Scène VI.
FADINARD, NONANCOURT, HÉLÈNE, BOBIN.
Ils sont tous en costume de noce. — Hélène porte la couronne et le bouquet de mariée.
Nonancourt.
Mon genre, tout est rompu !… vous vous conduisez comme un paltoquet…
Hélène.
Mais, papa…
Nonancourt.
Silence, ma fille !
Fadinard.
Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Nonancourt.
Toute la noce est en bas… Huit fiacres…
Bobin.
Un coup d’œil magnifique !
Fadinard.
Eh bien ?
Nonancourt.
Vous deviez nous recevoir au bas de l’escalier…
Bobin.
Pour nous embrasser.
Nonancourt.
Faites des excuses à ma fille…
Hélène.
Mais, papa…
Nonancourt.
Silence, ma fille !… (À Fadinard.) Allons, monsieur, des excuses !
Fadinard, à part.
Il paraît que je n’en sortirai pas. (Haut à Hélène.) Mademoiselle, veillez, je vous prie, agréer l’assurance de ma considération la plus distinguée…
Nonancourt, l’interrompant.
Autre chose ! — Pourquoi êtes-vous parti ce matin de Charentonneau sans nous dire adieu ?…
Bobin.
Il n’a embrassé personne !
Nonancourt.
Silence, Bobin ! (À Fadinard.) Répondez !
Fadinard.
Dame, vous dormiez !
Bobin.
Pas vrai ! je cirais mes bottes.
Nonancourt.
C’est parce que nous sommes des gens de la campagne… des paysans !…
Bobin, pleurant.
Des pipiniéristes !
Nonancourt.
Ça n’en vaut pas la peine !
Fadinard, à part.
Hein ? comme le porc-épic se développe !
Nonancourt.
Vous méprisez déjà votre famille !
Fadinard.
Tenez, beau-père, purgez-vous… je vous assure que ça vous fera du bien !
Nonancourt.
Mais le mariage n’est pas encore fait, monsieur… on peut le rompre…
Bobin.
Rompez, mon oncle, rompez !
Nonancourt.
Je ne me laisserai pas marcher sur le pied ! (Secouant son pied.) Cristi !
Fadinard.
Qu’est-ce que vous avez ?
Nonancourt.
J’ai… des souliers vernis, ça me blesse, ça m’agace… ça me turlupine… (Secouant son pied.) Cristi !
Hélène.
Ça se fera en marchant, papa.
Elle tourne les épaules.
Fadinard, la regardant faire, et à part.
Tiens !… qu’est-ce qu’elle a donc ?
Nonancourt.
A-t-on apporté un myrte pour moi ?
Fadinard.
Un myrte !… pour quoi faire ?
Nonancourt.
C’est un emblème, monsieur…
Fadinard.
Ah !
Nonancourt.
Vous riez de ça !… vous vous moquez de nous… parce que nous sommes des gens de la campagne… des paysans !…
Bobin, pleurant.
Des pipiniéristes !
Fadinard.
Allez, allez !
Nonancourt.
Mais ça m’est égal… Je veux le placer moi-même dans la chambre à coucher de ma fille, afin qu’elle puisse se dire. (Secouant son pied.) Cristi !
Hélène, à son père.
Ah ! papa, que vous êtes bon !
Elle tourne les épaules.
Fadinard, à part.
Encore !…ah çà ! mais c’est un tic… je ne l’avais pas remarqué…
Hélène.
Papa ?
Nonancourt.
Hein ?
Hélène.
J’ai une épingle dans le dos… ça me pique.
Fadinard.
Je disais aussi…
Bobin, vivement, retroussant ses manches.
Attendez, ma cousine…
Fadinard, l’arrêtant.
Monsieur, restez chez vous !
Nonancourt.
Bah ! puisqu’ils ont été élevés ensemble…
Bobin.
C’est ma cousine.
Fadinard.
Ça ne fait rien… on ne marche pas dans les plates-bandes !
Nonancourt, à sa fille, lui indiquant le cabinet où est Émile.
Tiens, entre là !
Fadinard, à part.
Avec l’Africain… merci !… (Lui barrant le passage.) Non !… pas par là !…
Nonancourt.
Pourquoi ?
Fadinard.
C’est plein de serruriers.
Nonancourt, à sa fille.
Alors marche… secoue-toi… ça la fera descendre. (Secouant son pied.) Cristi ! je n’y tiens plus… je vais mettre des chaussons de lisière.
Il se dirige vers le cabinet où est Anaïs.
Fadinard, lui barrant le passage.
Non !… pas par là !
Nonancourt.
Àcause ?
Fadinard.
Je vais vous dire… c’est plein de fumistes.
Nonancourt.
Ah çà ! vous logez donc tous les corps d’état ?… Alors, filons !… ne nous faisons pas attendre… Bobin, donne le bras à ta cousine… Allons, mon gendre, à la mairie !… (Secouant son pied.) Cristi !
Fadinard, à part.
Et les deux autres qui sont là ! (Haut) Je vous suis… le temps de prendre mon chapeau, mes gants…
ENSEMBLE.
Nonancourt, Hélène, Bobin.
AIR : Cloches, sonnez ! (Mariée de Poissy.)
Vite, mon gendre, en carrosse !
Nos huit fiacres nous attendent en bas.
Et l’on dira : « C’est une noce
Comme à Paris l’on n’en voit pas ! »
Fadinard.
Allez, montez en carrosse !
Cher beau-père, je suis vos pas.
Je cours rejoindre la noce,
Je descends, vous n’attendrez pas.
Hélène et Bobin.
Vite, monsieur, en carrosse, etc.
Nonancourt, Hélène et Bobin sortent par le fond.