III
Ce fut une gloire pour Lavigerie, et tout en même temps pour son Église, que, dix ans seulement après le premier contact entre ses Pères Blancs et l’Afrique noire, l’expérience acquise sur cette terre vierge permît à Lavigerie de revendiquer et d’obtenir, pour le catholicisme missionnaire, un rôle et une voix dans les congrès où se débattaient les destinées de l’Afrique. Nouveauté d’autant plus émouvante, qu’elle se produisait à l’époque où la Papauté, récemment déchue de sa souveraineté temporelle, semblait vouée désormais au silence dans les disputes entre les hommes. A peine Carthage était-elle rétablie dans cette dignité primatiale qui lui conférait sur l’Afrique une sorte de souveraineté spirituelle, et déjà, de cette Carthage, Lavigerie parlait aux puissants de la terre, un Gambetta, un Ferry, un Bismarck, pour leur indiquer les exigences civilisatrices de l’Église; et Lavigerie réussissait à leur faire comprendre que dans cette Afrique où les susceptibilités diplomatiques risquaient d’être une cause de paralysie, l’Église, avec leur aide, pouvait servir, plus librement et plus clairement qu’eux-mêmes, la cause de l’humanité.
«De petits esprits, lit-on dans Montesquieu, exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains, car, si elle était telle qu’ils la disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?[294]» Cent quarante ans après l’Esprit des Lois, Lavigerie, ayant éclairé d’une effrayante lumière «l’injustice» faite aux Africains, réclama d’urgence, au nom de son Credo, cette convention vengeresse; et grâce à lui l’Église, à la fin de ce dix-neuvième siècle qui l’avait mise aux prises avec le «philosophisme» révolutionnaire, apparut à l’univers civilisé comme l’instigatrice d’une croisade libératrice, émancipatrice.
[294] MONTESQUIEU, Esprit des Lois, livre XV, chapitre V. Voir Russell Parsons JAMESON, Montesquieu et l’esclavage (Paris, Hachette, 1911).
Julius Eckardt, le consul d’Allemagne, qui observa de très près Lavigerie, et qui admirait en lui, entre autres détails, «un des rares prélats français qui eussent une idée claire de l’essence et de la portée du protestantisme», écrivait: «Par ses luttes contre l’esclavage, par son active charité, il a incomparablement mieux préparé le christianisme que par des prédications de propagande et par des conversions précipitées. Ses efforts missionnaires furent de nature essentiellement humaine[295].»
[295] ECKARDT, op. cit., II, p. 182.
Les phraséologies officielles qui fêtèrent, en 1889, le centenaire de la Déclaration des droits, furent moins efficaces pour révéler au monde la générosité française que ne l’était, en cette même année, la revendication des droits de l’esclave, promenée de chaire en chaire, de capitale en capitale, par la voix d’un prélat parlant au nom de Dieu. De fait ce prélat, pour déborder le cadre du presbytère de campagne où s’enfermait sa naïve imagination d’enfant, n’avait eu qu’à vouloir réaliser la définition du prêtre autrefois donnée par Chrysostome: «Un homme universel, qui s’intéresse aux épreuves et aux souffrances de l’humanité, comme si le monde entier lui avait été confié et qu’il eût été établi le père de tous ses semblables.» Ces mots résument la vie de Lavigerie, ils expliquent son âme, ils éclairent sa gloire.
FIN
APPENDICE
TESTAMENT SPIRITUEL DU CARDINAL LAVIGERIE[296].
[296] Ce testament date de 1884 ou 1885 (BAUNARD, Le cardinal Lavigerie, II, p. 670.)
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!
Ceci est mon testament spirituel. Je le commence en déclarant, en présence de l’éternité qui va s’ouvrir devant moi, que je veux mourir dans les sentiments où j’ai toujours vécu, à savoir ceux d’une obéissance et d’un dévouement sans bornes au Saint-Siège apostolique et à Notre Saint-Père le Pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre.
J’ai toujours cru, je crois tout ce qu’ils enseignent et dans le sens où ils l’enseignent. J’ai toujours cru, je crois qu’en dehors du Pape ou contre le Pape, il n’y a et il ne peut y avoir dans l’Église que trouble, confusion, erreur et perte éternelle. Lui seul a été établi comme le fondement de l’Unité, et par conséquent de la vie, en tout ce qui tient au salut éternel.
J’ai l’insigne honneur d’appartenir de plus près au Saint-Siège apostolique par mon caractère de prêtre, d’évêque, par mon titre de cardinal de la Sainte Église romaine. Sans doute ces honneurs, qui sont fort au-dessus de ma misère et de ma faiblesse, sont faits pour me confondre, en ce moment surtout, où je songe à me présenter au tribunal de Dieu. Mais j’y veux voir un motif de reconnaissance et de fidélité d’autant plus grande envers la chaire de Pierre et envers Notre Saint-Père le Pape, qui m’a comblé des marques de sa confiance et de sa bonté.
Je l’ai servi de mon mieux tant que j’ai pu. Ne pouvant plus rien maintenant, je prie Notre-Seigneur d’agréer le sacrifice que je lui fais de ma vie, et les souffrances qui accompagneront ma mort, pour la prolongation des jours précieux de Léon XIII et le triomphe de ses desseins magnanimes.
Je confonds dans mon dévouement au Saint-Siège celui que j’ai toujours eu pour la France chrétienne et pour les missions d’Afrique, à la tête desquelles je suis placé. La paix, la gloire, la vie même de la France sont étroitement liées à sa foi catholique, et par conséquent à sa fidélité envers le Saint-Siège. C’est surtout d’elle qu’on a pu dire, à chacune des pages de son histoire: Sacerdotium et regnum cum inter se consentiunt, bene regitur mundus. Cum autem non concordant, non tantum parvae res non crescunt, sed etiam magnae miserabiliter delabuntur.
J’ai tout fait, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence, pour maintenir cette concorde si désirable. Je puis dire en vérité que j’en meurs, car la maladie qui me conduit au tombeau est la conséquence des fatigues surhumaines que je me suis imposées, l’été dernier, à Rome et à Paris, pour empêcher une rupture éclatante que tout semblait rendre inévitable. Et là, je travaillais encore plus, dans un sens, pour ma pauvre et chère patrie que pour l’Église. Car l’Église a des assurances d’immortalité, mais la France n’a d’autres promesses que celles que la Providence a faites aux nations de la terre, et elle a contre elle, hélas! la menace divine: Omnis civitas contra se divisa non stabit.
Oh! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe! Si je pouvais, avec ce désintéressement de toutes choses qui est le propre de la vie à venir, lui représenter une dernière fois, comme je l’ai fait souvent à ceux qui la gouvernent, ce qui peut lui donner la paix! Je la vois avec une amère douleur descendre chaque jour du rang de puissance et d’honneur où l’avaient placée, dans le monde, la foi et les vertus de nos pères, la politique sage et persévérante de nos rois.
Je ne parle pas de son régime intérieur. Je ne me suis jamais mêlé à l’action et surtout aux passions des partis. Ma vie s’est écoulée presque tout entière au dehors, depuis que j’ai âge d’homme. C’est là que j’ai pu juger de sa décadence, et que j’ai vu, à mesure qu’elle abandonne sa foi et ses traditions, sa voix être moins écoutée et son nom moins respecté.
La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer sa mission qu’il lui avait confiée, de défendre et de protéger généreusement dans le monde la justice et la vérité? Ma prière suprême est que ce malheur lui soit épargné. Mais qu’est-ce que la prière d’un homme devant la justice de Dieu?
C’est à toi que je viens maintenant, ô ma chère Afrique! Je t’avais tout sacrifié, il y a dix-sept ans, lorsque, poussé par une force intérieure, qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis, que de traverses, que de fatigues, que de peines!... Je ne les rappelle que pour pardonner et pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand continent, qui a connu autrefois la religion chrétienne, revenir pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.
C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes à l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et, par mes souffrances, te préparer des apôtres!
TABLE DES MATIÈRES
Pages. INTRODUCTION. La France en Afrique avant Lavigerie. 1