I
Lavigerie s’insère avec une incomparable splendeur dans cette lignée de missionnaires qui furent, dans les trois derniers siècles, les pionniers de la plus grande France, et qui donnèrent comme préface à notre histoire coloniale une sorte de préhistoire religieuse, éminemment féconde. Son imagination, puis son action, commencèrent d’installer la France à Tunis, plusieurs années avant que notre diplomatie n’osât y aspirer. Il avait fallu neuf ans à la monarchie de Juillet pour que, dans la France algérienne d’outre-mer, une crosse d’évêque cheminât; la crosse de Lavigerie, au contraire, précéda en Tunisie les armées de la République; la civilisation chrétienne commença de s’y étaler et de s’y faire aimer, avant que ces armées ne survinssent avec une allure plus pacificatrice que conquérante. Une fois engagée dans les voies que lui avait ouvertes Lavigerie, la France officielle le voulut comme conseiller, comme guide, comme collaborateur permanent. L’œuvre de l’État français, en Tunisie, réalisa les conceptions de cet homme d’Église.
Il y a je ne sais quoi d’épique dans la carrière de ce prêtre qui, chargé par l’empereur Napoléon III, avec toutes sortes de réserves et de réticences, d’un diocèse de la banlieue méditerranéenne, fait de ce diocèse, avec la collaboration successive de la République française et des congrès diplomatiques européens, l’avant-poste du Christ pour la conquête d’un immense continent. Nos romantiques, en matière de politique étrangère, avaient eu vraiment d’étranges utopies[279]. Lamartine, rendant visite à l’émir Beschir, souverain des Druses du Liban, oubliait rapidement les mutilations et les massacres dont cet émir s’était rendu coupable, et saluait avec entrain, comme plus vieille et «originairement plus pure et plus parfaite que la nôtre», comme «fille des vertus primitives», la civilisation orientale. Michelet, du jour où il eut épousé une femme d’origine créole, rêvait d’une Amérique régénérée par le sang noir venu d’Afrique, par cette race de Cham si cruellement calomniée. Le spectacle des ruines cruellement accumulées en Syrie par ces Druses dont s’éprenait Lamartine, le spectacle des atrocités de l’Afrique noire, témoignaient à Lavigerie tout ce qu’il y avait d’incorrigible utopie dans ces hommages romantiques aux civilisations exotiques: comme observateur non moins que comme prêtre, il estimait urgent, tout d’abord, de leur présenter le Christ avant de s’exalter pour elles.
[279] Voir SEILLIÈRE, Revue d’histoire diplomatique, octobre-décembre 1924.
Au début de son épiscopat algérien, il s’occupa surtout de jeter un pont entre le christianisme et l’Islam.
Il agit à ciel ouvert, prudemment mais sans se cacher.
Il ne pouvait admettre que le pouvoir civil condamnât à jamais les musulmans à être des gentils; et c’était au contraire sa mission d’évêque, de les relever d’une telle condamnation. Il constata, après les premières expériences, que des succès locaux étaient possibles, mais sur des terrains bien restreints, et que de petits groupes d’enfants arabes ou berbères, enveloppés d’une atmosphère chrétienne, pouvaient devenir accessibles à la foi du Christ, mais que les âmes des adultes, elles, semblaient généralement murées.
Quelles que fussent les difficultés d’approche, s’étonnera-t-on qu’un Lavigerie n’ait jamais adhéré à la formule sommaire, d’après laquelle «on ne convertit point un musulman»? M. René Bazin recueillait naguère certains indices, en Algérie, en Tunisie, dont il concluait que «les Musulmans peuvent être rapprochés de nous jusqu’à s’intéresser au principe supérieur de notre civilisation, même jusqu’à devenir chrétiens[280]». Si l’on insistait en faveur de cette formule: «Le musulman est inconvertissable», les missions évangéliques anglo-saxonnes et germaniques, qui tenaient au Caire en 1906, à Lucknow en 1911, deux grands congrès pour l’apostolat de l’Islam, auraient le droit d’y relever beaucoup d’audace et quelque lâcheté, et de nous faire observer, à l’encontre, que dans les îles de la Sonde, dans l’Hindoustan, en Perse, en Arabie même, le protestantisme s’essaie, parfois victorieusement, à effriter le bloc islamique[281]. Lavigerie et après lui le P. de Foucauld se sont toujours refusés à admettre que le geste de saint François d’Assise et des premiers Franciscains apôtres du Maroc, le geste de saint Louis et du bienheureux Raymond Lulle, portant aux âmes islamiques le catholicisme, fût condamné à demeurer, pour toute la suite des siècles, un geste illusoire et stérile. Mais Lavigerie jugea nécessaire, dès le début, de «ménager la lumière aux yeux malades des musulmans pour ne les éclairer que peu à peu, de crainte de les aveugler sans retour[282]». Pascal eût aimé ces lignes subtiles, extraites du discours qu’il adressait au concile provincial de 1873. Le mot Caritas, le seul qu’il eût voulu comme devise dans ses armes épiscopales, fut en définitive, vis-à-vis des musulmans d’Afrique, sa seule méthode d’apostolat.
[280] BAZIN, Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1924, p. 496-503. Comparer dans la Chronique sociale de France, avril et mai 1924, les deux articles de M. Pasquier-Bronde sur l’influence sociale exercée chez les Kabyles par les écoles, les bureaux d’assistance sociale, l’œuvre du Foyer kabyle, et sur les premières conversions individuelles.
[281] Voir le fascicule de la Revue du monde musulman de novembre 1911 intitulé: la Conquête du monde musulman.
[282] LAVIGERIE, Œuvres choisies, I, p. 90.
«Je viens de lire, écrivait un jour Montalembert à Hilaire de Lacombe, le journal du voyage fait en Espagne, cinquante ans après l’expulsion des Maures, par certain calife, venu voir ce que devenait le royaume de ses aïeux. Il n’admire rien, tout lui paraît petit de ce qui a été fait depuis leur départ, excepté un couvent des frères de Saint-Jean-de-Dieu. Il n’en revient pas, qu’ils se dévouent aux misérables, et le voyageur constate que sa religion ne lui a jamais rien montré de pareil[283].» Suggérer aux musulmans d’aujourd’hui une pareille remarque, c’est à peu près à quoi se réduisait l’apologétique de Lavigerie: il savait l’inefficacité des polémiques doctrinales contre l’Islam, et «l’héroïque courage» qu’exigent des musulmans, «en raison des difficultés de l’entourage[284]», les conversions individuelles.
[283] Je remercie M. Bernard de Lacombe, à qui je dois cette intéressante communication.
[284] MASSIGNON, The Moslem World, 1915, p. 140.
L’abbé Bourgade, l’humble aumônier de Saint-Louis de Carthage, avait, au milieu du dix-neuvième siècle, publié trois livres de dialogues: Soirées de Carthage, la Clef du Coran, le Passage du Coran à l’Évangile, pour essayer d’acheminer les âmes musulmanes vers un contact plus immédiat avec Seïd Aïça (c’est le nom qu’elles donnent au Christ); et Mgr Pavy, présentant ces livres au public, avait fait remarquer, tout le premier, que cette «causerie simple, ingénieuse et de bonne amitié», n’avait rien d’une controverse, la controverse étant interdite par le Coran lui-même à ses disciples[285]. Pour tenter de présenter Seïd Aïça à la conscience islamique, Lavigerie n’empruntait pas les méthodes socratiques inaugurées par le bon abbé Bourgade; il faisait le bien et voulait qu’on fît le bien, au nom de Seïd Aïça. Il lui paraissait que dispensaires, hôpitaux, orphelinats, en révélant aux musulmans les fruits de charité auxquels se reconnaît l’arbre chrétien, les induiraient peut-être, tôt ou tard, à venir s’asseoir à son ombre.
[285] BOURGADE, Soirées de Carthage, p. X (Paris, Lecoffre, 1852).