‹ Un capriceChapitre 6 sur 8 · Scène VI

Scène VI

MATHILDE, MADAME DE LÉRY.

Madame de Léry, derrière la scène.

Personne nulle part ! qu’est-ce que cela veut dire ? on entre ici comme dans un moulin.

Madame de Léry !

Rebonsoir, chère ; pas de domestiques chez vous ; je cours partout pour trouver quelqu’un. Ah ! je suis rompue !

Mathilde.

Débarrassez-vous de vos fourrures.

Madame de Léry.

Tout à l’heure ; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là ? on dit que c’est de la martre d’Éthiopie, je ne sais quoi ; c’est M. de Léry qui me l’a apporté de Hollande. Moi, je trouve ça laid, franchement ; je le porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule.

Mathilde.

Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.

Madame de Léry.

C’est vrai ; je m’en ferai un petit tapis.

Mathilde.

Eh bien ! ce bal était-il beau ?

Madame de Léry.

Ah ! mon Dieu, ce bal ! mais je n’en viens pas. Vous ne croiriez jamais ce qui m’arrive.

Mathilde.

Vous n’y êtes donc pas allée ?

Madame de Léry.

Si fait, j’y suis allée, mais je n’y suis pas entrée. C’est à mourir de rire. Figurez-vous une queue,… une queue…

Ces choses-là vous font-elles peur, à vous ?

Mathilde.

Mais oui ; je n’aime pas les embarras de voitures.

Madame de Léry.

C’est désolant quand on est seule. J’avais beau crier au cocher d’avancer, il ne bougeait pas ; j’étais d’une colère ! j’avais envie de monter sur le siège ; je vous réponds bien que j’aurais coupé leur queue. Mais c’est si bête d’être là, en toilette, vis-à-vis d’un carreau mouillé ; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis divertie une demi-heure à voir patauger les passants, et puis j’ai dit de retourner. Voilà mon bal. — Ce feu me fait un plaisir ! je me sens renaître !

Mathilde.

Le thé.

Madame de Léry.

M. de Chavigny est donc parti ?

Mathilde.

Oui ; je pense qu’il va à ce bal, et il sera plus obstiné que vous.

Madame de Léry.

Je crois qu’il ne m’aime guère, soit dit entre nous.

Mathilde.

Vous vous trompez, je vous assure ; il m’a dit cent fois qu’à ses yeux vous étiez une des plus jolies femmes de Paris.

Madame de Léry.

Vraiment ? c’est très poli de sa part ; mais je le mérite, car je le trouve fort bien. Voulez-vous me prêter une épingle ?

Mathilde.

Vous en avez à côté de vous.

Madame de Léry.

Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des épaules ; on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces manches-là ?

Mathilde.

Oui.

Madame de Léry.

Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n’y a que les manches plates ; mais j’ai été longtemps à m’y faire ; et puis je trouve qu’il ne faut pas être trop grasse pour les porter, parce que sans cela on a l’air d’une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.

Mathilde.

J’aime assez la comparaison.

On apporte le thé.

Madame de Léry.

N’est-ce pas ? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant pas être trop maigre non plus, parce qu’alors il ne reste plus rien. On se récrie sur la marquise d’Ermont ; moi, je trouve qu’elle a l’air d’une potence. C’est une belle tête, si vous voulez, mais c’est une madone au bout d’un bâton.

Mathilde, riant.

Voulez-vous que je vous serve, ma chère ?

Madame de Léry.

Rien que de l’eau chaude, avec un soupçon de thé et un nuage de lait.

Mathilde, versant le thé.

Allez-vous demain chez madame d’Égly ? Je vous prendrai, si vous voulez.

Madame de Léry.

Ah ! madame d’Égly ! en voilà une autre ! avec sa frisure et ses jambes, elle me fait l’effet de ces grands balais pour épousseter les araignées.

Mais, certainement, j’irai demain. Non, je ne peux pas ; je vais au concert.

Mathilde.

Il est vrai qu’elle est un peu drôle.

Madame de Léry.

Regardez-moi donc, je vous en prie.

Mathilde.

Pourquoi ?

Madame de Léry.

Regardez-moi en face, là, franchement.

Mathilde.

Que me trouvez-vous d’extraordinaire ?

Madame de Léry.

Eh ! certainement, vous avez les yeux rouges ; vous venez de pleurer, c’est clair comme le jour. Qu’est-ce qui se passe donc, ma chère Mathilde ?

Mathilde.

Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu’il se passe ?

Madame de Léry.

Je n’en sais rien, mais vous venez de pleurer ; je vous dérange, je m’en vais.

Mathilde.

Au contraire, chère ; je vous supplie de rester.

Madame de Léry.

Est-ce bien franc ? Je reste, si vous voulez ; mais vous me direz vos peines.

Non ? Alors je m’en vais, car vous comprenez que du moment que je ne suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement.

Mathilde.

Restez, votre présence m’est précieuse, votre esprit m’amuse, et s’il était vrai que j’eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait.

Madame de Léry.

Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère ; personne n’est si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas qu’on joue avec le cœur, et c’est pour cela que j’ai l’air d’en manquer. Je sais ce que c’est que de souffrir, on me l’a appris bien jeune encore. Je sais aussi ce que c’est que de dire ses chagrins. Si ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment : ce n’est pas la curiosité qui me pousse.

Mathilde.

Je vous crois bonne, et surtout très sincère ; mais dispensez-moi de vous obéir.

Madame de Léry.

Ah, mon Dieu ! j’y suis ! c’est la bourse bleue. J’ai fait une sottise affreuse en nommant madame de Blainville. J’y ai pensé en vous quittant ; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour ?

Madame de Léry.

Est-il possible ?

Madame de Léry.

Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis : Pleurez ! pleurez ! Douces ou amères, les larmes soulagent toujours.

Mathilde.

Ah ! mon Dieu !

Madame de Léry.

Mais c’est incroyable, une chose pareille ! On ne peut pas aimer madame de Blainville ; c’est une coquette à moitié perdue, qui n’a ni esprit ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt ; on ne quitte pas un ange pour un diable.

Mathilde, sanglotant.

Je suis sûre qu’il l’aime, j’en suis sûre.

Madame de Léry.

Non, mon enfant, ça ne se peut pas ; c’est un caprice, une fantaisie. Je connais M. de Chavigny plus qu’il ne pense ; il est méchant, mais il n’est pas mauvais. Il aura agi par boutade ; avez-vous pleuré devant lui ?

Mathilde.

Oh ! non, jamais !

Madame de Léry.

Vous avez bien fait ; il ne m’étonnerait pas qu’il en fût bien aise.

Mathilde.

Bien aise ? bien aise de me voir pleurer ?

Madame de Léry.

Eh ! mon Dieu, oui. J’ai vingt-cinq ans d’hier, mais je sais ce qui en est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu ?

Mathilde.

Mais… je ne sais…

Madame de Léry.

Parlez. Avez-vous peur de moi ? je vais vous rassurer tout de suite ; si, pour vous mettre à votre aise, il faut m’engager de mon côté, je vais vous prouver que j’ai confiance en vous et vous forcer à l’avoir en moi. Est-ce nécessaire ? je le ferai. Qu’est-ce qu’il vous plaît de savoir sur mon compte ?

Mathilde.

Vous êtes ma meilleure amie ; je vous dirai tout, je me fie à vous. Il ne s’agit de rien de bien grave ; mais j’ai une folle tête qui m’entraîne. J’avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en cachette que je comptais lui offrir aujourd’hui ; depuis quinze jours, je le vois à peine ; il passe ses journées chez madame de Blainville. Lui offrir ce petit cadeau, c’était lui faire un doux reproche de son absence et lui montrer qu’il me laissait seule. Au moment où j’allais lui donner ma bourse, il a tiré l’autre.

Madame de Léry.

Il n’y a pas là de quoi pleurer.

Mathilde.

Oh ! si, il y a de quoi pleurer, car j’ai fait une grande folie ; je lui ai demandé l’autre bourse.

Madame de Léry.

Aïe ! ce n’est pas diplomatique.

Mathilde.

Non, Ernestine, et il m’a refusé… Et alors… Ah ! j’ai honte…

Madame de Léry.

Eh bien ?

Mathilde.

Eh bien ! je l’ai demandée à genoux. Je voulais qu’il me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne. Je l’ai prié,… je l’ai supplié…

Madame de Léry.

Et il n’en a rien fait ; cela va sans dire. Pauvre innocente ! il n’est pas digne de vous !

Mathilde.

Ah ! malgré tout, je ne le croirai jamais !

Madame de Léry.

Vous avez raison, je m’exprime mal. Il est digne de vous et vous aime ; mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié ! Et où est donc votre bourse ?

Mathilde.

La voilà ici sur la table.

Madame de Léry, prenant la bourse.

Cette bourse-là ? Eh bien ! ma chère, elle est quatre fois plus jolie que la sienne. D’abord elle n’est pas bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de son goût.

Mathilde.

Tâchez. Vous me rendrez la vie.

Madame de Léry.

En être là après un an de mariage, c’est inouï ! Il faut qu’il y ait de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu’au menton. Mathilde, voulez-vous faire une chose ? Il ne nous en coûte rien d’essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir ?

Mathilde.

Je n’en sais rien, mais il me l’a dit.

Madame de Léry.

Comment étiez-vous quand il est sorti ?

Mathilde.

Ah ! j’étais bien triste, et lui bien sévère.

Madame de Léry.

Il viendra. Avez-vous du courage ? Quand j’ai une idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au vol ; je me connais, je réussirai.

Mathilde.

Ordonnez donc, je me soumets.

Madame de Léry.

Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu’en rentrant vous ayez l’air d’y être allée. Vous vous ferez mener où vous voudrez, aux Invalides ou à la Bastille ; ce ne sera peut-être pas très divertissant, mais vous serez aussi bien là qu’ici pour ne pas dormir. Est-ce convenu ? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans ce papier, je vais mettre l’adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin de la rue, vous ferez arrêter ; vous direz à mon groom d’apporter ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu’il rencontrera, et de s’en aller sans autre explication.

Mathilde.

Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.

Madame de Léry.

Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir si c’est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi ?

Mathilde.

Oui, tout au monde pour l’amour de lui.

Madame de Léry.

Allons, preste ! Voilà une voiture.

Mathilde.

C’est lui ; j’entends sa voix dans la cour.

Madame de Léry.

Sauvez-vous ! Y a-t-il un escalier dérobé par là ?

Mathilde.

Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à ce bal ?

Madame de Léry, ôtant la guirlande qu’elle a sur la tête et la donnant à Mathilde.

Tenez, vous arrangerez cela en route.

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