‹ Un chapeau de paille d’ItalieChapitre 3 sur 50 · Scène III.

Scène III.

VÉZINET, FADINARD, FÉLIX.

Fadinard, entrant par le fond et parlant à la cantonade.

Dételez le cabriolet !… (En scène.) Ah ! voilà une aventure !… ça me coûte vingt francs, mais je ne les regrette pas… Félix !…

Félix.

Monsieur !…

Fadinard.

Figure-toi…

Félix.

Monsieur arrive seul ?… et la noce de Monsieur ?…

Fadinard.

Elle est en train de s’embarquer à Charentonneau… dans huit fiacres… J’ai pris les devants pour voir si rien ne cloche dans mon nid conjugal… Les tapissiers ont-ils fini ?… A-t-on apporté la corbeille, les cadeaux de noce ?…

Félix, indiquant la chambre du deuxième plan à gauche.

Oui, monsieur… tout est là dans la chambre…

Fadinard.

Très bien !… Figure-toi que, parti ce matin à huit heures de Charentonneau…

Vézinet, à lui-même.

Mon neveu se fait bien attendre…

Fadinard, apercevant Vézinet.

L’oncle Vézinet !… (À Félix.) Va-t’en !… j’ai mieux que toi !… (Félix se retire au fond ; commençant son récit.) Figurez-vous que, parti…

Vézinet.

Mon neveu, permettez-moi de vous féliciter…

Il cherche à embrasser Fadinard.

Fadinard.

Hein ?… quoi ?… Ah ! oui… (Ils s’embrassent, à part.) On s’embrasse énormément dans la famille de ma femme !… (Haut, reprenant le ton du récit.) Parti ce matin à huit heures de Charentonneau…

Vézinet.

Et la mariée ?…

Fadinard.

Oui… elle me suit de loin… dans huit fiacres… (Reprenant.) Parti ce matin à huit heures de Charentonneau…

Vézinet.

Je viens d’apporter mon cadeau de noces…

Fadinard, lui serrant la main.

C’est gentil de votre part… (Reprenant son récit.) J’étais dans mon cabriolet… je traversais le bois de Vincennes… tout à coup je m’aperçois que j’ai laissé tomber mon fouet…

Vézinet.

Mon neveu, ces sentiments vous honorent.

Fadinard.

Quels sentiments !… Ah ! sapristi ! j’oublie toujours qu’il est sourd !… ça ne fait rien… (Continuant.) Comme le manche est en argent, j’arrête mon cheval et je descends… À cent pas de là, je l’aperçois dans une touffe d’orties… je me pique les doigts.

Vézinet.

J’en suis bien aise.

Fadinard.

Merci !… je retourne… plus de cabriolet !… mon cabriolet avait disparu !…

Félix, redescendant.

Monsieur a perdu son cabriolet ?…

Fadinard, à Félix.

Monsieur Félix, je cause avec mon oncle qui ne m’entend pas… Je vous prie de ne pas vous mêler de ces épanchements de famille.

Vézinet.

Je dirai plus : les bons maris font les bonnes femmes.

Fadinard.

Oui… turlututu !… ran plan plan !… Mon cabriolet avait disparu… Je questionne, j’interroge… On me dit qu’il y en a un d’arrêté au coin du bois… J’y cours, et qu’est-ce que je trouve ?… Mon cheval en train de mâchonner une espèce de bouchon de paille, orné de coquelicots… Je m’approche… aussitôt une voix de femme part de l’allée voisine, et s’écrie : « Ciel ! mon chapeau !… » Le bouchon de paille était un chapeau !… Elle l’avait suspendu à un arbre, tout en causant avec un militaire…

Félix, à part.

Ah ! ah ! c’est cocasse !…

Fadinard, à Vézinet.

Entre nous, je crois que c’est une gaillarde…

Vézinet.

Non, je suis de Chaillot… j’habite Chaillot.

Fadinard.

Turlututu !… ran plan plan !…

Vézinet.

Près de la pompe à feu !…

Fadinard.

Oui, c’est convenu !… J’allais présenter mes excuses à cette dame et lui offrir de payer le dommage, lorsque ce militaire s’interpose… une espèce d’Africain rageur… Il commence par me traiter de petit criquet !… Sapristi !… la moutarde me monte au nez… et, ma foi, je l’appelle Beni-zoug-zoug !… Il s’élance sur moi… je fais un bond… et je me trouve dans mon cabriolet… la secousse fait partir mon cheval… et me voilà !… Je n’ai eu que le temps de lui jeter une pièce de vingt francs pour le chapeau… ou de vingt sous !… car je ne suis pas fixé… Je verrai ça, ce soir, en faisant ma caisse… (Tirant de sa poche un fragment de chapeau de paille, orné de coquelicots.) Voilà la monnaie de ma pièce !…

Vézinet, prenant le morceau de chapeau et l’examinant.

La paille est belle !…

Fadinard.

Oui, mais trop chère la botte !…

Vézinet.

Il faudrait chercher longtemps avant de trouver un chapeau pareil… j’en sais quelque chose.

Félix, qui s’est avancé et qui a pris le chapeau des mains de Vézinet.

Voyons…

Fadinard.

Monsieur Félix, je vous prie de ne pas vous mêler à mes épanchements de famille…

Félix.

Mais, monsieur !…

Fadinard.

Silence, maroufle !… comme dit l’ancien répertoire.

Félix remonte.

Vézinet.

Dites donc… à quelle heure va-t-on à la mairie ?

Fadinard.

Àonze heures !… onze heures !…

Il montre avec ses doigts.

Vézinet.

On dînera tard… j’ai le temps d’aller prendre un riz au lait… vous permettrez ?…

Il remonte.

Fadinard.

Comment donc !… ça me fera extrêmement plaisir…

Vézinet, revenant à lui pour l’embrasser.

Adieu, mon neveu !…

Fadinard.

Adieu, mon oncle… (À Vézinet, qui cherche à l’embrasser.) Hein ?… quoi ?… Ah ! oui… c’est un tic de famille. (Se laissant embrasser.) Là !… (À part.) Une fois marié, tu ne me pinceras pas souvent à jouer à ça… non… non…

Vézinet.

Et l’autre côté ?

Fadinard.

C’est ce que je disais… « Et l’autre côté ? » (Vézinet l’embrasse sur l’autre joue.) Là…

ENSEMBLE.

AIR : Quand nous sommes si fatigués. (Représentants en vacances. Acte 1.)

Fadinard.

Adieu, caressant pot-au-feu !
À ta déplorable manie
Je compte me soustraire un peu,
En revenant de la mairie.

Vézinet.

Adieu, je reviens, cher neveu,
Avec la noce réunie,
Vous embrasser encore un peu,
Avant d’aller à la mairie.

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