‹ Un capriceChapitre 2 sur 8 · Scène II

Scène II

MATHILDE, CHAVIGNY.

Chavigny.

Bonsoir, ma chère ; est-ce que je vous dérange ?

Mathilde.

Moi, Henri ? quelle question !

Chavigny.

Vous avez l’air troublé, préoccupé. J’oublie toujours, quand j’entre chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite.

Mathilde.

Il y a là un peu de méchanceté ; mais, comme il y a aussi un peu d’amour, je ne vous en embrasserai pas moins.

Qu’est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand vous oubliez que vous êtes mon mari ?

Chavigny.

Ton amant, ma belle ; est-ce que je me trompe ?

Mathilde.

Amant et ami, tu ne te trompes pas.

J’ai envie de lui donner la bourse comme elle est.

Chavigny.

Quelle robe as-tu donc ? Tu ne sors pas ?

Mathilde.

Non, je voulais… j’espérais que peut-être ?…

Chavigny.

Vous espériez ?… Qu’est-ce que c’est donc ?

Mathilde.

Tu vas au bal ? tu es superbe.

Chavigny.

Pas trop ; je ne sais si c’est ma faute ou celle du tailleur, mais je n’ai plus ma tournure du régiment.

Mathilde.

Inconstant ! vous ne pensez pas à moi en vous mirant dans cette glace.

Chavigny.

Bah ! à qui donc ? Est-ce que je vais au bal pour danser ? Je vous jure bien que c’est une corvée, et que je m’y traîne sans savoir pourquoi.

Mathilde.

Eh bien ! restez, je vous en supplie. Nous serons seuls, et je vous dirai…

Chavigny.

Il me semble que ta pendule avance ; il ne peut pas être si tard.

Mathilde.

On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse dire la pendule. Nous sortons de table il y a un instant.

Chavigny.

J’ai dit d’atteler ; j’ai une visite à faire.

Mathilde.

Ah ! c’est différent. Je… je ne savais pas,… j’avais cru…

Chavigny.

Eh bien ?

Mathilde.

J’avais supposé,… d’après ce que tu disais… Mais la pendule va bien ; il n’est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J’ai une petite surprise à vous faire.

Chavigny, se levant.

Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que vous sortez quand il vous plaît. Vous trouverez juste que ce soit réciproque. Quelle surprise me destinez-vous ?

Mathilde.

Rien ; je n’ai pas dit ce mot-là, je crois.

Chavigny.

Je me trompe donc, j’avais cru l’entendre. Avez-vous là ces valses de Strauss ? Prêtez-les-moi, si vous n’en faites rien.

Mathilde.

Les voilà ; les voulez-vous maintenant ?

Chavigny.

Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a demandées pour un ou deux jours. Je ne vous en priverai pas longtemps.

Mathilde.

Est-ce pour madame de Blainville ?

Chavigny, prenant les valses.

Plaît-il ? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville ?

Mathilde.

Moi ! non. Je n’ai pas parlé d’elle.

Chavigny.

Pour cette fois j’ai bien entendu.

Qu’est-ce que vous dites de madame de Blainville ?

Mathilde.

Je pensais que mes valses étaient pour elle.

Chavigny.

Et pourquoi pensiez-vous cela ?

Mathilde.

Mais parce que… parce qu’elle les aime.

Chavigny.

Oui, et moi aussi ; et vous aussi, je crois ? Il y en a une surtout ; comment est-ce donc ? Je l’ai oubliée… Comment dit-elle donc ?

Mathilde.

Je ne sais pas si je m’en souviendrai.

Chavigny.

C’est cela même ! C’est charmant, divin, et vous la jouez comme un ange, ou, pour mieux dire, comme une vraie valseuse.

Mathilde.

Est-ce aussi bien qu’elle, Henri ?

Chavigny.

Qui, elle ? madame de Blainville ? Vous y tenez, à ce qu’il paraît.

Mathilde.

Oh ! pas beaucoup. Si j’étais homme, ce n’est pas elle qui me tournerait la tête.

Chavigny.

Et vous auriez raison, madame. Il ne faut jamais qu’un homme se laisse tourner la tête, ni par une femme ni par une valse.

Mathilde.

Comptez-vous jouer ce soir, mon ami ?

Chavigny.

Eh ! ma chère, quelle idée avez-vous ? On joue, mais on ne compte pas jouer.

Mathilde.

Avez-vous de l’or dans vos poches ?

Chavigny.

Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez ?

Mathilde.

Moi, grand Dieu ! que voulez-vous que j’en fasse ?

Chavigny.

Pourquoi pas ? Si j’ouvre votre porte trop vite, je n’ouvre pas du moins vos tiroirs, et c’est peut-être un double tort que j’ai.

Mathilde.

Vous mentez, monsieur ; il n’y a pas longtemps que je me suis aperçue que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche.

Chavigny.

Non pas, ma chère, tant qu’il y aura des pauvres. Je sais quel usage vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de faire la charité par vos mains.

Mathilde.

Cher Henri ! que tu es noble et bon ! Dis-moi un peu : te souviens-tu d’un jour où tu avais une petite dette à payer, et où tu te plaignais de n’avoir pas de bourse ?

Chavigny.

Quand donc ? Ah ! c’est juste. Le fait est que, quand on sort, c’est une chose insupportable de se fier à des poches qui ne tiennent à rien…

Mathilde.

Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir ?

Chavigny.

Non, je n’aime pas le rouge. Parbleu ! tu me fais penser que j’ai justement là une bourse toute neuve d’hier ; c’est un cadeau. Qu’en pensez-vous ?

Est-ce de bon goût ?

Mathilde.

Voyons ; voulez-vous me la montrer ?

Chavigny.

Tenez.

Mathilde.

C’est très joli. De quelle couleur est-elle ?

Chavigny, riant.

De quelle couleur ? La question est excellente.

Mathilde.

Je me trompe… Je veux dire… Qui est-ce qui vous l’a donnée ?

Chavigny.

Ah ! c’est trop plaisant, sur mon honneur ! vos distractions sont adorables.

Un domestique, annonçant.

Madame de Léry !

Mathilde.

J’ai défendu ma porte en bas.

Chavigny.

Non, non, qu’elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir ?

Mathilde.

Eh bien ! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir le nom de l’auteur ?

Page 1