‹ Une demande en mariageChapitre 8 sur 8 · Scène IX

Scène IX

Les mêmes, TCHÉBOUKOF

Tchéboukof, qui entre effaré.

Qu’y a-t-il encore ?

Natalia

Papa, réponds-moi loyalement, selon ta conscience : quel chien est le meilleur, d’Otkataï ou d’Ougadaï ?

Lomof

Stépane Stépanovitch, je vous en supplie, dites-moi un mot, un seul : Otkataï a-t-il, oui ou non, la mâchoire inférieure plus courte que celle d’Ougadaï ?

Tchéboukof

Et quand même elle serait plus courte, qu’est-ce que cela peut faire ? Otkataï n’en serait pas moins le meilleur chien du pays.

Lomof

Après Ougadaï, n’est-ce pas ?

Tchéboukof

Ne vous agitez pas, mon ami, et écoutez-moi. Votre Ougadaï a beaucoup de qualités. Il est de race ; il a de la prestance, il séduit l’œil… Seulement, vous avouerez qu’il est vieux, et que ce défaut-là n’est pas négligeable.

Lomof

Attendez une minute, je vous prie, car avec mes palpitations… Examinons de sang-froid des faits précis. Vous n’êtes point sans vous rappeler ce qui s’est passé à notre dernière chasse chez Miranof. Ougadaï allait de front avec le Ramsaï de notre hôte, alors qu’Otkataï était à une verste derrière eux.

Tchéboukof

Parbleu ! Le piqueur de Miranof lui avait donné une fouettée au moment du départ, et ledit piqueur suivait pas à pas son Ramsaï.

Lomof

Admettons. Mais, qu’est-il arrivé ensuite ? La meute entière était lancée sur les foulées d’un renard, la meute entière sauf… Otkataï, qui courait après une brebis.

Tchéboukof

C’est faux, archifaux ! Tenez, ami, je sens la moutarde qui me monte au nez, il vaut mieux laisser là une pareille discussion. Aussi bien, si le piqueur avait fouetté mon chien, c’était par jalousie : tout le monde m’envie Otkataï. Oui, tout le monde, y compris vous… Je me souviens parfaitement que…

Lomof

Moi aussi, il y a des choses dont je me souviens parfaitement, et si je ne me retenais…

Natalia

Ne vous retenez donc pas. Allons, débitez vos histoires !

Lomof

Je me retiendrai, parce que je ne sens plus ma jambe gauche, et que mon cœur est tout près d’éclater.

Natalia

Ah ! oui, vos palpitations. Pauvre chasseur ! Votre place est dans un fauteuil à oreillettes, au coin du feu, avec de la tisane à votre portée. Pauvre chasseur !

Tchéboukof

C’est vrai, aussi, avec vos palpitations ! Si seulement vous étiez un vrai chasseur ! Mais vous chevauchez toujours à l’écart, afin de pouvoir contester chaque pièce et de gâter le travail des chiens d’autrui. Et puis, encore une fois, laissons là cette discussion. Vous n’êtes pas un vrai chasseur, voilà tout, et n’en parlons plus.

Lomof

Et vous, vous prenez-vous donc pour un chasseur ? Si vous ne vous écartez pas de Miranof, c’est pour l’aduler, pour intriguer. Le mot est lâché : vous n’êtes qu’un intrigant !

Tchéboukof

Misérable, taisez-vous !

Lomof

Oui, un intrigant !

Tchéboukof

Polisson !

Lomof

Vieux rat !

Tchéboukof

Silence, ou je vous tords le cou comme à un poulet !

Lomof

Personne n’ignore — oh ! mon cœur ! — que votre défunte femme — oh ! ma jambe ! — vous battait — oh ! je meurs !

Tchéboukof

Et toi, tu vis sous la savate de ta gouvernante !

Lomof

Voilà, voilà, ça y est, mon cœur a éclaté, mon épaule se détache, je… je… Un médecin !

Natalia

Hou, hou, le vilain pistolet !

Lomof

Un médecin !… un mé…

(Il s’évanouit.)

Natalia

Voyez-moi ce chasseur ! Serait-il même capable de se tenir encore en selle, je vous le demande ?… Papa, qu’est-ce qu’il a ?… Regarde-le, Papa… Ivan Vassiliévitch !… Il est mort !

Lomof

J’étouffe !… De l’air !…

Natalia

Il est mort ! (Elle le secoue par une manche.) Ivan Vassil… Ivan Vass… Qu’avons-nous fait ! Nous l’avons assassiné !

(Elle tombe à la renverse sur le fauteuil, qui fait le pendant de celui où Lomof s’est affalé.)

Tchéboukof, entre les deux fauteuils.

Qu’est-ce qu’il a ? Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que vous avez ?

Natalia

Il meurt… Je meurs… Nous mourons…

Tchéboukof

De l’air ! De l’eau ! Des médecins ! (Il appuie un verre d’eau sur les lèvres de Lomof.) Buvez, saperlipopette ! Buvez donc ! Il ne boit pas. Lui qui aimait tant les verres d’eau ! Il ne boira plus. Malheureux que je suis ! Pourquoi ai-je attendu jusqu’à ce jour pour me pendre, m’égorger, m’étrangler, m’étouffer, me noyer, m’empoisonner avec le premier revolver venu ! Un poignard ! Qu’on me donne un poignard ! (Lomof remue.) Il ressuscite ! Tenez, buvez.

Lomof

Où suis-je ? Qui vois-je ? Que deviens-je ?

Tchéboukof

Mariez-vous, et vite, et puis allez-vous-en tous les deux au diable ! (Il empoigne leurs quatre mains et les unit.) Elle consent. Je vous bénis. Et à présent, laissez-moi tranquille.

Lomof

Hein ? Elle consent ? Qui ? À quoi ?

Tchéboukof

Natalia

Il est vrai, je consens.

Tchéboukhof

Ah çà, allez-vous vous embrasser, à la fin des fins ?

Lomof, après avoir embrassé Natalia.

Vous êtes bien bon… Mais, de quoi s’agit-il ?… Aïe, mes tempes et mes jambes !… Oh ! je me rappelle, je comprends. Natalia Stép… Ah ! que je suis heureux !

Natalia

Et moi aussi, je suis heureuse, Ivan Vassiliévitch. Seulement, convenez à présent qu’Ougadaï ne vaut pas Otkataï.

Lomof

Permettez, il vaut mieux que votre chien.

Natalia

Si l’on peut dire !

Tchéboukhof

Continuez, mes enfants. Mais ne comptez plus que je m’en mêle. Ce sont là, désormais, des histoires conjugales. Qu’on nous apporte du champagne, pour trinquer à l’harmonie de vos caractères !

Lomof

Ougadaï…

Natalia

Otkataï…

Tchéboukhof

Du champagne, du champagne !

RIDEAU

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