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Chapitre 1 Le retour en Russie, en 1871 1

Notre retour à Pétersbourg, après un séjour de plus de quatre ans à l’étranger, eut lieu par une chaude journée d’été, le 8 juillet 1871, jour de la fête de la Sainte Vierge de Kazan.
De la gare de Varsovie, par la perspective Ismaïlovki, nous passâmes devant l’église de la Sainte-Trinité, où nous nous étions mariés 2. Tous deux, moi et mon mari, en regardant l’église nous nous mîmes à prier, et notre petite fille voyant cela 3 fit, elle aussi, un signe de croix. Je me rappelle que Fiodor Mikhaïlovitch me dit alors : « Eh bien, Annette, on ne peut pas se plaindre. Nous avons vécu heureux ces quatre années à l’étranger, malgré les moments difficiles. Qu’est-ce que nous donnera la vie à Pétersbourg ? Tout l’avenir est enveloppé de brouillard. Je prévois beaucoup de choses pénibles, des difficultés, des obstacles, avant que nous ne soyons d’aplomb sur nos pieds. Je n’espère qu’en l’aide de Dieu. » Je lui répondis : « Pourquoi s’attrister d’avance ? Espérons en la grâce de Dieu. Le principal, c’est que maintenant notre vieux rêve s’est réalisé et que, de nouveau, nous sommes ensemble dans notre patrie. »

Les émotions les plus variées nous agitaient tous deux. Chez moi dominait le sentiment d’un bonheur infini. Moi qui, dès ma tendre jeunesse, avais rêvé de l’étranger, étais partie avec une telle joie, je m’en étais dégoûtée pendant les deux dernières années de notre séjour, et je le haïssais presque. La religion, la langue, les gens, les mœurs, les coutumes, tout me paraissait non seulement différent, mais presque hostile. Le pain noir russe, la neige profonde, les traîneaux, la sonnerie des cloches des églises orthodoxes me manquaient. En un mot, tout ce à quoi j’étais habituée depuis l’enfance. Par moments, je m’ennuyais terriblement, et ni la présence de ma mère ni celle de mon frère ne pouvaient me faire oublier que je n’étais pas en Russie. Je voyais que Fiodor Mikhaïlovitch travaillait sans ménager ses forces ; je voyais que, même quand nous recevions beaucoup d’argent, il fallait en donner une grande partie aux parents, et payer les intérêts des objets engagés avant le départ. J’avais perdu l’espoir d’économiser la somme importante nécessaire pour retourner à Pétersbourg et payer certaines de nos dettes, afin de n’être point inquiétés, les premiers temps, par nos créanciers et d’avoir la possibilité de nous installer et d’entreprendre quelque chose pour arranger nos affaires embrouillées.

Je comprenais parfaitement que nous ne pourrions rétablir notre situation qu’en retournant dans notre patrie et en agissant personnellement et non par des intermédiaires. Il me semblait aussi qu’à Pétersbourg je pourrais trouver des travaux de sténographie ou de traduction, et qu’ainsi je pourrais apporter ma contribution dans le ménage 4. J’escomptais aussi que la maison de la rue Kostromskaïa, que ma mère me destinait, deviendrait ma propriété, et, dans ce cas, la question des dettes serait vite réglée. Je me proposais de vendre immédiatement la maison, de payer les dettes urgentes et d’éteindre les autres peu à peu avec l’argent qu’on recevrait pour les romans. Voilà pourquoi j’avais tant de hâte de rentrer en Russie. Mais sans cesse surgissaient des obstacles de toute sorte qui nous en empêchaient. Tantôt, il n’y avait pas assez d’argent pour le voyage et la première installation. Tantôt nous recevions de grosses sommes et cependant nous ne pouvions partir : ou bien l’on attendait prochainement l’augmentation de la famille, ou le bébé était encore trop petit pour l’amener en Russie l’hiver. Les obstacles à notre retour s’accumulaient, de sorte que j’en étais arrivée à croire fermement que jamais nous ne pourrions sortir d’Allemagne et qu’il nous était réservé de demeurer des émigrants malgré nous. Cette pensée m’était à tel point insupportable que d’avance j’acceptais tous les malheurs qui nous menaçaient, pourvu qu’ils nous arrivassent en Russie. En un mot, j’appris personnellement ce que signifiait la nostalgie ; un sentiment que je ne souhaite pas à mon pire ennemi.

De toutes mes forces, je tâchais de cacher à Fiodor Mikhaïlovitch mon ennui et l’état de dépression dans lequel j’étais. Mais pouvait-on tromper sa perspicacité ? Il souffrait beaucoup de ne pouvoir m’arracher à cette vie qui m’accablait. Lui-même regrettait sa patrie qu’il aima toujours profondément. Mais, outre cela, une autre pensée terrible le torturait : il craignait, durant ces longues années de séjour à l’étranger, d’oublier la Russie, de se détacher de la société russe, de cesser de comprendre la vie et la réalité russes. En un mot, il craignait pour lui-même ce qui était arrivé à Tourgueniev et qu’autrefois il lui avait reproché. « D’après les journaux, on ne peut pas connaître la vie, me disait-il parfois. Un écrivain ne doit pas quitter son pays pour longtemps ; il doit vivre avec lui de la même vie, sinon il est perdu. » Ainsi, Fiodor Mikhaïlovitch se tourmentait de cette longue absence qui pouvait influer de façon néfaste sur son talent littéraire, et le lui faire perdre. Or la littérature était sa vie, sa raison d’être, en même temps que l’unique source de ses moyens d’existence. On peut donc imaginer la joie profonde qu’il éprouva quand des circonstances favorables nous permirent de retourner en Russie. Cette fois, la perspective de l’augmentation de la famille 5 ne nous arrêta pas. Mais à la joie se mêlait une inquiétude : comment arranger nos affaires ? Nous avions près de 25 000 roubles de dettes et toute notre fortune, le jour de notre arrivée, se réduisait à 60 roubles argent et deux malles – notre bagage de l’étranger –, dont l’une contenait les vêtements de Fiodor Mikhaïlovitch, ses manuscrits et ses cahiers de notes, et l’autre, mes effets et ceux des enfants. Aujourd’hui, en se rappelant cela, on pense combien il fallait de force et de courage pour commencer une nouvelle vie en de pareilles conditions.

À notre arrivée, nous descendîmes à l’hôtel du Commerce, rue des Grandes-Écuries, où nous ne restâmes que deux jours. Nous ne pouvions y demeurer davantage en raison de mes couches prochaines, et parce que le prix était trop élevé pour nous. Nous nous installâmes alors dans une maison meublée de la perspective Ekaterinhof, où nous prîmes deux chambres, au troisième étage. Nous avions choisi ce quartier afin de pouvoir promener notre petite fille, pendant les journées chaudes de juillet, dans le jardin Youssoupov qui était à deux pas de chez nous.

Dès le jour de notre arrivée, les parents de Fiodor Mikhaïlovitch vinrent nous voir et la rencontre fut très amicale. Au cours des quatre dernières années, la situation d’Émilie Fiodorovna Dostoïevski s’était améliorée. Son fils aîné, Fiodor Mikhaïlovitch (que ses parents appelaient « cadet » pour le distinguer de mon mari Fiodor Mikhaïlovitch aîné), donnait désormais beaucoup de leçons de piano bien rémunérées ; le second fils, Michel, avait une place dans une banque ; la fille, Catherine, travaillait aussi quelque part, de sorte que la famille était plutôt dans l’aisance. En outre, Émilie Fiodorovna s’était habituée à l’idée que Fiodor Mikhaïlovitch, ayant une famille à lui, ne pourrait plus lui venir en aide que dans des cas extraordinaires. Seul Paul Alexandrovitch Isaiev 6 ne pouvait renoncer à l’idée que « le père », comme il appelait Fiodor Mikhaïlovitch, était « obligé » de l’entretenir, lui et sa famille. Cependant, même avec lui, la rencontre fut amicale, et cela parce que j’avais fait connaissance de sa femme, et que Nadiejda Mikhaïlovna, qu’il avait épousée au mois d’avril de cette année, m’avait plu tout de suite, si bien que malgré une certaine différence d’âge nous devînmes aussitôt amies. C’était une gentille petite femme, modeste, pas sotte, et je n’ai jamais compris comment elle avait pu choisir pour compagnon de sa vie un homme aussi impossible que Paul Alexandrovitch. Je la plaignais sincèrement, parce que, connaissant son caractère, je prévoyais combien sa vie serait pénible.

Huit jours après notre arrivée à Pétersbourg, le 16 juillet, à 9 heures du matin, l’événement que nous attendions se produisit : je mis au monde un fils, Fiodor. Dès que je fus rétablie, nous baptisâmes notre petit, qui eut pour parrain (comme nos deux filles) A. N. Maïkov, et pour marraine notre petite fille Lubov qui n’avait pas encore deux ans.

À la fin d’août, Fiodor Mikhaïlovitch alla à Moscou, d’où il rapporta une certaine somme, d’ailleurs pas énorme, qui nous permit de quitter nos chambres meublées pour un appartement. La grande question était que nous n’avions pas de meubles et qu’avant de louer un appartement il fallait s’en procurer. J’eus l’idée d’aller au marché Apraxine demander à des marchands s’ils ne consentiraient pas à nous vendre des meubles à tempérament, moyennant 25 roubles par mois, à condition que, jusqu’à parfait paiement de la somme, les meubles resteraient leur propriété. L’un d’eux, un certain Lubimov, accepta cette proposition et nous donna d’un coup pour 400 roubles de meubles. Mais, mon Dieu, quels meubles ! Tout était neuf, il est vrai, mais tout était en bouleau ou en sapin, et, sans parler de la forme ridicule, le travail en était si mauvais qu’au bout de trois années d’usage ils étaient tout disloqués, si bien qu’il fallut les jeter, littéralement, et les remplacer.

Mais j’étais pleine de gratitude même pour un mobilier pareil. Il nous devenait possible d’avoir un appartement à nous, alors que nous ne pouvions pas continuer à vivre dans deux chambres meublées : le voisinage des petits empêchait Fiodor Mikhaïlovitch de travailler et de dormir.

La question des meubles étant réglée, je me mis en quête d’un appartement. Paul Alexandrovitch s’offrit à m’aider. Le même soir il me déclara qu’il avait trouvé un bel appartement de huit pièces à très bon marché : 100 roubles par mois. « Mais pourquoi un si grand appartement ? demandai-je. – Il n’est pas trop grand, me répondit Paul. Pour vous il y aura un salon, un cabinet de travail, une chambre à coucher et une chambre pour les enfants ; et pour nous, un salon, un cabinet de travail, une chambre à coucher ; et nous aurons une salle à manger commune. – Ainsi vous pensez que nous allons habiter ensemble ? – Sans doute. J’ai dit à ma femme que quand le père reviendrait nous vivrions ensemble. » Il me fallut alors lui parler sérieusement, lui démontrer que les circonstances étaient changées et que, en aucun cas, je ne consentirais à faire ménage commun. Selon son habitude, Paul Alexandrovitch commença par être grossier et menaça de se plaindre à Fiodor Mikhaïlovitch. Mais je ne l’écoutai même pas. Quatre années de vie indépendante n’étaient pas perdues pour moi ; et quand Paul Alexandrovitch s’adressa à mon mari, celui-ci lui répondit qu’il m’avait tout laissé en main et qu’il en serait fait comme je déciderais. Pendant longtemps, Paul ne me pardonna pas l’écroulement des projets qu’il avait échafaudés. Je louai un appartement rue Perpoukhovskaïa, près de l’Institut technologique, dans la maison de Mme Arkhangelski et je fis établir le contrat à mon nom afin de débarrasser Fiodor Mikhaïlovitch de l’obligation de discuter avec la propriétaire, le portier, etc.

L’appartement comprenait quatre pièces : un cabinet de travail (dans lequel couchait Fiodor Mikhaïlovitch, sur un divan), un salon, une salle à manger, et une chambre à coucher pour moi et les enfants. En décidant de nous installer, je m’étais tranquillisée par l’idée que je n’aurais pas à acheter certains meubles et articles de ménage ainsi que des vêtements, puisqu’en partant nous en avions laissé beaucoup en garde, chez différentes personnes. Aussitôt rétablie, je me mis donc à faire des démarches pour rentrer en possession de notre bien. Mais des surprises très désagréables m’attendaient l’une après l’autre.

Ce fut d’abord ma visite chez une vieille fille, Olga Vassilievna (j’ai oublié son nom), qui, depuis longtemps, habitait notre maison. C’était la plus honnête des femmes, et quand ma mère, trois ans auparavant était partie nous rejoindre à l’étranger, pour quelque temps, elle lui avait donné en garde différents objets de ménage (samovar, batterie de cuisine, porcelaines, cristaux, etc.). Mais, à mon grand chagrin, j’appris qu’Olga Vassilievna était morte depuis quelque mois, et que, comme elle vivait seule, une nièce de province était venue, s’était occupée des obsèques et que, pour payer les frais de l’enterrement, le juge de paix l’avait autorisée à prendre tous les meubles qui se trouvaient dans le logement. Certains locataires de notre maison savaient bien qu’Olga Vassilievna avait en garde des objets m’appartenant, mais l’héritière déclara « n’être au courant de rien » et elle emporta tout en province, disant que quand elle saurait ce qu’il fallait rendre et à qui il fallait rendre elle ne s’y refuserait pas. Je lui écrivis à Terjok ; mais je ne reçus d’elle que des boucles de malachite et une petite boîte à thé qu’elle ne reconnaissait pas comme ayant appartenues à feu sa tante. Quant aux autres objets, elle proposait de s’en remettre à la décision du tribunal. Il va sans dire que je ne fis point de procès. La seconde surprise désagréable eut trait aux cristaux et porcelaines que j’avais prié ma sœur de me garder. Je dois dire que mon père, grand connaisseur de porcelaines, aimait à fureter chez les antiquaires et avait acheté des choses admirables. Après sa mort, je reçus pour ma part quelques jolies tasses de vieux Saxe et de Sèvres, de l’époque de Nicolas Ier, et aussi de la vaisselle ancienne filigranée. Tous ces objets avaient été placés dans une armoire spéciale, et j’étais sûre de les retrouver. Malheureusement, nous eûmes une mésaventure : en rentrant de la campagne, ma sœur, qui voulait nettoyer à fond son appartement, ordonna à sa bonne de laver la vaisselle renfermée dans l’armoire et lui recommanda d’être particulièrement attentive, cette vaisselle ne lui appartenant pas. Mais la jeune fille, que ma sœur avait réprimandée pour quelque raison, et qu’elle avait menacée de chasser, décida pour faire enrager sa patronne, exprès, devant une autre bonne et la cuisinière, de jeter par terre un immense plateau couvert de vaisselle, et avec une telle force que tous les objets se brisèrent en mille morceaux, si bien qu’on n’en put même recoller aucun. Ma sœur me dédommagea de cet incident en me donnant un service à thé et quelques autres pièces, mais aujourd’hui encore je me rappelle avec tristesse ces petites tasses avec des bergers, des cartes, et un verre sur lequel une mouche était si bien gravée que tous ceux auxquels on donnait ce verre voulaient chasser la mouche, la croyant vivante. J’eusse donné cher pour ravoir ces objets. Les impressions d’enfance restent en nous pour la vie ; et il a fallu que la colère de cette femme de chambre s’exerçât sur des choses m’appartenant et non sur celles de ma sœur qui la grondait ! On dit bien : « Sur le pauvre Macaire tombent toutes les pommes de pin ! »

Une autre surprise m’atteignit doublement. Pendant les quatre années de notre absence, Fiodor Mikhaïlovitch avait envoyé à Prascovie Petrovna (mère de Vania, fils illégitime de Michel Dostoïevski) l’argent nécessaire pour payer les intérêts des fourrures que nous avions engagées en partant (la pelisse de mon mari et ma cape). Nous nous réjouissions de n’avoir qu’à rembourser, et de retrouver ainsi, sans trop grosses dépenses, des vêtements d’hiver. Quelle ne fut pas notre tristesse quand Prascovie Petrovna (que j’avais priée d’apporter les engagements) vint chez nous et, en sanglotant, nous raconta qu’elle avait toujours payé les intérêts (c’était peut-être faux) mais que, la dernière fois, elle avait oublié de le faire et que nos effets avaient été vendus. Elle pleurait, promettant de les retrouver, mais ce n’étaient que de vaines promesses qui ne furent jamais tenues. Cependant, nous devons la remercier de nous avoir remis les reconnaissances des objets d’or et d’argent que nous avions engagés, et qui restèrent encore cinq ans en gage avant que nous pussions les retirer.

Partant à l’étranger, en 1867, seulement pour trois mois, nous avions placé quelques meubles (lit, grande commode pleine d’oreillers et de couvertures, une armoire de livres appartenant à Fiodor Mikhaïlovitch, etc.) dans l’appartement d’Émilie Fiodorovna, chez qui s’installa Paul Alexandrovitch. Nous y avions déposé aussi les icônes anciennes du Christ et de la Sainte Vierge, en des cadres d’argent, avec lesquelles on m’avait bénie pour mon mariage. Quand j’installai mon nouvel appartement, je priai Paul Alexandrovitch de m’apporter mes icônes. Il me les rapporta, mais sans les cadres, et il raconta une histoire invraisemblable : que sa logeuse l’avait volé (en quatre ans il avait déménagé une dizaine de fois) et qu’un jour, en rentrant chez lui, il avait trouvé les icônes sans cadres, que, pour les ravoir, il avait fait un procès, etc. Quant aux meubles, oreillers et couvertures, il reconnut qu’il les avait pris pour son propre ménage. Et pour la bibliothèque il avoua franchement que étant sans argent, il avait vendu un livre après l’autre. Il avait vendu ainsi tous les livres qu’on avait offerts à Fiodor Mikhaïlovitch, avec autographes des auteurs ; et quand j’exprimai mes regrets de la perte de la bibliothèque, il se fâcha contre moi disant que nous seuls étions coupables, puisque nous lui avions envoyé l’argent si irrégulièrement. Comme si nous étions obligés d’entretenir un homme robuste et paresseux !

La perte de la bibliothèque de Fiodor Mikhaïlovitch nous fut particulièrement sensible. Je me rappelle qu’à l’étranger mon mari soupirait après ses livres et je le consolais en disant que sa bibliothèque serait sûrement conservée et que, rentré en Russie, il pourrait en jouir. Ce fut pour nous une perte irréparable, puisque jusqu’à la mort de Fiodor Mikhaïlovitch les circonstances furent telles que nous n’eûmes pas les moyens de reconstituer une bonne bibliothèque. Et mon mari était justement fier de la sienne pour laquelle il dépensait chaque année beaucoup d’argent. À en juger par les comptes du libraire Bazounov, il y avait dans notre bibliothèque beaucoup d’ouvrages sérieux, notamment sur l’histoire des Vieux Croyants. Et tout cela a été perdu. Plus tard, il m’est arrivé, par hasard, de retrouver au marché Alexandre quelques-uns des livres vendus par Paul Alexandrovitch, entre autres un qui m’appartenait : Le Monde de Dieu,de Razine. Ce livre m’avait été donné comme prix, au lycée de jeunes filles Marie ; le feuillet portant mon nom s’y trouvait encore. Bien entendu j’ai racheté ce livre.

Tels furent les dommages que, par un concours extraordinaire de circonstances, il nous fallut supporter, durant les quatre ans passés à l’étranger.

Cependant, toutes les surprises ne furent pas désagréables. En voici une qui me causa une grande joie. Un jour de l’hiver 1871, je fus chez mon cousin ; le docteur Michel Nicolaïevitch Snitkine, qui, au printemps de cette même année, avait épousé Catherine Hypolitovna, sœur de Mme Saint-Hilaire. Ayant ouï les mésaventures que je viens de rappeler, Catherine Hypolitovna me dit : « J’ai entendu dire à ma sœur Sacha (Mme Saint-Hilaire) que dans le grenier de leur maison se trouve une malle d’osier, pleine de papiers, appartenant à votre mari. » Aussitôt je m’informai et j’appris que trois ans auparavant Fiodor Mikhaïlovitch « cadet » avait demandé à Mme Saint-Hilaire l’autorisation de déposer chez elle, provisoirement, une malle contenant des papiers de son oncle. Lui-même était ensuite parti et la malle était restée chez eux. Le lendemain je la fis prendre. On m’apporta une grande malle d’osier pleine de papiers et de cahiers, pas fermée à clé, entourée seulement d’une corde. On peut imaginer ma joie quand, en examinant le contenu de cette malle, je trouvai des carnets de Fiodor Mikhaïlovitch, des livres de comptes des revues Vremiaet Epokhaet quantité de lettres diverses. Ces papiers retrouvés m’ont servi plus d’une fois, par la suite, quand il fallut prouver ou démentir certains faits, appartenant à une période de la vie de mon mari, antérieure à 1867, donc inconnue de moi.

J’appris par la suite qu’après notre départ c’était Paul qui avait pris cette malle. En quittant Émilie Fiodorovna, il l’avait laissée chez elle. Celle-ci, ne sachant qu’en faire l’avait donnée à son fils, Fiodor Mikhaïlovitch « cadet » qui, à son tour, l’avait déposée dans une maison amie. Et tous avaient oublié l’existence de cette malle. J’ai pensé alors que mon mari devait avoir d’autres cahiers et manuscrits, antérieurs à ceux-ci, et se rapportant aux Humiliés et Offenséset au Journal d’un sous-sol,et sans doute y avait-il une autre malle de papiers dont Paul Alexandrovitch avait dû s’emparer et qui, par lui, était passée en d’autres mains et gît oubliée dans un grenier quelconque, jusqu’à ce que les souris en prennent soin. Mais, malgré toutes mes recherches, je n’ai pas réussi à élucider ce point.

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