CHAPITRE II.
Le lendemain de cet événement, Gustave et son ami le docteur Thévenot causaient bas dans une pièce voisine de l’appartement de la malade. Le docteur, homme de trente-six ans environ, riche, moins occupé de son art que de ses plaisirs, peu croyant en sa médecine, peu croyant en quelque chose que ce soit, accueillait par un sourire légèrement moqueur les protestations de Gustave en ce qui regardait la vertu de Louise.
--Je vous assure, mon cher, disait Gustave, que cette jeune fille est sage dans l’acception la plus complète du mot; si elle est aujourd’hui chez moi, il n’y a rien de sa faute: je ne connais rien de plus pur et de plus innocent qu’elle. Je ne l’ai pas même embrassée deux fois.
--Depuis qu’elle est chez vous, je le crois bien: elle n’a cessé d’avoir le transport. Mais auparavant?
--Auparavant comme depuis, docteur. Ne vous ai-je pas raconté déjà où je l’ai connue, où je l’ai laissée, où je l’ai retrouvée, et à la suite de quelle aventure je l’ai fait transporter chez moi, à son insu, évanouie?
--Voyons, Gustave, ne plaisantez pas. Que diable, ce n’est pas à moi qu’il faut conter des histoires aussi folles! Une amourette ne ressemble pas tout-à-fait à une aventure de roman, mon ami! dans la vie telle que je la connais, les jeunes filles de l’âge de la vôtre ne s’évanouissent pas de froid, à deux heures de la nuit, devant la porte de leur mère.
--Ne l’avez-vous pas trouvée glacée, lorsque vous êtes venu hier au matin?
--Je l’ai trouvée brûlante.
--Vous êtes insupportable... chut! je crois qu’elle parle...
Gustave, marchant sur la pointe du pied, entr’ouvrit avec précaution la porte de la chambre où Louise était couchée...... il revint avec tous les signes de l’abattement sur son visage.
--Elle pleure et appelle sa mère, dit-il.
Le docteur sourit.
--C’est le délire de la fièvre, mon cher Gustave: dans son bon sens, ce n’est pas le nom de sa mère qu’elle prononcerait... Du reste, ajouta-t-il, je puis vous certifier que votre Louise ne pleure pas du tout, elle est trop malade pour cela.
Gustave hocha la tête tristement.
--Ecoutez-moi bien, docteur: j’ai fait une folie dont j’ai grand peur de me repentir; si cette jeune fille venait à mourir ici?
--Bah!... pour une fièvre?
--Je vous avoue que ce serait horrible.
--Sans doute; mais quelle apparence? elle est jeune, et la nature est bien forte à son âge.
--Dieu vous entende! mais, quoi qu’il arrive, ma position n’a rien de fort rassurant. Je suppose que demain ou après elle se porte mieux, qu’elle ait repris ses sens, elle me demandera où est sa mère.... alors que lui dirai-je?
--Ce que vous aura dit madame Lefebvre. Ne venez-vous pas de l’envoyer rue Bourbon-Villeneuve pour savoir des nouvelles de cette mère?
--C’est vrai. Oh! comme il me tarde que cette femme Lefebvre soit revenue! vous ne pouvez vous faire une idée, mon ami, de l’inquiétude où tout ceci me jette! Quelle sottise d’avoir fait porter chez moi une jeune fille...
--Chez vous? non pas, puisque vous demeurez chez votre père.
--Qu’importe. Ici, ne suis-je pas encore chez moi?..... Fou! fou que j’ai été!
--Je ne comprends rien à votre désespoir, mon cher Gustave; si vous aimez cette jeune fille, qu’est-ce qui peut donc vous causer tant de peine?
--Mais je ne l’aime pas le moins du monde.
--Sérieusement?.. alors de quoi vous embarrassez-vous? Quand elle sera rétablie, vous la renverrez avec quelques billets de banque, ou bien vous la laisserez ici dans ses meubles. Je ne vois pas qu’il y ait tant à se désoler.
--Pensez donc, mon cher, que ce n’est pas une fille entretenue... C’est une demoiselle bien élevée, qui a des parens...
--Diable!... Eh bien! mettons les choses au pis: que peut-on vous dire? elle m’a tout l’air d’être majeure, et elle est votre maîtresse.
--Je me tue à vous répéter que non.
--Plaisanterie à part?
--Je vous en donne ma parole d’honneur.
--C’est incroyable. Alors, comment se trouve-t-elle couchée dans votre chambre?
--Vous ne voulez pas comprendre que c’est le hasard, la pitié, je ne sais quoi, qui m’a fait faire cette belle extravagance.
--Pardieu, je ne croirai jamais que vous ayez conduit chez vous une jeune fille que vous ne connaissiez pas, que vous n’aimiez pas, qui ne vous aimait pas, qui ne consentait pas à vous suivre!
--Quel homme vous faites! puisque je vous dis qu’elle était évanouie au milieu de la rue...
--A deux heures du matin?
--Oui.
--Par quel motif?
--Par le motif qu’elle avait faim, qu’elle avait froid, qu’elle avait peur.
--Il y a des choses fort extraordinaires dans la vie.
--Par malheur, ces choses-là n’arrivent qu’à moi.
--C’est ce que j’allais vous dire.
Gustave regarda le docteur fixement.
--N’entendez-vous pas du bruit dans sa chambre? elle appelle encore.
Le docteur passa dans l’appartement de la malade; il y resta quelques minutes, puis reparaissant avec un visage tranquille:
--Elle a un peu d’agitation; c’est l’effet de la fièvre: mais la sueur commence, le pouls devient plus souple, bientôt elle sera plus calme.
--Vous me l’assurez?
--Non, mais je l’espère. En attendant, mon cher ami, voudriez-vous m’expliquer, d’une manière intelligible et précise, la nature de vos liaisons avec cette jeune demoiselle? j’en ferai le sujet de mes études et mon profit. Je suis prêt à vous donner une attention sérieuse.
--Je vous ai déjà dit trois ou quatre fois, reprit Gustave, l’origine de cette espèce d’intrigue qui ne ressemble nullement à de l’amour. J’ai vu Louise à Saint-Denis dans sa pension, et je lui ai fait la cour, parce que je me suis aperçu qu’elle ne demandait pas mieux: la jeune personne est un peu coquette.
--Vous prétendiez tout à l’heure qu’elle était si sage.
--Mais certainement, mon cher! vous ne connaissez pas les femmes. La coquetterie chez une jeune fille, ce n’est autre chose que l’envie de plaire, d’être trouvée belle; et chez les plus sages, cette envie-là perce dans tous leurs mouvemens.
--Plus ou moins.
--Oui. Je lui fis donc la cour par désœuvrement, par bonté d’ame, plutôt pour lui être agréable que pour me faire plaisir à moi-même; car cela m’était presque indifférent, je vous jure. D’ailleurs je ne sais rien de plus ridicule que de filer ce qu’on appelle le parfait amour; c’est l’occupation des tout jeunes gens ou des imbéciles. Cependant je lui écrivais tous les quinze jours, et je la voyais une fois par semaine. Ce manége dura six mois peut-être, je ne m’en souviens plus au juste. Un matin, oh! bien long-temps après tout cela, Alfred Duroc et Eugène d’Arbouvert, que vous connaissez tous deux, s’étaient rencontrés avec moi au Café de Paris. Nous déjeunions ensemble. La conversation venait de prendre une tournure philosophique: Eugène ou Alfred, je ne me rappelle plus lequel des deux, raconte l’histoire d’un avoué....
--Quelle est cette histoire?
--Je vous la dirai plus tard; elle est assez curieuse: les avoués ont quelquefois des idées de génie. L’idée du papa Rouvrard me mit en tête un projet à peu près semblable au sien, mais meilleur cependant, et auquel je m’étonnai de n’avoir pas songé plus tôt, moi qui déteste le mariage de tout mon cœur, et qui ne comprends pas qu’une femme et un homme s’épousent pour le seul plaisir d’être mari et femme. Franchement, docteur, n’êtes-vous pas de mon avis, que le but unique du mariage, c’est d’avoir un enfant?
--Mais, dit le docteur, je ne sais pas trop...
--Eh bien! je le sais, moi, continua Gustave; j’ai réfléchi là-dessus fort long-temps, et mon grand chagrin était que, nous autres hommes, nous fussions obligés à devenir maris pour devenir pères. L’état de société où nous vivons n’a pas le sens commun; voyez-vous la nécessité d’être mari, vous?
--Pas plus que je ne vois la nécessité d’être père, dit le docteur.
--Oh! répliqua Gustave, la différence est grande pourtant! Enfin, dit-il en riant, j’aurais peut-être fait comme tout le monde, et mes idées sur les enfans nés hors mariage eussent changé avec l’âge, si, au milieu de ma haine pour l’union conjugale, ne fût venue tomber à l’improviste l’histoire de cet avoué, laquelle m’ouvrit un nouveau moyen pour accomplir la charge de paternité que la nature nous impose. Toutefois, je résolus de m’y prendre plus adroitement que M. Rouvrard.
--Et comment s’y prit M. Rouvrard? demanda le docteur.
--Fort mal, mon ami.
--Bref, quelle était sa fantaisie?
--Une véritable fantaisie de garçon, docteur, un de ces projets bizarres qui nous viennent en tête, on ne sait trop comment, et dont nous espérons des merveilles on ne sait trop pourquoi. Donc, excité par l’exemple de Rouvrard, et voulant mieux faire que lui, je me mis à la recherche d’une petite grisette qui pût me rendre père sans qu’elle s’en doutât le moins du monde.
--Qui vous rendit père à son insu? ceci est fort.
--C’est comme cela, docteur; je vous donnerai quelque jour aussi l’explication de cette énigme. Comme je vous le disais, sortant de table et, je crois même, la tête un peu échauffée de vin de Champagne, j’étais occupé à chercher une grisette à travers les rues qui avoisinent le quartier Saint-Denis, lorsque par hasard, tout à coup, je rencontre Louise, ma jeune coquette de la pension: elle me reconnaît, je lui parle. A son costume, je juge qu’elle n’est pas riche; à son langage, qu’elle est encore innocente. Je lui rappelle nos amours, je lui fais des contes, je lui persuade que je suis fou d’elle. Je ne vous assure pas que mon projet fût d’en faire l’héroïne de ma fantaisie de garçon: c’est peut-être cela, c’est peut-être autre chose; je n’ai pas encore eu le temps de m’en rendre bien compte. Quoi qu’il en soit, je lui montre une passion si grande, je la poursuis tellement de mes soupirs, qu’elle consent à me donner un rendez-vous: Nous voilà sur le pied de gens qui s’adorent. Mais le malheur veut qu’elle ait une mère, qu’elle ne puisse sortir que rarement, que bientôt elle ne puisse plus sortir du tout, surveillée par la maman qui a deviné l’intrigue: je me pique au jeu, et à force de m’occuper de cette petite, de la voir à la dérobée, de lui écrire, je commence à devenir....
--Amoureux d’elle?
--Non, mais quelque chose d’approchant. Alors mes idées prennent une forme plus précise, je sais ce que je veux: la dédommager de la captivité qu’elle endure à cause de moi, la rendre heureuse et en faire sérieusement ma maîtresse.
--Rien de plus naturel, dit le docteur.
--Oui, mais écoutez; voici qui l’est moins, ajouta Gustave. Est-ce qu’elle ne se persuade pas que j’ai envie de l’épouser?.. Je n’ose lui dire que son imagination l’abuse, qu’elle s’aveugle: c’eût été tout perdre. Je prends des détours, j’esquive l’explication à l’aide de mille prétextes. Enfin, voyant qu’elle s’entête à me croire assez fou pour l’épouser, convaincu que je n’obtiendrais rien que par devant monsieur le maire, j’allais franchement la planter là, lorsque, par un enchaînement d’événemens déplorables, un rendez-vous, le dernier que je me promettais d’avoir avec elle, la jette, malgré moi, malgré elle, dans cette chambre où j’aurais désiré qu’elle ne vînt jamais, à moins d’y entrer volontairement et avec le titre de ma maîtresse. Car, voyez-vous, docteur, moi, c’est par horreur de toute espèce de tourment, d’esclavage, que je ne me marie pas. Je ne veux dans l’amour qu’une liaison amusante, légère; pour maîtresse, je ne veux qu’une femme libre, aussi facile à quitter qu’elle a été facile à prendre.
--Mais, encore une fois, comment se trouve-t-elle chez vous? demanda le docteur.
--C’est arrivé le plus malheureusement du monde: sa mère était sortie...
Le bruit, quoique timide, de la porte d’entrée qui s’ouvrait, empêcha Gustave de continuer sa phrase. Il s’arrêta pour écouter, et reconnaissant les pas de madame Lefebvre, il courut au devant d’elle. Le docteur Thévenot le suivit de près.
Madame Lefebvre, ainsi qu’on a pu s’en douter, était une de ces femmes accommodantes qui se prêtent à tout faire, pourvu qu’on les paie. Elle avait sa chambre en ville, chambre à elle, meublée fort proprement, qu’elle quittait toutes les fois qu’on réclamait ses soins dans quelque maison riche ou pauvre, pour une heure comme pour huit jours, pour un mois comme pour six; là garde-malade, ici entremetteuse d’amour, là cuisinière, ici femme de chambre, madame Lefebvre occupait, à divers intervalles, ce dernier emploi auprès des maîtresses que Gustave logeait rue Montmartre pour les aimer, cinq ou six semaines plus ou moins.
Pendant les interrègnes, dans l’espace vide qui séparait une maîtresse passée d’une maîtresse nouvelle, Gustave donnait congé à madame Lefebvre, libre alors de vaquer à toute autre besogne. Mais peu d’affaires lui rapportaient autant de bénéfices que son emploi de la rue Montmartre: aussi abandonnait-elle volontiers ses autres pratiques pour celle-là.
Depuis bientôt six mois elle n’avait pas entendu parler de Gustave, occupé d’une intrigue secrète avec deux femmes mariées; elle n’espérait déjà plus servir ses amours, le croyant rangé, marié peut-être, et elle s’en affligeait sérieusement, la bonne dame, lorsque tout à coup on vint la demander de la part de M. Gustave.
Elle se hâta d’accourir. Gustave, sans lui dire positivement quelle femme était Louise, lui en fit comprendre assez pour qu’elle vît bien qu’il ne s’agissait pas d’une maîtresse ordinaire. Elle promit de remplir sa charge avec tout le zèle possible, et s’engagea sur l’honneur à garder un secret qu’on ne lui demandait pas. Du reste, la Lefebvre avait pour vertu singulière la seule vertu que possèdent ces sortes de femmes: une discrétion inébranlable, car elle était nécessitée par son intérêt même.
Gustave, soit pitié pour la fille, soit pitié pour la mère, avait envoyé madame Lefebvre demander au portier de la rue Bourbon-Villeneuve dans quel état de santé se trouvait madame Drouart.
La commission était faite.
--Eh bien! madame, dit Gustave, que vous a-t-on répondu?
Madame Lefebvre venait de s’asseoir, et elle portait alternativement ses yeux de Gustave au docteur, comme pour demander au premier s’il fallait qu’elle s’expliquât devant un tiers.
--Parlez, lui dit Gustave; le docteur n’est pas de trop ici.
--Mon cher monsieur, reprit enfin madame Lefebvre, je ne sais pas ce que vous allez en penser; mais moi, ça m’a fait de l’effet.
--Quoi donc? s’écria Gustave avec une visible inquiétude.
--Comme je demandais, moi, tout bonnement au portier des nouvelles de cette madame Drouart, savez-vous? il me montre un corbillard qui descendait l’escalier, et il me dit: Tenez, voilà qu’on la porte au cimetière.
--Elle est morte?
--La nuit passée, monsieur; on l’a trouvée étendue tout de son long au milieu de la chambre. Le portier dit que c’est de chagrin d’avoir été quittée par sa demoiselle; il paraît que sa demoiselle avait une amourette au dehors...
Gustave changea de visage.
Le docteur interrompit madame Lefebvre.
--Allez près de notre malade, lui dit-il; je crois quelle s’éveille.
Quand ils furent seuls, Gustave se frappa le front avec violence, et s’écria d’un son de voix profondément ému:
--Docteur! en feignant d’être amoureux de la fille, j’ai causé la mort de la mère; vous me direz quelle réparation je dois à Louise; je ne reculerai devant aucun sacrifice: je suis prêt à tout.
--Vous êtes prêt même à l’épouser? demanda le docteur.
--...... Nous verrons, dit Gustave.