I
La monarchie de Juillet, trouvant en 1830, dans l’héritage de la dynastie déchue, ce cadeau suprême fait par Charles X à la France, l’Algérie, s’en était sentie, tout d’abord, singulièrement embarrassée[1]. Rares, à cette date, étaient les hommes politiques qui comprenaient, à l’exemple d’Hyde de Neuville, ministre du roi détrôné, qu’il fallait abandonner la théorie du «pacte colonial» et considérer les colonies comme un prolongement de la patrie.
[1] René VALET, L’Afrique du Nord devant le Parlement au dix-neuvième siècle, p. 27-28 (Paris, Champion, 1923).
Il y eut toujours en France des docteurs de vie sédentaire. Nous les avons vus naguère, aux seizième et dix-septième siècles, jeter sur nos premières tentatives coloniales, sur les tentatives canadiennes, leurs suspicions défiantes[2]. Au dix-huitième siècle, ils n’avaient nullement désarmé, et leur opposition à l’idée «d’une plus grande France» était devenue d’autant plus robuste, qu’elle s’appuyait désormais sur des arguments plus économiques que littéraires. «Il faut que les hommes restent où ils sont», professait Montesquieu[3]. «Je croirai avoir rendu service à ma patrie, insistait Bernardin de Saint-Pierre, si j’empêche un seul homme d’en sortir, et si je puis le déterminer à cultiver un arpent de terre de plus dans quelque lande abandonnée[4].» Deux ans avant la révolution de Juillet, le Cours complet d’économie politique pratique de Jean-Baptiste Say, considéré par beaucoup d’esprits comme un programme irrévocable, comme le dernier mot de la science des nations, proclamait que la prospérité des États de l’Europe est ailleurs que dans les souverainetés qu’ils exercent au loin; qu’elle est dans les admirables développements de leur industrie[5]. Telle était la doctrine triomphante, la doctrine à la mode, au moment où Louis-Philippe prenait le trône.
[2] Voir notre livre: les Origines religieuses du Canada (Paris, Grasset, 1924).
[3] Lettres persanes, lettre 122. René VALET, op. cit., p. 21. Cf. Léon DESCHAMPS, Histoire de la question coloniale en France, p. 296-297 (Paris, Plon, 1891).
[4] Voyage à l’Isle de France, à l’Isle de Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, avec des observations nouvelles sur la nature et sur les hommes, par un officier du roi, I, p. V (Amsterdam, 1773).--DESCHAMPS, op. cit., p. 303.
[5] VALET, op. cit., p. 43-45.
Qu’allait-on faire en ces galères qui menaient nos troupes vers l’Algérie? L’économie politique déconseillait de pareilles promenades, et notre diplomatie les redoutait, puisqu’elles risquaient de nous brouiller avec l’Angleterre.
Par surcroît, les campagnes de presse naguère déchaînées contre le ministère Polignac avaient fait croire à «presque toute la France», au dire de Désiré Nisard, que «le vrai motif de la guerre contre le Dey était de préparer l’armée française à une guerre contre les Parisiens[6]». L’Algérie apparaissait à beaucoup de gens comme une sorte de champ de manœuvre où les soudards destinés à comprimer les libertés civiques étaient envoyés pour se faire la main. Et l’opinion française demeurait très inattentive à la voix de Sismondi,--ce Genevois qui eut tant d’idées neuves--annonçant, dès le mois de mai 1830, que le royaume d’Alger ne serait pas seulement une conquête, qu’il serait une colonie, qu’il serait un pays neuf, sur lequel le surplus de la population et de l’activité française pourrait se répandre[7].
[6] NISARD, Souvenirs et notes biographiques, I, p. 35. (Paris, Calmann Lévy, 1888).
[7] Revue encyclopédique, mai 1830 (cité dans VALET, op. cit., p. 46).
Soutenu par ce sens de la continuité et de la dignité nationale qui survit en France aux soubresauts révolutionnaires, le gouvernement de Louis-Philippe, quelque médiocre que fût son enthousiasme pour l’Algérie, eut vite fait de reconnaître que là où les fleurs de lis s’étaient avancées, les trois couleurs ne pouvaient battre en retraite: dès le mois d’octobre 1830, une dépêche du maréchal Gérard à Clauzel attestait qu’aux Tuileries on était décidé à conserver Alger[8]. Mais on n’osait encore le dire ni au peuple français ni à ses représentants; c’est en 1834 seulement que la monarchie de Juillet proclama cette détermination. Notoirement, dans les Chambres, puis dans la commission d’études qu’en 1833 le maréchal Soult fit expédier en Afrique, l’opinion était très partagée. «Conquête fâcheuse», «legs onéreux», «possession moins profitable qu’onéreuse», «occupation peu avantageuse», tels sont les mots qu’on recueillait sur les lèvres de certains commissaires. Et cependant, par sept voix sur huit, la commission fut d’avis que la France devait se maintenir là-bas[9]. Une occupation restreinte et plus tard susceptible d’extension, mais limitée momentanément à quatre villes, Alger, Bône, Oran, Bougie, et à deux territoires autour d’Alger et de Bône, telles furent les conclusions de la commission supérieure qui fut constituée à Paris à la fin de 1833, pour poser enfin les assises d’une politique algérienne[10].
[8] VALET, op. cit., p. 61-62.
[9] VALET, op. cit., p. 85-99.
[10] VALET, op. cit., p. 99-109.
Le ministère et deux commissions successives étaient donc d’accord pour ne point quitter l’Algérie; Clauzel, qui là-bas avait toute la responsabilité, et qui connaissait bien son champ d’action, pronostiquait qu’«Alger pourrait être la gloire d’un gouvernement et une source de richesses pour la France»[11]. Et pourtant, au cours des débats parlementaires du printemps de 1834, on entendit Passy déclarer qu’il donnerait volontiers Alger pour une bicoque du Rhin; le marquis de Sade dénoncer l’occupation d’Alger comme la plus folle des entreprises, comme un gouffre dans lequel viendraient s’engloutir toutes les richesses du pays; Dupin aîné souhaiter qu’on hâtât le moment de libérer la France d’un fardeau qu’elle ne pourrait et qu’elle ne voudrait pas porter plus longtemps. Une voix domina, pour un instant, ces prophètes de malheur: «La pensée de l’abandon d’Alger, disait-elle, resterait éternellement comme un remords sur la date de cette année, sur la Chambre et sur le gouvernement qui l’auraient consenti»; c’était la voix d’Alphonse de Lamartine[12].
[11] VALET, op. cit., p. 81.
[12] VALET, op. cit., p. 112-122.
Mais la Chambre, timide, et désireuse d’affirmer avec éclat sa timidité, votait, sur le budget proposé, une réduction de deux cent cinquante mille francs, pour marquer son désir d’une occupation restreinte, et la lutte allait s’engager, dans les législatures suivantes, entre ceux qui insistaient pour qu’on s’en allât ou pour qu’on se cantonnât dans quelques points d’occupation bien délimités, et ceux qui souhaitaient que notre drapeau fît enfin le tour de l’Algérie, et qu’il y planât.
«Cette nouvelle France, bien plus difficile à peupler qu’à conquérir»; c’est en ces termes que le duc d’Orléans, dans une lettre du 10 décembre 1839, parlait de l’Algérie[13]; et il n’est pas sans intérêt de relever, sous la plume de l’héritier du trône, trente ans exactement avant le livre de Prévost-Paradol, ce mot décisif: «nouvelle France». Mais le duc d’Orléans ne se trompait point lorsqu’il signalait les difficultés du peuplement.
[13] GIROD DE L’AIN, Le Maréchal Valée, p. 473 (Paris, Berger-Levrault, 1911).
Que valent les décisions de principe, lorsque pour les appliquer la foi manque? Thiers faisait preuve de perspicacité lorsqu’il considérait comme un non-sens l’idée d’une occupation restreinte; mais quelque foi qu’il pût avoir dans l’œuvre algérienne, comment cette foi pouvait-elle devenir communicative, persuasive, comment pouvait-elle faire des adeptes, lorsqu’il criait avec désinvolture: «L’Afrique, ce n’est qu’un grenier à coups de poings[14]!» Et s’il y eut là-bas un homme de peu de foi, ce fut assurément Bugeaud, durant les premières années qu’il passa en Algérie. Son programme, dans une lettre au ministre de la Guerre, le 5 mai 1837, est celui-ci: «Exploiter le pays commercialement, en ayant une petite zone pour y essayer la colonisation et la culture des plantes qui ne peuvent pas nuire à l’industrie agricole de la France[15].»
[14] VEUILLOT, Les Français en Algérie (éd. de 1925: t. IV des Œuvres complètes, p. 215. Paris, Lethielleux).
[15] YVER, Documents relatifs au traité de la Tafna, p. 40 (Alger, Carbonel, 1924).
Une petite zone, et dont l’extension ne puisse pas porter ombrage aux agriculteurs français, tel est, à cette époque, l’horizon colonial de cet agriculteur qui s’appelait Bugeaud. Et ses lettres privées, où il s’épanchait à cœur ouvert, nous montrent avec quelle humeur morose il envisageait cet horizon. «L’Afrique, confiait-il à Damrémont le 15 mai 1837, est une plaie qui, sans être mortelle, n’en est pas moins très fatigante et peut dans le cas d’une guerre européenne devenir dangereuse[16].»
[16] YVER, Documents relatifs au traité de la Tafna, p. 88. Voir les deux articles de M. de Lanzac de Laborie dans le Correspondant des 25 août et 10 septembre 1923, et Ch.-André JULIEN, La Révolution de 1848 et les révolutions du dix-neuvième siècle, février 1925, p. 318-323.
«La Restauration, écrivait-il le 26 mai 1838, se targue de nous avoir donné l’Algérie, elle ne nous a donné qu’Alger et elle nous a fait un funeste présent. Je crains qu’il ne soit pour la monarchie de Juillet ce que l’Espagne a été pour l’Empire[17].»
[17] Lettres inédites du maréchal Bugeaud, éd. Tattet et Féray. Bugeaud d’Isly, p. 182. (Paris, Émile-Paul, 1923.)
«Misérable Afrique, reprenait-il le 16 août 1839, tu as toujours été un embarras, à présent tu es un immense danger[18].»
[18] Lettres inédites, p. 203.
«Je n’ai pas laissé échapper une occasion, insistait-il le 14 janvier 1841, de dire à la tribune et partout que je regardais l’Afrique comme une plaie de la France[19].»
[19] Lettres inédites, p. 233.
Le futur général Daumas était presque aussi pessimiste lorsqu’il écrivait le 8 juillet 1838: «Je ne puis mieux comparer l’État dans lequel nous vivons qu’à un édifice dont toutes les pierres se détachent les unes après les autres, sans qu’on y fasse la moindre réparation. Il doit inévitablement s’écrouler; mais quand tombera la dernière?[20]»
[20] Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara, éd. Yver, p. 243.