‹ Une fête de Noël sous Jacques CartierChapitre 4 sur 11 · XIV.

XIV.

Le chant du Vexilla Regis Prodeunt rappelle encore les tortures du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un coeur ferme, chantant le Vexilla et je me souviens que je réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: Impleta sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus, regnaavit a ligno Deus." Relations des Jésuites, année 1653, ch. IV, page 12.

Le chant du Pange linguam gloriosi rappelle une égale tristesse, peut-être même un plus long courage:

"Mon cher amy,"

"Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la Sainte Vierge, ou bien l'Ave Maris Stelle, ou bien le Pange lingua, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de le faire." Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières. Relations des Jésuites, 1661, page 35.]

Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du Courlieu, apparut sur l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la Grande Hermine. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et dit:

"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la Petite Hermine, en ma qualité de maistre de la nef, je demande deux trompettes pour répondre sur le pont aux sonneries du vaisseau-amiral."

L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter la diane.[107]

[Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je réponds de la manière suivante:

"Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga, hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda sonner les trompettes et autres instruments de musique, desquels le dit peuple fust fort réjoui." Voyage de Jacques Cartier. 1535-36, verso du feuillet 26, édition 1545.]

Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand Samboste, les deux gars de St-Brieuc.

A vos rangs! commanda le maistre de nef.

L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.

Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, fantastique autant que l'hallali du Féroce chasseur passant à la vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère harmonique pour l'équipage de la Petite Hermine: l'orgueil de la caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.

Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la Grande Hermine. C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères d'armes et d'aventure, les invalides du Courlieu. Per jou![108] il ne fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des bastingages.

[Note 108: Per jou, abréviation de Per Jovem, c'est-à-dire: par Jupiter!]

Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, au-dessus de nos têtes des Noëls[109] interminables, je m'approchai avec Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques trompettes redescendus à la chambre des batteries.

[Note 109: Noël! le cri de joie du Moyen-Age.]

Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche s'étaient rouvertes!

Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!

Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?

L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait dans cette direction... vers l'est... arriverait...

Bertrand Samboste n'acheva pas

Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.

Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait entendus!

Alors je m'expliquai leur courage!

Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.

Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les yeux!

Da-oui! répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.

Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!

Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la Petite Hermine, croyez-moi, compatriote, le mal du pays en tuera plus ici que le mal de terre. [110]

[Note 110: Mal de terre ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut appelé plus tard mal de terre mais que l'on pourrait qualifier plus proprement de mal de mer, parce que, selon toute évidence, il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux. Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction d'épinette blanche." Benjamin Sulte: Histoire des Canadiens-Français, Tome Ier, page 130.

L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans l'hiver de l'année 1604 et 1605:

"M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière: Histoire du Canada, page 21.]

Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs principaux, eux les premiers rôles!

Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable, si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la reconnaissance humaine!

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