‹ Une banale histoireChapitre 23 sur 25 · ON NE CACHE PAS UNE AIGUILLE DANS UN SAC

ON NE CACHE PAS UNE AIGUILLE DANS UN SAC

Dans une troïka de louage et par des chemins vicinaux, gardant un strict incognito, Piôtre Pâvlovitch Possoûdine se hâtait vers la petite ville de district de N…, où l’amenait une lettre anonyme.

« Je vais leur tomber dessus… comme de la neige sur la tête…, songeait-il en se cachant la figure dans son col. Ils ont fait des horreurs, les scélérats, et ils triomphent ; ils pensent, j’en suis sûr, qu’ils ont noyé les bouts de leur trame dans l’eau ! Ha ! ha ! Je m’imagine leur peur et leur surprise, quand, au milieu de la fête, on entendra : « Qu’on amène ici Tiâpkine-Liâpkine »[26] ! Quel remue-ménage ! Ha ! ha !… »

Ayant ainsi rêvé à cœur joie, Possoûdine se mit à causer avec son conducteur. Assoiffé de popularité, il le questionna tout d’abord sur lui-même.

– Connais-tu Possoûdine ?

– Comment ne pas le connaître ? dit en ricanant le conducteur ; nous le connaissons !

– Pourquoi ris-tu ?

– Ce serait étonnant ! je connais le dernier scribe et je ne connaîtrais pas Possoûdine ! Il est placé de façon à ce que chacun le connaisse…

– Ah ! c’est ce que tu veux dire ?… Eh bien ! comment est-il, à ton avis ? Bien ?

– Rien à dire… fit le conducteur en bâillant. C’est un bon monsieur qui connaît son service… Il n’y a pas deux ans qu’on l’a envoyé ici, et ce qu’il a déjà fait !…

– Qu’a-t-il donc fait d’extraordinaire ?

– Il a fait beaucoup de bien, que Dieu lui donne la santé ! Il a obtenu le chemin de fer ; il a remplacé Khokhrioûkov dans notre district… on n’en finissait pas avec ce Khokhrioûkov… C’était un filou, un malin ; tous ceux d’avant le soutenaient ; mais quand Possoûdine est arrivé, il a fait sauter Khokhrioûkov au diable, comme si l’autre n’avait jamais existé… Voilà ! on n’achètera pas Possoûdine, non ! Qu’on lui offre des cents et des mille, il ne prendra pas le péché sur sa conscience… Non !

« Dieu soit loué que sur ce point-là au moins on m’ait compris, pensa Possoûdine triomphant. Ca, c’est bien. »

– C’est un monsieur instruit, pas fier… les nôtres sont allés se plaindre à lui, et il les a reçus comme des messieurs, serrant la main à chacun. « Asseyez-vous ! » leur a-t-il dit. Il est vif, preste… Il ne te dira jamais un mot sérieusement ; toujours en badinant… Qu’il marche au pas, ou doucement, jamais, mon Dieu ! Il tâche toujours de courir… Les nôtres n’ont pas eu le temps de lui dire un mot, qu’il a crié : « Des chevaux ! » Et il est venu droit ici… Il est arrivé, a tout arrangé, et n’a pas pris un kopek. Ah ! il est bien mieux que son prédécesseur ! Bien sûr, celui d’avant aussi était bon ! Bien de sa personne, imposant ! Il n’y avait personne dans le district pour crier plus haut que lui… Quand il venait, on l’entendait à dix lieues. Mais pour les affaires du dehors ou pour celles du dedans, celui de maintenant est bien plus fort. Il n’y a qu’un malheur ; c’est un homme bon en tout, mais il y a un malheur : c’est un ivrogne !

« Attrape ça, mon vieux ! » pensa Possoûdine.

– D’où sais-tu, demanda Possoûdine, que je…, qu’il est ivrogne ?

– Pour ça, Votre Noblesse, je ne l’ai pas vu ivre ; je ne dois pas mentir ; mais des gens l’ont dit… Ces gens-là aussi ne l’ont pas vu ivre, mais ce renom le suit… En public, ou s’il va quelque part en visite, au bal, ou en société, il ne boit jamais ; c’est à la maison, qu’il glougloute… Il se lève le matin, se frotte les yeux et la première chose, c’est la vodka ! Son valet de chambre lui en apporte un verre, et déjà il réclame le second… Il s’en ingurgite toute la journée… Et dis-moi de grâce : il boit, et rien ne paraît dans ses yeux ! C’est donc qu’il sait se tenir. Quand notre Khokhrioûkov, jadis, se mettait à boire, non seulement les gens, mais même les chiens hurlaient. Mais Possoûdine, vas-y voir… Il s’enferme dans son cabinet et lape… Pour que les gens ne le remarquent pas, il a installé dans le tiroir de sa table un petit tube… Il y a toujours de la vodka dans ce tiroir… Il se courbe vers le tube ; il suce et est ivre… Il en a aussi en voiture et dans son portefeuille…

« D’où savent-ils cela ? s’effara Possoûdine ; mon Dieu, cela même est connu ! Quelle horreur ! »

– Et aussi pour ce qui est du sexe féminin… un malin !… (Le conducteur rit et remua la tête.) Une horreur voilà tout ! Il en a une dizaine de ces… toupies… Deux habitent avec lui… l’une d’elles, Anastâsia Ivânovna, en manière de femme de charge pour ainsi dire ; l’autre… comment diable s’appelle-t-elle ? Lioudmîla Sémiônovna, en guise de scribe… La principale de toutes est Anastâsia… Celle-là, il fait tout ce qu’elle veut… Elle le fait tourner, comme le renard tourne sa queue. Elle a reçu un grand pouvoir. On le craint moins qu’elle… Ha ! ha !… Et la troisième girouette demeure dans la rue Katchâlnaïa… C’est du scandale !

« Il connaît même leurs noms, pensa Possoûdine en rougissant. Et qui est-ce ? Un moujik, un cocher… qui n’a jamais été en ville !… Quelle horreur !… Quelle saleté !… Quelle bassesse !… »

– D’où donc sais-tu tout cela ? demanda-t-il, d’une voix irritée.

– Le monde l’a dit… Je ne l’ai pas vu moi-même, mais le monde l’a dit… Est-il difficile de savoir ?… On ne peut pourtant pas couper la langue au valet de chambre ou au cocher ! Mais, n’aie pas peur, Nastâsia elle-même passe dans toutes les ruelles et se vante de son bonheur de femme… On ne cache rien à l’œil humain… Et voilà aussi une manière qu’a prise ce Possoûdine de se rendre en cachette aux enquêtes… Celui d’avant, quand il voulait aller quelque part le faisait savoir un mois à l’avance et, quand il partait, quel bruit de tonnerre, quelles sonnailles, dispense-nous-en, Notre Sauveur !… On galopait en avant ; on galopait derrière lui ; on galopait sur les côtés. Il arrive sur place ; il dort, mange, boit, et le voilà qui s’éraille la gorge à faire du service… Il s’éraille la gorge, frappe des pieds, redort, et s’en retourne de la même manière… Et celui d’à présent, s’il entend dire quelque chose, tâche d’y aller en secret pour que personne ne le voie, ni ne le sache… C’est un vrai amusement ! Il part de chez lui absolument sans qu’on le remarque pour que les fonctionnaires ne le voient pas, et il se rend au chemin de fer… Il va jusqu’à la gare qu’il faut et ne loue pas des chevaux de poste ou les meilleurs qu’il trouve, mais un cheval de moujik. Il s’emmitoufle comme une femme, et, toute la route, il souffle comme un vieux chien pour qu’on ne le reconnaisse pas à la voix… C’est à s’en décrocher les boyaux de rire quand on le rencontre… Il voyage, le sot, et croit qu’on ne peut pas le reconnaître !… Et pour le reconnaître, si on est un homme de sens, c’est aussi simple que de cracher une fois par terre…

– Comment le reconnaît-on ?

– Très simplement. Avant, quand notre Khokhrioûkov venait en cachette, nous le reconnaissions à sa main pesante. Si un voyageur te donnait un bon coup dans les dents, c’était pour sûr Khokhrioûkov… Et on peut reconnaître Possoûdine tout de suite aussi. Un voyageur ordinaire se tient simplement, mais Possoûdine ne sait pas garder la simplicité. S’il vient, supposons, à la station de poste, il commence à en dire… Et que ça pue, et que c’est étouffant, ou qu’il a froid… Et qu’on lui donne des poulets, des fruits, des confitures variées… On le connaît aux gares ! Si quelqu’un demande en hiver des poulets et des fruits, c’est Possoûdine. Si quelqu’un dit au surveillant « mon très cher » et fait courir le monde pour des bêtises, on peut jurer que c’est Possoûdine. Et il ne sent pas comme les autres, et il se couche à sa manière… il se couche sur le canapé de la gare, s’asperge de parfum et ordonne qu’on mette trois bougies près de son oreiller… Il reste couché et lit des papiers… Alors, ce n’est pas seulement le surveillant, c’est même le chat qui sait qui il est…

« C’est vrai, c’est vrai… pensa Possoûdine. Comment n’avais-je pas songé à cela ! »

– Qui en a besoin le reconnaîtra sans poulets et sans fruits ; on sait tout par le télégraphe… Tant qu’il veuille s’envelopper le museau et se cacher, ici on sait déjà qu’il vient ; on l’attend… Possoûdine n’a pas encore quitté sa maison, et déjà ici, bien votre serviteur, tout est prêt ! Il vient pour prendre les gens sur le fait, pour les déférer aux juges, et c’est eux qui se moquent de lui. « Bien que tu sois venu en te cachant, Excellence, regarde ; tout est au net chez nous ! » Il aura beau tourner, il s’en ira comme il est venu… Et il les complimentera encore, leur serrera les mains à tous, demandera pardon pour le dérangement !… Et voilà ! Qu’en penses-tu ? Ah ! Votre Noblesse, les gens ici sont malins ! Plus malins les uns que les autres !… Ca fait plaisir de voir ces diables-là ! Ne prenons que le cas d’aujourd’hui… J’arrive aujourd’hui à vide, le matin, et le buffetier juif de la gare vient à ma rencontre au galop. « Où vas-tu, lui demandé-je, Votre Noblesse juive ? » Et il dit : « Je porte du vin et des hors-d’œuvre à N… On y attend Possoûdine aujourd’hui. » C’est adroit ? Possoûdine ne s’apprête peut-être qu’à partir ou s’emmitoufle le visage pour qu’on ne le reconnaisse pas ; peut-être vient-il déjà, pensant que personne ne le sait, et on lui a déjà, dis-moi un peu, préparé du vin, de l’esturgeon, du fromage et différents hors-d’œuvre !… Hein ? Il vient et se dit : « Sous les verrous, mes gars ! » Et les gars s’en moquent ! Qu’il vienne ! Tout est caché depuis longtemps.

– Retourne ! dit Possoûdine d’une voix rauque ; reviens en arrière, animal !

Et le conducteur, étonné, tourna.

1885.

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