‹ Un printemps à PétersbourgChapitre 3 sur 6 · Chapitre 3 11 mai 1847

Chapitre 3 11 mai 1847

Savez-vous, messieurs, quelle importance a, dans notre grande capitale, un homme qui a toujours en dépôt chez lui une nouvelle que personne encore ne connaît et qui, en plus, possède le talent de la raconter agréablement ? Selon moi, c’est presque un grand homme et, indiscutablement, mieux vaut avoir en dépôt une nouvelle que la fortune. Quand un Pétersbourgeois apprend une nouvelle rare, et court la raconter, par avance il savoure une volupté spirituelle ; sa voix devient faible et tremble de plaisir ; son cœur baigne dans le beurre. À ce moment, tant qu’il n’a pas encore communiqué sa nouvelle, pendant qu’il court chez des amis à travers la perspective Nevski, il est délivré d’un coup de tous ses soucis. Même, on l’a observé, il se guérit des maladies les plus invétérées et – par comble ! – il pardonne à ses ennemis. Il est doux et grand. Et pourquoi ? Parce que le Pétersbourgeois, en un moment aussi solennel, prend conscience de sa dignité, de son importance et se rend justice. C’est peu. Vous et moi connaissons sûrement beaucoup de gens auxquels nous interdirions même notre antichambre (s’il n’y avait pas de vrais soucis d’affaires) s’ils venaient faire visite à notre valet. Cet homme comprend lui-même qu’il est coupable, et ressemble beaucoup au chien qui, la queue et les oreilles basses, attend les événements. Mais, soudain, voilà que ce monsieur sonne chez vous d’une façon hardie, passe sans se gêner devant le valet étonné, et, l’air rayonnant, vous tend la main. Et aussitôt vous reconnaissez qu’il en a le droit, qu’il a une nouvelle, ou un potin, ou quelque chose de très agréable à dire. Sans cette circonstance, un pareil individu n’oserait pas venir chez vous. Alors, non sans plaisir, vous l’écoutez, bien que peut-être vous ne ressembliez nullement à cette respectable dame du monde qui n’aimait à entendre aucune nouvelle mais qui écoutait avec plaisir cette anecdote : comment une femme qui enseignait l’anglais à ses enfants avait fouetté son mari 1.

Oui, messieurs, le potin a bon goût. J’ai souvent pensé que si chez nous, à Pétersbourg, quelqu’un avait le talent de découvrir quelque chose de nouveau pour l’agrément de la vie, quelque chose n’existant encore dans aucun pays du monde, ce quelqu’un pourrait gagner des sommes formidables. Il y a des maîtres. C’est extraordinaire comme la nature humaine est bâtie ! Soudain, et pas du tout par lâcheté, l’homme cesse d’être homme et devient un petit insecte, un simple petit moucheron. Son visage se transforme et se recouvre non pas d’humidité mais d’une couleur particulièrement brillante. Sa taille, soudain, devient beaucoup plus petite que la vôtre ; l’indépendance disparaît totalement ; il vous regarde dans les yeux comme un chien qui attend un morceau. C’est peu. Bien qu’il ait un bon habit, il se couche par terre, agite joyeusement la queue, crie, lèche, ne mange pas avant qu’on ne l’y autorise. Et, ce qui est le plus drôle, le plus agréable, c’est qu’avec cela il ne perd point sa dignité. Il la conserve intacte, même à vos propres yeux. Tout cela se passe de la façon la plus naturelle. Sans doute vous êtes un Regulus d’honnêteté, au moins un Aristide, en un mot vous mourriez pour la vérité. Vous transpercez du regard cet homme. Lui, de son côté, est convaincu qu’il est tout à fait transparent. Et tout marche comme sur des roulettes. Vous trouvez cela bien, et l’homme ne perd pas sa dignité. Et tout cela parce qu’il vous loue, messieurs. Sans doute ce n’est pas bien qu’il vous loue en face. C’est vilain. Cependant vous remarquez que l’homme vous loue d’une façon intelligente, parce qu’il indique précisément ce que vous aimez dans votre personne. Alors il a de l’esprit, du tact. Il connaît même votre cœur. Car il reconnaît en vous ce que le monde peut-être vous refuse, bien entendu injustement et par envie. Comment savoir ? dites-vous enfin. Peut-être n’est-ce point un flagorneur, mais simplement un homme trop naïf et sincère. Enfin, pourquoi rejeter l’homme du premier coup ? Et un homme pareil reçoit tout ce qu’il voulait recevoir, comme le juif qui supplie le maître de ne pas acheter sa marchandise. « Pourquoi acheter ? que monsieur regarde seulement dans la besace, ne serait-ce que pour cracher sur la marchandise du juif et s’en aller. » Le juif déroule sa marchandise et le monsieur achète tout ce que le juif désire lui vendre. Non, l’homme n’agit pas du tout par lâcheté. Pourquoi de grands mots ? Il n’a pas du tout l’âme basse. Il a une âme intelligente, charmante ; l’âme de la société ; l’âme qui désire recevoir, l’âme mondaine, qui, il est vrai, prend les devants, mais tout de même une âme. Je ne dis pas chez tous, mais chez beaucoup. C’est pourquoi tout cela est encore bien, parce que sans une âme pareille tous seraient morts d’ennui ou se mangeraient entre eux. La double face, l’hypocrisie, le masque, c’est vilain, d’accord. Mais si, en ce moment, tous se montraient tels qu’ils sont, je jure que ce serait pire.

Toutes ces réflexions me venaient à l’esprit alors que Pétersbourg allait se promener au Jardin d’été et sur la perspective Nevski, pour montrer ses costumes neufs de printemps.

Mon Dieu, rien que sur les rencontres de la perspective Nevski on pourrait écrire un livre entier ! Mais vous connaissez tout cela si bien, messieurs, de par vos expériences agréables, qu’à mon avis il n’est point besoin d’écrire ce livre. Une autre idée m’est venue, c’est qu’à Pétersbourg on dépense énormément. Il serait curieux de savoir s’il y a beaucoup de gens à Pétersbourg qui ont suffisamment d’argent pour tout ; c’est-à-dire des gens tout à fait à leur aise, comme on dit. Je ne sais pas si j’ai raison, mais je me suis toujours représenté Pétersbourg comme le benjamin gâté d’un père très respectable, homme du temps jadis, riche, large, très raisonnable et très débonnaire. Le père s’est enfin retiré des affaires, s’est installé à la campagne, tout heureux de pouvoir porter un veston de nankin, sans violer les convenances. Mais le fils est resté dans le monde ; le fils doit apprendre toutes les sciences ; il doit être un jeune Européen ; et le père, bien qu’il ne connaisse l’instruction que par ouï-dire, désire vivement que son fils soit le jeune homme le plus instruit. Le fils saisit immédiatement les choses les plus superficielles, s’achète un costume européen, porte l’impériale, et le père, sans remarquer que le fils a tout de même une tête et veut vivre et qu’à vingt ans il a plus appris par expérience que lui pendant toute sa vie, le père, horrifié, ne voyant que l’impériale, voyant le fils puiser sans compter dans sa large poche, remarquant enfin que le fils est très indépendant, grogne, se fâche, accuse l’instruction et l’occidentalisme et, principalement, est furieux que « l’œuf veuille instruire la poule ». Mais le fils veut vivre et il y met tant de hâte qu’on réfléchit malgré soi à son jeune élan. Sans doute il dépense assez gaillardement.

Par exemple, voici que la saison d’hiver est terminée et Pétersbourg, du moins d’après le calendrier, appartient déjà au printemps. De longues colonnes des journaux commencent à se remplir des noms de ceux qui partent pour l’étranger. À votre étonnement, vous remarquez aussitôt que Pétersbourg est beaucoup plus dérangé au point de vue de sa santé que de sa poche. J’avoue que quand j’eus comparé ces deux sortes de dérangements, une peur panique me saisit, et à mon imagination apparut non la capitale mais l’hôpital. Cependant, je compris bientôt que je m’inquiétais en vain et que la bourse du père, provisoirement, serait encore assez large.

Vous verrez avec quelle munificence seront peuplées les campagnes, quels costumes extraordinaires traverseront les bosquets de bouleaux, et comment tous seront heureux et contents. Je suis même tout à fait sûr qu’un pauvre hère lui-même deviendra tout de suite content et heureux en regardant la joie générale. Au moins il verra gratuitement quelque chose qu’on ne peut voir pour aucun prix dans aucune ville de notre grand empire.

À propos de pauvre hère, il me semble que de toutes les misères possibles, la plus vilaine, la plus dégoûtante, la plus sale, la plus basse est la misère mondaine, bien qu’elle soit rare. Cette misère qui a dépensé son dernier sou et, par devoir, se montre encore en voiture, couvre de boue le piéton, qui, par un honnête travail, gagne son pain à la sueur de son front, et, malgré tout, a des serviteurs en gants blancs et cravate blanche. C’est une misère qui a honte de demander l’aumône, et n’a pas honte de l’accepter de la façon la plus insolente. Mais assez sur cette boue. Nous souhaitons sincèrement aux Pétersbourgeois de s’amuser à la campagne et de bâiller le moins possible. On sait que le bâillement, à Pétersbourg, est une maladie comme la grippe, les hémorroïdes ou la fièvre, maladie dont on se délivre difficilement par n’importe quelle cure, même la cure mondaine. Pétersbourg se lève en bâillant ; en bâillant, il accomplit ses devoirs et, en bâillant, il se couche. Mais il bâille surtout dans ses mascarades et à l’Opéra. Pourtant l’Opéra est parfait chez nous. Les voix des merveilleux chanteurs sont si sonores, si pures que déjà on en parle dans tous les autres pays, dans toutes les villes et bourgades. Chacun sait déjà qu’il y a à Pétersbourg un opéra, et chacun nous envie. Cependant Pétersbourg s’ennuie quelque peu et, à la fin de l’hiver, l’Opéra lui devient ennuyeux, comme, par exemple, le dernier concert. Mais, il ne faut pas appliquer cette observation au concert d’Ernst qui a été donné dans un but très charitable. Il est arrivé une étrange histoire. Au théâtre, il y avait une si forte bousculade que beaucoup de personnes, pour sauver leur vie, ont décidé de faire une promenade au Jardin d’été qui, ce jour-là, comme par un fait exprès, était ouvert au public pour la première fois. C’est pourquoi la salle de concert paraissait vide. Mais tout cela n’est qu’un malentendu, pas plus. La caisse pour les pauvres s’est bien remplie. Nous avons entendu dire que beaucoup de gens ont envoyé leur obole et ne sont pas venus au concert, ayant peur de la foule, peur tout à fait naturelle.

Vous ne pouvez vous imaginer, messieurs, quel devoir agréable c’est de parler avec vous des nouvelles de Pétersbourg et de décrire, pour vous, la vie à Pétersbourg. Je dirais même plus : ce n’est pas un devoir, c’est un grand plaisir. Je ne sais pas si vous comprenez ma joie. Mais en vérité il est très agréable de se réunir, de s’asseoir et de bavarder des intérêts publics. Parfois même je suis prêt à chanter de joie, quand je rentre dans la société et vois des hommes solides, sérieux, très bien élevés, qui se sont réunis, parlent de quelque chose sans rien perdre de leur dignité. De quoi parlent-ils ? ça c’est une autre question. J’oublie même, parfois, de pénétrer le sens de la conversation, me contentant du tableau seul.

Mais jusqu’ici, je n’ai jamais pu pénétrer le sens de ce dont s’entretiennent chez nous les gens du monde qui n’appartiennent pas à un certain groupe. Dieu sait ce que c’est. Sans doute quelque chose de charmant, puisque ce sont des gens charmants. Mais tout cela paraît incompréhensible. On dirait toujours que la conversation vient de commencer ; comme si l’on accordait les instruments. On reste assis pendant deux heures et, tout ce temps, on ne fait que commencer la conversation. Parfois tous ont l’air de parler de choses sérieuses, de choses qui provoquent la réflexion. Mais ensuite, quand vous vous demandez de quoi ils ont parlé, vous êtes incapable de le dire : de gants, d’agriculture, ou de la constance de l’amour féminin ? De sorte que, parfois, je l’avoue, l’ennui me gagne. On a l’impression de rentrer par une nuit sombre à la maison en regardant tristement de côté et d’entendre soudain de la musique. C’est un bal, un vrai bal. Dans les fenêtres brillamment éclairées passent des ombres ; on entend des murmures de voix, des glissements de pas ; sur le perron se tiennent des agents. Vous passez devant, distrait, ému ; le désir de quelque chose s’est éveillé en vous. Il vous semble avoir entendu le battement de la vie, et, cependant, vous n’emportez avec vous que son pâle motif, l’idée, l’ombre, presque rien. Et l’on passe comme si l’on n’avait pas confiance. On entend autre chose. On entend, à travers les motifs incolores de notre vie courante, un autre motif, pénétrant et triste, comme dans le bal des Capulet de Berlioz. L’angoisse et le doute rongent votre cœur, comme cette angoisse qui est au fond du motif lent de la triste chanson russe.

Écoutez... d’autres sons résonnent.

Tristesse et orgie désespérées...

Est-ce un brigand qui a entonné, là-bas, la chanson ?

Ou une jeune fille qui pleure à l’heure triste des adieux ?

Non ; ce sont les faucheurs qui rentrent de leur travail...

Autour sont les forêts et les steppes de Saratov.

Ces jours-ci, c’était la fête du septième jeudi après Pâques. C’est une fête populaire en Russie. Avec elle le peuple salue le printemps et, dans toute la terre russe, on tresse des couronnes. Mais, à Pétersbourg, le temps était froid et morose ; la neige tombait ; les bouleaux n’avaient pas éclos leurs bourgeons détruits par la grêle. La journée ressemblait beaucoup à une journée de novembre, quand on attend la première neige, quand la Néva, gonflée par le vent, hurle et que le vent siffle dans les rues. Il me semble toujours que, par un temps pareil, le Pétersbourgeois est fâché et triste ; et mon cœur se serre en même temps que mon feuilleton. Il me semble toujours que tous, mécontents, restent à la maison, tantôt potinant, tantôt se querellant avec leurs femmes, tantôt se courbant sur un dossier de l’administration, tantôt jouant toute la nuit au whist, pour s’éveiller le lendemain matin dans un coin solitaire. Il me semble que les passants de la rue se moquent des fêtes et des intérêts publics, que là-bas se mouille ce paysan barbu qui a l’air de se sentir mieux sous la pluie qu’au soleil, et le monsieur en loutre qui n’est sorti, par un temps pareil, que pour un bon placement de son capital. En un mot, messieurs, ce n’est pas gai.

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