‹ Un enfant, t. 2/3Chapitre 5 sur 11 · CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

Les parties de campagne, les spectacles, les riches toilettes, c’est avec quoi Gustave essayait de combattre la mélancolie profonde de sa maîtresse; mais en vain l’entourait-il de ce bonheur frivole où se complaisent la plupart des femmes; en vain rehaussait-il sa beauté par l’éclat de la parure; en vain l’entraînait-il au bal, à ces fêtes bruyantes dont Paris est si prodigue, Louise ne paraissait prendre aucun plaisir à tout cela; le plus souvent même, elle refusait obstinément de quitter la chambre, sous prétexte qu’une demoiselle (et elle appuyait sur ce mot, bien qu’il la fît rougir de honte) ne devait pas se montrer en public avec un jeune homme. A cette raison elle en ajoutait une autre, c’est que la mort récente de sa mère lui ordonnait de garder le deuil et la retraite.

Les jours où Louise faisait ces objections, Gustave, avec toutes les apparences de la mauvaise humeur, quittait la chambre pour n’y rentrer que le soir fort tard, et quelquefois même pour n’y rentrer que le lendemain au matin, circonstance qui se présentait rarement, il faut le dire, car, les nuits où Gustave ne revenait pas, Louise les passait à veiller sur une chaise.

Alors, au retour de Gustave, c’étaient de part et d’autre des reproches qui se terminaient toujours par une promesse mutuelle de se rendre heureux, promesse que tous deux cependant ne tardaient pas à oublier, Louise en pleurant aux bras de Gustave, Gustave en s’arrachant des bras de Louise.

Gustave, ainsi que la plupart des hommes, supportait impatiemment que sa maîtresse fût triste; il ne lui avait pas caché combien ses pleurs lui déplaisaient, l’irritaient même; et Louise, tout en se reconnaissant coupable de tristesse, ne pouvait avoir assez d’empire sur elle pour faire éclater une joie qui n’était pas dans son cœur.

La cause de sa mélancolie, il ne faudrait pas la chercher dans l’abandon où Gustave la laissait une ou deux nuits par semaine; elle était très-convaincue que les heures passées loin d’elle, Gustave les passait chez son père, où il avait un appartement. Ces absences, quelque longues qu’elles fussent, ne causaient donc pas son chagrin; ce qui l’excitait outre mesure, après la pensée de la mort de sa mère, c’était le silence de Gustave sur leur prochain mariage.

Elle n’attendait qu’un seul mot pour sourire de bonheur; elle l’attendait, et Gustave ne le disait pas.

Sa résolution était prise de ne point aborder cette question la première: s’il ne m’en parle jamais, se dit-elle, je ne lui en parlerai jamais non plus; mais je le quitterai.

Du jour où elle se dit cela, Louise accorda, par la pensée, un mois tout entier à Gustave pour expliquer enfin ses intentions. Jusque-là elle se promit de lui refuser ces marques intimes d’amour qu’elle lui avait si imprudemment données, pour la première fois, dans la maison de la rue Montmartre.

--Toutefois, se dit-elle, je serai gaie et je paraîtrai heureuse, afin qu’il m’aime davantage.

En effet, dès ce jour-là, Louise, forte de sa résolution, ne montra plus que par rares intervalles ce front triste qui déplaisait tant à Gustave; et lui, la voyant sourire, il lui prodigua mille caresses, mais des caresses pudiques: Louise n’en voulait plus souffrir d’autres.

Tout d’abord, Gustave traita de caprice l’obstacle qu’elle opposait à ses désirs; puis, cet obstacle se renouvelant sans cesse et plus violent à mesure qu’il s’efforçait de le rompre, il ne sut qu’en penser.

Un soir que Louise s’était sentie prête à céder, à demi vaincue par les baisers de son amant, elle s’effraya d’avoir été si proche de sa chute, et pour éviter tout péril à l’avenir, elle résolut de refuser encore à Gustave la caresse la plus innocente.

Cependant Gustave ne concevait rien à cette fantaisie; après d’inutiles tentatives pour obtenir de Louise, ne fût-ce qu’un baiser sur la joue, il l’accusa de coquetterie, car il voyait percer un sourire à travers l’obstination de ses refus.

--C’est un calcul de sa part, pensa-t-il, je ne suis pas dupe de son manége. Laissons-la faire; quand elle verra que je ne lui demande plus ses baisers, elle viendra me les offrir.

Alors Gustave montra autant d’indifférence qu’il avait montré d’amour.

Louise retomba dans sa première tristesse.

L’époque fixée par elle pour quitter Gustave, au cas où il ne lui aurait pas parlé de leur mariage, cette époque, disons-nous, s’avançait rapidement. Chaque minute, chaque heure qui rapprochait Louise du jour fatal, semblait lui ôter une année de son existence; elle pâlissait et faiblissait comme quelqu’un qui va mourir.

--Le quitter! murmurait-elle; mais, mon Dieu! où irai-je? que deviendrai-je? et pourtant dois-je rester avec lui, puisqu’il ne m’épouse pas?.. Est-ce que je veux, est-ce que je peux être sa maîtresse?...

Ce ne fut pas sans une lutte violente entre son amour et sa fierté que Louise put se décider à l’accomplissement de son dessein.

La pensée de se tuer lui vint; mais elle la repoussa avec effroi: elle ne sentait pas en elle assez de courage pour le suicide.

Pourtant, après avoir quitté Gustave, il fallait savoir que faire et que devenir. Une fois dans la rue, qui prendrait pitié d’elle? Travailler? mais quel métier a-t-elle appris? aucun. Elle est propre tout au plus à faire quelques ouvrages futiles de femme, sorte de talent à l’aide duquel on ne peut gagner sa vie.

Ces pensées la tourmentent, l’effraient, et cependant l’honneur lui fait une loi de ne pas demeurer plus long-temps avec Gustave. Parce qu’elle a été coupable un mois ou deux, est-ce une raison pour être coupable toujours?

--Demain, dit-elle en pleurant, demain je l’abandonne; il le faut. Mais que deviendrai-je demain?...

La veille au soir du jour fixé pour sa fuite, Louise s’habille de ses vêtemens les plus modestes; autant que possible, elle veut reprendre l’apparence de son ancienne fortune. Gustave est absent depuis le matin, personne ne s’oppose à ce qu’elle sorte; d’ailleurs elle sort si rarement qu’une fois par hasard il lui est bien permis de quitter la chambre: Gustave lui-même ne l’a-t-il pas souvent engagée à se distraire par quelques promenades au dehors?

Mais sa toilette est au moins extraordinaire; madame Lefebvre lui en fait la remarque.

--Est-ce que madame va se promener avec ce bonnet et cette petite robe de drap? demanda-t-elle.

--Oui, madame Lefebvre.

--Madame sort seule, à sept heures du soir?

--Toute seule.

--Comme il plaira à madame, réplique la Lefebvre; mais, quant à ce qui est de sa toilette je me permettrai de lui dire que, pour une dame comme elle, un bonnet ce n’est guère distingué.

Louise ne répondit rien. Prête à ouvrir la porte, des larmes roulèrent sur ses joues; elle se hâta de les essuyer. Madame Lefebvre aperçut ce mouvement. Il faut qu’il y ait quelque chose là-dessous, se dit-elle: madame qui ne sort jamais, qui aujourd’hui s’habille d’une si drôle de manière, madame qui pleure en s’en allant.... ce n’est pas naturel. Si elle allait ne pas revenir? monsieur ferait un beau train!... Et moi donc! quand elle serait partie, adieu les gages!.... Ma foi! on ne m’a pas défendu de la laisser sortir, mais on ne m’a pas défendu non plus de la suivre... Voyons un peu: c’est que je ne me soucie pas de perdre ma place...

Tout en disant cela, elle écoutait les pas de Louise qui descendait l’escalier, et elle descendait elle-même à petit bruit.

--Elle ne s’apercevra pas que je la suis, pensa madame Lefebvre; voilà le soir qui vient. Et puis, si elle tourne la tête de mon côté, je me cacherai derrière les voitures ou dans l’enfoncement des portes cochères.

Tout d’abord, Louise aurait eu grand’peine à se rendre compte du motif qui la faisait sortir en ce moment, puisque le lendemain seulement devait être le jour de sa séparation d’avec Gustave. Elle n’a pas le dessein de le quitter aujourd’hui: pourquoi donc va-t-elle ainsi par les rues?

Tout laisse croire que c’est pour s’essayer à être seule; c’est un premier pas qui doit l’affermir dans sa fuite prochaine; elle veut s’accoutumer à la solitude, se familiariser d’avance avec l’abandon...

Chemin faisant, elle s’efforce d’oublier qu’elle rentrera chez Gustave ce soir même; elle veut se persuader, quoiqu’elle sache bien le contraire, qu’elle vient de le quitter pour toujours, qu’elle ne le reverra plus. Elle avance sa vie de vingt-quatre heures, se met dès à présent et par la pensée dans la position où elle sera demain; puis elle se demande: à quelle porte frapper?

Nous l’avons dit, c’est une séparation d’essai.

Arrivée rue de Bussi, elle regarde de tous côtés, indécise sur la route qu’elle doit suivre; elle ignore où elle est et vers quel but elle marche.

Elle cherche des yeux, et, apercevant un commissionnaire, elle va droit à lui, et s’arrête pour le questionner.... sur quoi? sur le chemin qu’il lui faut prendre. Mais en quel lieu se rend-elle?

Le commissionnaire, étonné du silence de cette femme qui s’est approchée pour lui parler sans doute, et qui cependant ne prononce pas un mot, lui dit:

--Mademoiselle a une commission à faire?

--Où suis-je, monsieur?

--Rue de Bussi, mademoiselle.

--Est-ce loin de la rue Saint-Denis? demande Louise qui naturellement pense à son ancien quartier, peut-être à son ancienne demeure.

Le commissionnaire, supposant que Louise se rend en effet au quartier Saint-Denis, lui enseigne son chemin par la rue Dauphine, le Pont-Neuf, rue de la Monnaie, etc.

Louise le remercie, et, tournant la rue Dauphine, elle suit la route qu’on vient de lui indiquer; bientôt il lui semble que c’est vraiment dans le quartier Saint-Denis qu’elle allait, tout proche de la rue Bourbon-Villeneuve.

--Où diantre court-elle comme ça? se dit madame Lefebvre: la voilà qui passe la Pointe-Saint-Eustache, qui monte la rue Mauconseil....... Est-ce qu’elle compte aller de ce train-là bien long-temps? je suis rompue.

Ce n’est pas que Louise marchât bien vite; mais le trajet parcouru par elle devait paraître un peu long aux quarante et quelques années de la grosse femme de chambre.

Par bonheur pour celle-ci, Louise, parvenue à la hauteur de la rue du Petit-Carreau, commence à ralentir sa marche; elle examine avec crainte les passans, elle entre timidement dans la rue Bourbon-Villeneuve.

Comme dans cette soirée où elle n’osait plus rentrer chez sa mère, elle regarde de loin leurs fenêtres; à ces fenêtres, elle n’aperçoit rien, ni rideaux, ni figure humaine, ni lumière; seulement une des vitres est cassée.

--Il n’y a personne, murmure-t-elle.

Son cœur se serre à l’idée que leur petite chambre est vide. La vue d’un étranger à cette fenêtre lui eût fait moins de mal que l’état de délabrement où elle la retrouve. Depuis son départ, aucun être vivant n’a donc habité leur ancienne demeure; depuis sa faute, une affreuse solitude y règne....

Elle baissait la tête en fuyant, lorsque, heurtée par quelqu’un qui passait, elle s’entend appeler par son nom.

--Mamselle Louise!...

Elle s’arrête effrayée, et reconnaît mademoiselle Agathe.

--Ah! ma chère demoiselle, s’écrie la fille du portier, est-il possible que ce soit vous? Y a-t-il long-temps qu’on vous cherche? Est-ce que vous demeurez toujours dans le quartier? On vous a fait demander dans tous les journaux. Comment vous portez-vous? on vous croyait morte. Mais venez donc nous voir. Dieu! êtes-vous changée!

La présence inattendue de mademoiselle Agathe a frappé Louise de stupeur; à peine si elle répond à toutes ses paroles par quelques monosyllabes. Cependant mademoiselle Agathe l’entraîne vers la porte de leur maison; Louise n’a pas la force de résister.

--Venez donc, venez donc: mon père sera si content de vous voir, mademoiselle Louise!

Et du seuil de la porte, qu’elle referme précipitamment derrière elles, mademoiselle Agathe crie:--Papa, voici mamselle Louise!

Elles entrèrent dans la loge. Le vieux Lamarre, sa femme et sa fille accablaient de mille questions Louise, qui se sentait mal et qui n’osait se plaindre, quoique sa tête eût des vertiges et que le cœur lui manquât.

--Votre chère maman, dit le vieux Lamarre, avons-nous été surpris de sa mort, la pauvre dame! et vous, ma chère demoiselle, que l’on attendait toujours!.. Mais c’est égal, on a mis les scellés, et il paraît que le gouvernement a fini par trouver des personnes de votre famille... Vous sentez bien, quand il s’agit d’hériter, ce ne serait que d’une robe, on ne manque pas de parens... Est-ce que vous avez des parens à Bordeaux?...

--Oui, oui, un oncle, dit Louise d’une voix faible. Mais, excusez-moi, je ne sais ce que j’éprouve.... c’est la première fois de ma vie que je sens un pareil malaise...

--Oh! ce n’est rien, c’est le saisissement de vous retrouver ici.

--Agathe, offre donc un verre de quelque chose à mademoiselle; ça lui remettra le cœur.

--Merci, M. Lamarre, dit Louise; je me trouve beaucoup mieux, je vous remercie, je m’en vais....

Lamarre et toute sa famille, à force d’instances, obtinrent que Louise restât quelques minutes encore.

--C’est que nous avons bien des choses à nous dire, il y a si long-temps que nous ne nous sommes pas vus! reprit mademoiselle Agathe. Vous n’êtes pas revenue depuis la mort de votre maman...

--Une bien digne femme, ajouta Lamarre, et dont la mort nous a fait une peine à tous!... ç’a été comme un coup de foudre.

--Au moins, s’écria Louise en sanglotant, est-elle morte sans se douter que j’étais sortie?

--Comment? demandèrent à la fois les trois Lamarre.

--Je dis, continua Louise, qu’au moins maman n’a jamais su...

On frappa deux coups de suite à la porte d’entrée, Lamarre tira le cordon.

--Excusez! On vous a donc dit, mamselle, que votre chère maman, la brave et digne femme, n’a rien su de votre...

La porte de la loge s’ouvrit.

--N’est-il pas entré tout à l’heure ici une jeune dame en bonnet?...

Dans la personne qui adressait cette question au portier, Louise reconnut madame Lefebvre, qui fit semblant d’être étonnée et ravie de trouver Louise là.

--Mon Dieu! madame, dit-elle, comme je suis contente de vous avoir rencontrée! il y a une heure que je tiens tout Paris pour découvrir où vous êtes. Monsieur est dans un désespoir affreux.... il cherche de son côté... Je vous en prie, venez vite; il n’y a pas un instant à perdre, monsieur se meurt d’inquiétude.

Louise, à qui la présence des Lamarre pesait de tout le poids de ses fautes passées, sentit un grand soulagement à voir madame Lefebvre; ce fut presque du bonheur, car elle allait cesser de rougir de honte devant toute cette famille de portiers.

--Il est donc bien inquiet de moi? demanda-t-elle avec un mouvement de joie et en se hâtant de sortir.

--Vous ne vous figurez pas, madame, combien monsieur est tourmenté, répliqua madame Lefebvre: il est comme un fou.

--Vous êtes mariée, mademoiselle? demanda le vieux Lamarre.

--Certainement que madame est mariée, dit madame Lefebvre.

Louise, pâle et chancelante tout à coup, fut obligée de s’appuyer contre le mur intérieur de la cour; elle fit signe qu’elle se trouvait mal; mademoiselle Agathe courut prendre une chaise dans la loge, tandis que madame Lefebvre s’en alla chercher un fiacre.

On aida Louise à monter en voiture.

--Vous viendrez nous voir quelquefois, n’est-ce pas, madame? dit le père Lamarre.

Louise, sans avoir l’intention de tenir sa promesse, l’assura qu’elle viendrait de temps en temps. Les Lamarre lui souhaitèrent une bonne santé, et le fiacre l’emporta vers la rue du Colombier.

Dans le trajet, Louise demanda à madame Lefebvre quel hasard l’avait conduite précisément rue Bourbon-Villeneuve.

La Lefebvre expliqua ce hasard comme elle put, en disant qu’elle avait eu un certain pressentiment de trouver madame plutôt dans la rue Bourbon-Villeneuve que dans toute autre rue; que d’ailleurs, elle Lefebvre, elle pensait que madame, ayant demeuré dans cette maison et n’y étant pas revenue depuis la mort de sa mère, madame devait naturellement y faire une visite le premier jour où elle sortait seule; que telles étaient les raisons qui avaient dirigé ses recherches lorsqu’il s’était agi de retrouver madame.

Le vrai de tout cela, c’est que madame Lefebvre, reconnaissant la maison où Louise venait d’entrer pour être l’ancienne demeure de madame Drouart, craignit un instant que Louise n’eût le projet de s’y cacher aux yeux de Gustave: voilà pourquoi, tout inquiète, elle l’avait suivie jusque dans cette maison, avec l’espoir d’obtenir du portier des renseignemens plus exacts. Au reste, ce fut un grand bonheur pour Louise que madame Lefebvre entrât dans la loge avant que le portier pût dire à la fille de quelle façon était morte la mère, car Louise eût été frappée de mort elle-même par cette nouvelle.

Le fiacre s’arrêta vers cette partie de la rue du Colombier qui touche presque à la rue Saint-Benoît.

En sautant de voiture, Louise aperçut de la lumière aux fenêtres de son petit appartement. On l’attendait sans doute. Sans songer même à payer la course du fiacre, oubli que madame Lefebvre dut réparer, elle franchit rapidement la distance qui la séparait de Gustave. Elle le voyait chagrin, malade peut-être par suite de son absence inaccoutumée; elle se le représentait en proie au plus violent désespoir; car n’était-ce pas ainsi que madame Lefebvre lui avait montré Gustave lorsqu’elle la vint trouver dans la loge du portier Lamarre?

Combien alors le quitter était loin de la pensée de Louise! Si, pour une absence d’une heure ou deux, se disait-elle, il s’afflige et se désespère, quelle serait donc sa douleur si je l’abandonnais pour toujours! Oh! non, je ne le quitterai jamais.

Elle pleurait tout à la fois de tristesse et de bonheur, à cette pensée que son amant était triste à cause d’elle.

Comme elle entrait précipitamment et les yeux en larmes, un bruit de musique, un accord de voix et de piano la frappa de surprise. L’air était dansant, gai; c’était un air de valse.

Louise écoutait, suspendue entre la stupeur et la honte: elle traversa deux chambres, silencieuse, tremblante de je ne sais quelle émotion, mais enfin tremblante. Au fond de la troisième chambre, elle aperçut Gustave, debout devant un piano; il chantait.

Le hasard voulut qu’en ce moment Gustave se tournât du côté de Louise et qu’il la vît, tout effarée, le regardant avec une douloureuse stupéfaction. Il ne comprit pas ce que voulait dire ce regard; mais cessant de chanter, sans toutefois quitter sa place:

--Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir? lui dit-il en souriant. C’est fort heureux! Où avez-vous laissé madame Lefebvre? est-ce qu’elle ne vous accompagnait pas?

Louise s’assit sans prononcer une parole; cependant son œil interrogeait le visage de Gustave. Celui-ci continua:

--Vous ne me répondez pas?... Il est vrai que c’est toujours la même chose ici: quand on n’y pleure pas, on n’y dit rien; c’est très-amusant.

Après une minute de silence:

--Vous avez bien fait de sortir, Louise, fort bien fait; je ne vous en blâme en aucune façon, tout au contraire; mais, vous ou madame Lefebvre, vous auriez pu, ce me semble, dire au portier à quelle heure vous comptiez rentrer; moi, j’arrive, et je ne trouve personne: ni domestique, ni madame Lefebvre, ni vous; et cela sans savoir si vous reviendrez ce soir ou demain. Il y a de ces petites attentions....

--N’aviez-vous pas le piano pour vous distraire? dit Louise avec un calme affecté.

--Le piano! c’est juste, je n’y pensais plus: le piano m’amuse beaucoup, parole d’honneur! je ne connais rien de plus gai que cette maison-ci. En achevant ces mots, Gustave partit d’un long bâillement; Louise lui jeta un coup d’œil de dédain et de colère.

--Vous êtes sortie seule ou avec madame Lefebvre? demanda Gustave qui faisait courir machinalement ses doigts sur les touches du piano.

Louise ne fit aucune réponse. Gustave répéta sa question.

--Mais, dit Louise, adressez-vous à madame Lefebvre; elle vous dira que vous l’avez envoyée me chercher dans tout Paris.

--Moi! s’écria Gustave en s’adressant à madame Lefebvre, laquelle venait d’entrer et faisait des signes d’intelligence à son maître. Moi! je vous ai dit, madame Lefebvre, de courir après madame? Je ne vous ai vue ni l’une ni l’autre: j’arrive.

La Lefebvre babultia quelques excuses, et rejeta la nécessité de son mensonge sur la crainte où elle était que madame ne restât trop long-temps dehors.--Et puis, ajouta-t-elle, je ne croyais pas bien utile à la santé de madame qu’elle passât la soirée dans une maison......

--Quelle maison? demanda Gustave.

Madame Lefebvre hésitait à répondre.

--La maison où est morte ma mère, dit Louise en se levant avec agitation, la maison où j’aurais dû rester, où j’aurais dû mourir, et d’où on m’a arrachée pour me rendre la plus malheureuse des femmes!

--Malheureuse!... répondit Gustave, malheureuse!.. croyez-vous donc que je sois bien heureux aussi, moi? Madame Lefebvre, laissez-nous.

Madame Lefebvre sortit.

--Vous vous dites malheureuse? continua Gustave. Mais à qui la faute? vous pleurez toujours.

--Si je pleure, c’est que j’ai sujet d’être triste apparemment.

--La belle chose! quand les sujets de tristesse vous manquent, vous les cherchez.... Je ne comprends rien à un caractère comme le vôtre. Par exemple, vous avez été dans la maison de votre mère? à quoi bon?

--Vous n’avez ni sentiment ni pitié, s’écria Louise exaltée par la douleur. «A quoi bon?» vous demandez à quoi bon une fille va revoir la maison où elle a perdu sa mère?....

--Le diable l’emporte! murmura Gustave, la voilà qui pleure encore.. il n’y a pas moyen d’y tenir.. Voyons, reprit-il avec plus de douceur, voulez-vous être raisonnable, et convenir franchement que vous en aller rue Bourbon-Villeneuve, c’était pour le moins fort inutile. Vous ne pouvez trouver là que de l’ennui, des émotions fatigantes, de la peine....

--Pas autant que j’en ai dans cette maison, toujours!

--Ma foi! c’est que je ne sais pas trop où vous n’en trouveriez pas, de la peine! vous courez après. Si j’avais pu me douter que vous voulussiez aller rue Bourbon-Villeneuve, certainement je m’y serais opposé de toutes mes forces.

--Vous m’auriez empêchée d’aller voir ma mère?

--Votre mère, non.... si, par bonheur pour vous et pour moi, elle existait encore; mais comme elle est morte, malheureusement, je vous aurais défendu de mettre le pied dans cette maison.... et je puis vous assurer qu’à compter de ce soir vous n’y retournerez plus.

--Vous croyez cela? dit Louise, eh bien! c’est ce qui vous trompe. Car demain je m’en vais, demain je vous quitte.... Sans madame Lefebvre, je ne serais pas même rentrée ce soir, voyez-vous? quand je suis sortie, c’était avec l’intention de ne plus revenir.

--Laissez donc! vous perdez la tête.

--Vous verrez.... Je suis trop malheureuse.... Je ne veux pas être votre maîtresse, entendez-vous, monsieur? Vous m’avez trompée, trahie, déshonorée....

--Allons, allons, dit Gustave, voilà les grands mots!... Donnez-moi la paix: vous me feriez damner. Bonjour. Lorsque vous serez plus tranquille, vous me l’enverrez dire. Je n’ai pas envie de devenir fou.

Dans l’antichambre, Gustave trouva madame Lefebvre, et il lui dit:

--Retournez près d’elle, et tâchez lui faire entendre raison. Quant à moi, c’est fini; j’y renonce.

--Mais vous ne la quittez pas pour toujours, monsieur? demanda madame Lefebvre tremblante sur l’avenir de ses gages.

Gustave, sans répondre directement à cette question, laissa voir que sa patience était à bout.

--Je ne reviendrai plus, dit-il, à moins qu’elle ne m’envoie chercher.

Cette résolution causa une grande frayeur à madame Lefebvre. Elle connaissait assez Louise pour être certaine que rien au monde ne la déciderait à faire aucune démarche ayant pour but de ramener Gustave. D’autre part, elle était à peu près convaincue que celui-ci tiendrait parole, car depuis quelques semaines il paraissait fort ennuyé de sa maîtresse. Aussi la Lefebvre était-elle singulièrement inquiète. Avec une autre femme que Louise, elle eût fait jouer les ressorts d’une éloquence qui, pour être commune, n’en opère pas moins un effet sûr. Elle eût montré à la maîtresse de Gustave, d’un côté, les riches cadeaux qui suivent une réconciliation, de l’autre, la misère qui accompagne une rupture. Mais Louise céderait-elle à l’espoir du bien? se laisserait-elle toucher par la crainte du mal? Madame Lefebvre ne le pensait pas. Le peu qu’elle savait du caractère de sa dame lui disait suffisamment que des considérations de cette nature ne pouvaient être d’aucun poids à ses yeux. D’ailleurs la fille de madame Drouart n’avait-elle pas de fortes raisons pour prendre en méfiance les conseils de la femme qui tout à l’heure l’avait ramenée, par ruse, de la loge du vieux Lamarre dans la maison de la rue du Colombier?

Cependant il fallait que Louise et Gustave se réconciliassent: une rupture blessait trop vivement les intérêts de madame Lefebvre. Mais comment cette réconciliation se ferait-elle? Gustave était irrité au dernier point, et Louise avait résolu de le quitter pour toujours.

Page 1