‹ Un cas de pratique médicaleChapitre 21 sur 28 · LE MECHANT GARCON

LE MECHANT GARCON

Ivane Ivânytch Lâpkine, jeune homme d’un physique agréable, et Anna Sémiônovna Zammblîtski, jeune fille à petit nez retroussé, descendirent la rive escarpée et s’assirent sur un banc. Le banc se trouvait au bord de l’eau sous les épaisses frondaisons de jeunes saules. Délicieux endroit ! Assis là, vous êtes cachés du monde entier. Seuls peuvent vous voir les poissons et les cordonniers d’eau qui glissent sur l’onde comme l’éclair. Les jeunes gens étaient armés de cannes à pêche, d’éprouvettes, d’un pot à vers et autres accessoires. Ils se mirent aussitôt à pêcher.

– Je suis heureux que nous soyons enfin seuls, commença Lâpkine, jetant les yeux autour de lui. J’ai beaucoup de choses à vous dire, Anna Sémiônovna… beaucoup !… Quand je vous ai vue pour la première fois… Ca mord à votre ligne… j’ai alors compris pourquoi j’existe. J’ai compris où était l’idole à laquelle je dois vouer ma vie honnête et laborieuse… Ce doit être un gros poisson qui mord… En vous voyant, j’aimai pour la première fois ; j’aimai passionnément !… Attendez de tirer… Laissez bien mordre… Dites-moi, ma chérie, je vous en conjure, puis-je compter – non pas sur la réciprocité, non ! – cela je ne le mérite pas, et je n’ose même pas y penser – puis-je compter sur… Tirez !

Anna Sémiônovna tira sa ligne et poussa une exclamation. Un poisson vert-argent brilla dans l’air.

– Mon Dieu, une perche !… Aïe ! ah !… Vite !… Il s’est détaché !

La perche, détachée de l’hameçon, sauta sur l’herbe vers son élément natal, et… plouk, dans l’eau !

En cherchant à rattraper le poisson, Lâpkine saisit, comme par mégarde, la main d’Anna Sémiônovna et l’approcha, par mégarde, de ses lèvres… Celle-ci la retira, mais il était déjà trop tard : leurs bouches, par mégarde, s’étaient unies dans un baiser. Cela arriva comme par mégarde. Le premier baiser fut suivi d’un second, puis vinrent des serments, des assurances… Heureuses minutes ! Pourtant, dans cette vie terrestre, il n’est rien d’absolument heureux. Un événement heureux apporte d’ordinaire en lui son poison ou quelque chose d’extérieur l’empoisonne. Il en fut de même cette fois aussi. Comme les jeunes gens s’embrassaient, un rire soudain retentit. Ils regardèrent la rivière et se figèrent : nu jusqu’à la ceinture, un petit garçon s’y trouvait. C’était le lycéen Kôlia, frère d’Anna Sémiônovna.

Kôlia, debout dans l’eau, regardait les jeunes gens et souriait d’un air malin.

– Aha, aha ! vous vous embrassez ! dit-il. Bien ! Je le dirai à maman.

– J’espère, balbutia Lâpkine en rougissant, qu’en honnête garçon, vous… C’est mal d’espionner et de rapporter ! C’est ignoble, vil, dégoûtant… Je suppose qu’en honnête et noble garçon…

– Donnez-moi un rouble, dit le noble garçon, et je ne dirai rien… Sans cela, je le dirai.

Lâpkine tira un rouble de sa poche et le tendit à Kôlia. Celui-ci le serra dans son poing mouillé, siffla et se mit à nager. Les jeunes gens, cette fois-ci, ne s’embrassèrent plus.

Le lendemain, Lâpkine apporta à Kôlia des couleurs et un ballon, et sa sœur lui fit don de toutes ses boîtes à pilules, vides. Ensuite il fallut lui donner aussi des boutons de manchettes à tête de chien. Tout cela plaisait manifestement beaucoup au méchant garçon, et, pour recevoir encore plus de choses, il se mit à guetter. Où allait Lâpkine avec Anna Sémiônovna, Kôlia y allait aussi. Il ne les laissait pas seuls une minute.

– Ignoble gamin ! disait Lâpkine grinçant des dents. Si petit, et déjà si canaille ! Qu’en sera-t-il plus tard ?

Tout le mois de juin, Kôlia ne laissa pas les amoureux en paix. Il menaçait de les dénoncer, les épiait, exigeait des présents, n’en était jamais satisfait ; et, à la fin des fins, il demanda une montre.

Il fallut la lui promettre.

Une fois, à dîner, comme on servait des gaufres, il éclata tout à coup de rire, cligna un œil et demanda à Lâpkine :

– Si je le disais ? Hein ?

Lâpkine rougit horriblement, et, au lieu de la gaufre, mâcha sa serviette. Anna Sémionovna quitta la table et s’enfuit dans sa chambre.

Et les jeunes gens demeurèrent dans cette situation jusqu’au jour où Lâpkine, à la fin du mois d’août, fit sa demande à Anna Sémionovna.

Oh ! quel heureux jour ! Ayant parlé aux parents de la jeune fille et obtenu leur consentement, Lâpkine courut tout d’abord au jardin et se mit à y chercher Kôlia. L’ayant trouvé, il fut prêt à sangloter de ravissement et attrapa par l’oreille le méchant garnement. Anna Sémionovna accourut. Elle cherchait elle aussi Kôlia. Et elle le prit par l’autre oreille. Il fallait voir la satisfaction des amoureux quand Kôlia pleurait et les suppliait :

– Mes chers, mes gentils, mes bons, je ne le ferai plus ! Aïe ! aïe ! pardonnez-moi !

Et les fiancés avouèrent ensuite tous les deux que, tandis qu’ils avaient été amoureux l’un de l’autre, ils n’avaient jamais éprouvé un aussi grand bonheur, une félicité plus profonde, que pendant les minutes où ils secouaient les oreilles du méchant gamin.

1883.

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