Scène VIII.
ÉMILE, ANAÏS, FADINARD.
Fadinard, revenant.
Quelle est cette créature ?… que signifie ?… (Soutenant Anaïs qui entre en chancelant.) Allons ! bon !… elle se trouve mal !…
Il l’assied à droite.
Émile, allant à elle.
Anaïs !…
Fadinard.
Madame, dépêchez-vous !… je suis pressé !
Voix de Nonancourt, au bas de l’escalier.
Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard.
Voilà ! voilà !
Émile.
Un verre d’eau sucrée, monsieur… un verre d’eau sucrée !
Fadinard, perdant la tête.
Voilà ! Voilà !… Sacrebleu ! quelle chance !
Il prend ce qu’il faut sur le guéridon et tourne le verre d’eau sucrée.
Émile.
Chère Anaïs !… (À Fadinard, brusquement.) Allons donc… morbleu !
Fadinard, tournant l’eau sucrée.
Ça fond, vertubleu ! (À Anaïs.) Madame… je ne voudrais pas vous renvoyer… mais je crois que, si vous retourniez chez vous…
Émile.
Eh ! monsieur, cela n’est plus possible, maintenant !
Fadinard, étonné.
Ah bah !… comment, plus possible ?
Anaïs, d’une voix altérée.
Cette fille…
Fadinard.
Eh bien, madame ?…
Anaïs.
Cette fille est ma femme de chambre… elle a reconnu le chapeau… elle va raconter à mon mari…
Fadinard.
Un mari ?… ah ! saprelotte ! il y a un mari !…
Émile.
Un jaloux, un brutal.
Anaïs.
Si je rentre sans ce maudit chapeau… lui qui voit tout en noir… il pourra croire des choses…
Fadinard, à part.
Jaunes !
Anaïs, avec désespoir.
Je suis perdue… compromise !… ah ! j’en ferai une maladie…
Fadinard, vivement.
Pas ici, madame, pas ici !… l’appartement est très malsain.
Voix de Nonancourt, au bas de l’escalier.
Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard.
Voilà ! Voilà !… (Il boît. Revenant à Émile.) Qu’est-ce que nous décidons ?
Émile, à Anaïs.
Il faut absolument se procurer un chapeau tout semblable… et vous êtes sauvée !
Fadinard, enchanté.
Eh ! mais, parbleu !… l’Africain a raison !… (Lui offrant le morceau de chapeau.) Tenez, madame… voici l’échantillon… et en visitant les magasins…
Anaïs.
Moi, monsieur ?… mais je suis mourante !
Émile.
Vous ne voyez donc pas que Madame est mourante !… Eh bien… ce verre d’eau !…
Fadinard, lui offrant le verre.
Voilà… (Le voyant vide.) Ah ! tiens ! il est bu… (Offrant l’échantillon à Émile.) Mais vous, monsieur… qui n’êtes pas mourante ?
Émile.
Moi, monsieur, quitter Madame dans un pareil état ?…
Voix de Nonancourt.
Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard.
Voilà !… (Allant poser le verre sur la table.) Mais, sapristi ! monsieur… ce chapeau ne viendra pas tout seul sur la tête de madame !…
Émile.
Sans doute. Courez, monsieur, courez !
Fadinard.
Moi ?…
Anaïs, se levant, très agitée.
Au nom du ciel, monsieur, partez vite !
Fadinard, se récriant.
Partez vite est joli !… mais je me marie, madame… j’ai l’honneur de vous faire part de cet affreux événement… Ma noce m’attend au pied de l’escalier…
Émile, brusquement.
Je me moque bien de votre noce !…
Fadinard.
Lieutenant !
Anaïs.
Surtout, monsieur, choisissez une paille exactement pareille… mon mari connaît le chapeau.
Fadinard.
Mais, madame…
Émile.
Avec des coquelicots…
Fadinard.
Permettez…
Émile.
Nous l’attendrons ici quinze jours, un mois… s’il le faut…
Fadinard.
De façon qu’il me faut galoper après un chapeau… sous peine de placer ma noce en état de vagabondage ! ah ! vous êtes gentil !…
Émile, saisissant une chaise.
Eh bien, monsieur, partez-vous ?
Fadinard, exaspéré, lui prenant la chaise.
Oui, monsieur, je pars… laissez mes chaises… ne touchez à rien ! sapristi ! (À lui-même.) Je cours chez la première modiste… Mais qu’est-ce que je vais faire de mes huit fiacres ?… Et le maire qui nous attend !
Il s’assied machinalement sur la chaise qu’il tenait.
Voix de Nonancourt.
Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard, se levant et remontant.
Je vais tout conter au beau-père !
Anaïs.
Par exemple !
Émile.
Pas un mot… ou vous êtes mort !
Fadinard.
Très bien !… ah ! vous êtes gentils !…
Voix de Nonancourt, qui frappe à la porte.
Mon gendre ! mon gendre !!!
Anaïs et Émile, courant à Fadinard.
N’ouvrez pas !