ACTE TROISIÈME. · Scène première.
LA BARONNE DE CHAMPIGNY, ACHILLE DE ROSALBA.
Au lever du rideau, les trois portes du fond sont ouvertes, on aperçoit une table splendidement servie.
Achille, entrant par la droite et regardant dans la coulisse.
Charmant ! ravissant !… c’est décoré avec un goût !… (Regardant au fond.) Et par ici… une table servie !…
La Baronne, entrant par la gauche.
Curieux !…
Achille.
Ah çà ! ma chère cousine… vous nous invitez à une matinée musicale, et je vois les préparatifs d’un souper… Qu’est-ce que cela signifie ?
La Baronne.
Cela signifie, mon cher vicomte, que j’ai l’intention de garder mes invités le plus longtemps possible… Après le concert, on dînera, et, après le dîner, on dansera… Voilà le programme.
Achille.
Je m’y conformerai… Est-ce que vous avez beaucoup de chanteurs ?
La Baronne.
Oui ; pourquoi ?
Achille.
C’est que je vous aurais prié de me conserver une petite place… j’ai composé une romance…
La Baronne, à part.
Aïe !…
Achille.
Le titre est délicieux : Brise du soir !
La Baronne.
C’est neuf surtout.
Achille.
Quant à l’idée… c’est plein de fraîcheur… on fait les foins… un jeune pâtre est assis dans la prairie…
La Baronne.
Certainement… c’est très gentil… en famille… pendant qu’on fait le whist… Mais, aujourd’hui, mon cousin… place aux artistes !… Nous aurons les premiers talents, et, parmi eux, le chanteur à la mode, le fameux Nisnardi de Bologne.
Achille.
Nisnardi !… Qu’est-ce que c’est que ça ?
La Baronne.
Un ténor, arrivé depuis huit jours à Paris, et qui est déjà célèbre… on se l’arrache.
Achille.
Je ne le connais pas.
La Baronne.
Ni moi… mais j’y tenais… je lui ai fait offrir trois mille francs pour chanter deux morceaux…
Achille.
Prenez Brise du soir… pour rien !
La Baronne, souriant.
C’est trop cher… Ce matin, j’ai reçu la réponse du signor Nisnardi… la voici !…
Achille.
Ah ! un autographe… voyons !…
La Baronne, lisant.
« Madame, vous me demandez deux morceaux, j’en chanterai trois… Vous m’offrez mille écus, ce n’est pas assez… »
Achille.
Mazette !…
La Baronne, continuant.
« Je n’accepterai qu’une fleur de votre bouquet. »
Achille.
Ah !… c’est délicat !… c’est… tiens ! j’en ferai une romance !…
La Baronne.
C’est un homme charmant !… Jeudi dernier, il a chanté chez la comtesse de Bray… qui a de si jolis pieds… vous savez ?…
Achille.
Oui… Eh bien !…
La Baronne.
Devinez ce qu’il lui a demandé ?
Achille.
Dame ! je ne sais pas… un pot de giroflées ?
La Baronne.
Non… un soulier de bal !
Achille.
Un soulier !… Ah ! voilà un original !
La Baronne.
Il est plein de fantaisies.
Achille.
Après ça… tant qu’elles ne passeront pas la cheville…
La Baronne.
Vicomte !…
Achille.
Dame ! écoutez donc !… un ténor !…
On entend le bruit de plusieurs voitures.
La Baronne.
Ah ! mon Dieu !… seraient-ce déjà mes invités ?… Mon cousin, veuillez me remplacer, je ne serai pas longtemps.
Elle sort par la gauche.