‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 11 sur 28 · LE MIROIR DEFORMANT (Conte de Noël.)

LE MIROIR DEFORMANT (Conte de Noël.)

Nous entrâmes dans le salon, ma femme et moi. On y sentait la mousse et l’humidité. Quand nous éclairâmes les murs qui n’avaient pas vu la lumière durant tout un siècle, des millions de rats et de souris s’enfuirent de tous côtés. Une bouffée de vent s’engouffra, quand nous refermâmes la porte derrière nous, et agita des piles de papiers dans les coins. Nous aperçûmes, sur ces papiers, des caractères anciens et des figures du moyen âge. Aux murs, verdis par le temps, pendaient des portraits d’ancêtres qui nous regardèrent avec sévérité et hauteur avec un air de dire : « Tu es à fouetter, mon petit ! »

Nos pas résonnaient dans toute la maison ; à ma toux répondait un écho, celui-là même qui répondait jadis à mes aïeux…

Et le vent hurlait, gémissait. Dans la cheminée quelqu’un pleurait et l’on sentait dans ses larmes le désespoir. De grosses gouttes de pluie battaient les fenêtres ternes et sombres, et leur bruit attristait.

– Oh ! ancêtres, ancêtres ! m’écriai-je en soupirant profondément ; si j’étais écrivain, j’écrirais d’après vos portraits un long roman. Chacun de ces vieux fut jeune autrefois ; chacun ou chacune eut son roman… et quel roman ! Regarde, par exemple, dis-je à ma femme, cette vieille, ma bisaïeule. Cette femme laide, mal faite, eut une histoire extrêmement intéressante. Vois-tu là-bas ce miroir suspendu dans le coin ?

Et je lui indiquai un grand miroir encadré de bronze noir, près du portrait de mon aïeule.

– Ce miroir a des propriétés magiques et a perdu ma bisaïeule. Elle l’avait payé énormément cher et ne s’en sépara pas de toute sa vie. Elle s’y regardait sans cesse, jour et nuit ; elle s’y regardait même pendant ses repas. Elle le mettait près d’elle en se couchant et demanda, à son lit de mort, qu’on le plaçât dans sa bière. Si l’on ne réalisa pas son vœu, ce fut uniquement parce que le miroir ne put pas loger dans son cercueil.

– Etait-ce donc une coquette ? demanda ma femme.

– Admettons… Mais n’avait-elle pas d’autres miroirs ? Pourquoi donc précisément aimait-elle tant celui-ci et pas un autre ? N’avait-elle pas de glaces meilleures ? Non, chérie, il y a là quelque effroyable mystère. Impossible autrement ! La légende dit qu’il y a un diable dans ce miroir et que mon aïeule ressentait un faible pour les diables. C’est évidemment une absurdité, mais il ne fait pourtant aucun doute que ce miroir au cadre de bronze ne recèle une force mystérieuse.

J’essuyai d’un geste la poussière du miroir, m’y regardai et éclatai de rire. L’écho répondit sourdement à mon rire. Le miroir déformait : mes traits furent détournés de tous côtés ; mon nez entra dans ma joue gauche ; mon menton se dédoubla et s’en alla de biais.

– Ma bisaïeule, dis-je, avait un goût étrange.

Ma femme s’approcha en hésitant du miroir et s’y regarda elle aussi. Et aussitôt quelque chose d’effroyable se produisit : elle pâlit, se mit à trembler de tout le corps et poussa un cri. Le bougeoir, glissant de ses mains, roula à terre et la bougie s’éteignit. Les ténèbres nous enveloppèrent. J’entendis au même instant quelque chose de lourd tomber sur le parquet : ma femme venait de s’évanouir.

Le vent gémit encore plus plaintivement ; les rats coururent de tous côtés ; les souris grouillèrent dans les papiers. Mes cheveux se dressèrent et se mirent à remuer quand une persienne, se détachant de la fenêtre, tomba dehors. La lune apparut à la fenêtre…

Je saisis ma femme, l’étreignis et l’emportai hors de la demeure de mes ancêtres. Elle ne reprit connaissance que le lendemain soir.

– Le miroir ! dit-elle en revenant à elle. Donnez-moi le miroir ! Où est-il ?

Elle resta toute une semaine ensuite sans boire, ni manger, ni dormir. Elle demandait sans cesse qu’on lui apportât le miroir. Elle sanglotait, s’arrachait les cheveux, s’agitait, et quand le docteur déclara qu’elle pouvait mourir de faim et que sa situation était extrêmement critique, je surmontai ma peur, redescendis et lui rapportai le miroir de ma bisaïeule.

En l’apercevant elle se mit à rire de bonheur, puis elle le saisit, l’embrassa et y plongea ses regards.

Et il y a déjà plus de dix ans qu’elle s’y regarde sans cesse, sans pouvoir s’en détacher un instant.

– Se peut-il que ce soit moi ? murmure-t-elle. Et sur son visage s’étale, avec de l’incarnat, une expression de béatitude et d’extase.

– Oui, c’est moi ! Tout ment hormis ce miroir ! Les gens, mon mari mentent. Ah ! si je m’étais vue auparavant, si je m’étais connue telle que je suis, je n’aurais pas épousé cet homme. Il n’est pas digne de moi. A mes pieds doivent être les plus beaux, les plus nobles chevaliers !…

Un jour, me trouvant derrière ma femme, je regardai inopinément dans le miroir et je découvris l’effroyable secret.

Je vis dans le tain une femme d’une aveuglante beauté, telle que je n’en avais jamais rencontré de ma vie. C’était un prodige de la nature, une harmonie de beauté, d’élégance et d’amour. Mais qu’est-ce donc ? qu’était-il arrivé ? Comment ma femme, laide et disgracieuse, me semblait-elle, dans le miroir, si belle ? Pourquoi ? Mais parce que le miroir déformant faussait, de tous côtés, la laide figure de ma femme, et que, par suite de ce bouleversement des lignes, elle devenait par hasard très belle. Moins par moins donnait plus. Et maintenant, ma femme et moi, nous restons tous les deux devant le miroir, et nous nous y regardons sans nous en détacher un instant. Mon nez escalade ma joue gauche, mon menton se dédouble et s’en va de biais, mais le visage de ma femme est ravissant. Et une passion folle, enragée, s’empare de moi, et je ris sauvagement :

– Ha ! ha ! ha !

Et ma femme murmure d’une voix que l’on entend à peine :

– Comme je suis belle !

1883.

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