‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 14 sur 28 · RATE !

RATE !

Près de la porte se tenaient, prêtant avidement l’oreille, Ilia Serguèïtch Pèplov et sa femme, Cléopâtra Pétrôvna.

Derrière la porte, dans la petite salle, se passait, apparemment, une déclaration d’amour entre leur fille Nathâchénnka, et l’instituteur du district, Chtchoûpkine.

– Ca mord ! murmura Pèplov, tremblant d’impatience et se frottant les mains. Prends garde, Pétrôvna ; dès qu’ils parleront sentiment, décroche vivement l’icône et allons les bénir !… Nous les pincerons… La bénédiction avec une icône est chose sacrée, inviolable… Il ne pourra plus alors se défiler. Qu’il aille s’il veut se plaindre au tribunal !

Cependant, derrière la porte, se poursuivait la conversation suivante :

– Laissez vos minauderies, disait Chtchoûpkine, frottant une allumette sur son pantalon à carreaux. Je ne vous ai pas du tout écrit de lettres !

– Oui, dites-le ! faisait la jeune fille en riant, poussant des petits cris maniérés et se regardant à tout instant dans la glace. Comme si je n’avais pas deviné du premier coup votre écriture ! Et comme vous êtes drôle ! Un maître de belle écriture qui écrit comme une poule ! Comment enseigner l’écriture quand vous écrivez si mal ?…

– Hum ! cela, mademoiselle, ne veut rien dire. Dans la classe d’écriture, ce qui importe, ce n’est pas l’écriture elle-même : l’important, c’est que les élèves ne soient pas dissipés. On en frappe un à la tête avec une règle ; on met l’autre à genoux… Qu’a à voir l’écriture là dedans ? Rien du tout ! Nékrâssov était écrivain, et il est honteux de voir quelle écriture il avait ! Il y a de son écriture dans le recueil de ses œuvres.

– Lui, c’était Nékrâssov, et, vous… (Un soupir.) Moi, j’épouserais volontiers un écrivain. Il m’écrirait sans cesse des vers en souvenir !…

– Je peux aussi vous en écrire si vous voulez.

– Sur quoi ?

– Sur l’amour… les sentiments… vos yeux… En les lisant, vous en perdrez la tête… Vos larmes couleront… Si je vous écris des vers poétiques, me donnerez-vous votre main à baiser ?…

– La belle affaire !… Baisez-la tout de suite si vous voulez !

Chtchoûpkine se leva, et, les yeux écarquillés, se baissa vers la petite main potelée qui sentait le savon aux jaunes d’œufs.

– Décroche l’icône ! se hâta de dire Pèplov, touchant sa femme du coude, pâle d’émotion et se boutonnant.

Et, sans perdre une minute, il ouvrit la porte.

– Mes enfants… marmotta-t-il, levant les bras et clignant des yeux mouillés de larmes, que Dieu vous bénisse, mes enfants ! Vivez… croissez… et multipliez…

– Et… moi aussi je vous bénis… dit la mère, pleurant de bonheur. Soyez heureux, mes chéris ! Oh ! dit-elle à Chtchoûpkine, vous m’enlevez mon seul trésor ! Aimez ma fille, soignez-la…

Chtchoûpkine, étonné et effaré, ouvrit la bouche. L’offensive des parents était si imprévue, si hardie qu’il ne put prononcer un mot.

« Pincé ! se dit-il en blêmissant d’effroi. Bon à tourner devant l’autel ! Tu es refait, mon vieux. Tu ne t’en tireras pas ! »

Et il baissa avec soumission la tête sous l’icône comme pour dire : « Prenez-moi, je suis vaincu ! »

– Je vous… bénis… reprit le père commençant à pleurer lui aussi. Nathâchénnka, ma fille… Mets-toi à côté de lui !… Pétrôvna, passe-moi l’icône…

Mais soudain le père cessa de pleurer et sa figure se crispa de colère.

– Borne ! dit-il à sa femme avec fureur. Bête que tu es ! Est-ce une icône ?

– Ah ! tous les saints du paradis ! Qu’était-il arrivé ?

Le maître de calligraphie leva timidement les yeux et vit qu’il était sauvé : la mère, en se pressant, avait décroché, au lieu de l’icône, le portrait de l’écrivain Lajètchnikov[24].

Le vieux Pèplov et Cléopâtra Pétrôvna restèrent confus, le portrait en mains, ne sachant que faire et que dire…

Le maître d’écriture profita du trouble pour s’enfuir.

1886.

q

Page 1