un tout autre moment, je me serais certainement attiré une averse de malédictions et de blasphèmes.
Mes ordres remplis, je laissai la garde du pont à de Ruyter, et en dépit de ce qui venait d’arriver, l’excès de la fatigue me fit tomber mourant de sommeil sur l’oreiller de mon lit.
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