‹ Une nuit au LuxembourgChapitre 106 sur 222 · LUI

LUI

Ils sont presque tous retombés, ceux que j’avais emportés au-dessus de la terre. Les plus heureux sont morts, quelques instants avant leur parjure ; les autres m’ont trahi. Mais écoutez-moi. Avez-vous quelquefois réfléchi aux incontestables vérités mathématiques ? En tout cas, vous savez que un est un et que rien au monde ne peut faire que un soit deux ou que deux soit un. Dans le cerveau humain, chaque impression, chaque sensation, chaque image, chaque idée doit trouver pour se loger un habitacle séparé. Qui donc a imaginé, pour remplacer l’âme, une cellule centrale ? Imagination inutile, car cette cellule ne pouvait être qu’une réduction du cerveau, comme le cerveau est une réduction du monde. Un centre unique de connaissance est une conception absurde ; ce centre unique est nécessairement composé d’autant d’éléments récepteurs qu’il y a d’éléments connaissables. Ainsi Dieu ne peut pas être conçu comme un être simple. S’il existait, il ne pourrait exister que complexe ; il ressemblerait beaucoup à un homme, il ressemblerait beaucoup à moi-même, qui suis un surhomme. Multipliez-vous à l’infini et vous avez le seul Tout-Puissant réellement concevable. Les religions et les philosophies modestes qui ont imaginé Dieu sous la forme d’un homme parfait sont demeurées au moins dans les limites d’une analogie raisonnable. Moi, l’un des dieux qu’adorent les hommes, je vous le dis en toute humilité divine : je suis un homme et Dieu est un homme. Vous ne dépasserez jamais cette honnête conception sans entrer dans l’absurde. Qu’est-ce que le Dieu de vos métaphysiciens ? Une abstraction qui n’a pas plus de réalité possible que le calorique, le bien, la pénétrabilité, le vrai, le beau ou la pesanteur.

La religion des Grecs était charmante, aux derniers temps, surtout ; la vôtre parfois m’a donné quelques douceurs. Les Anciens connaissaient la religion de la beauté et de la volupté, vous connaissez celle de la grâce et de la tendresse. Je méprise vos philosophies, qui ne sont que d’adroites constructions intellectuelles, je n’ai jamais pu mépriser vos légendes et vos superstitions, politesse traditionnelle que votre esprit fait à votre sensibilité. Mais ceci est le champ réservé aux exercices du peuple, des enfants et des femmes timorées. Il n’y a de nobles créatures humaines que celles qui s’adorent elles-mêmes et qui s’étudient à tirer de leur nature tout le vain bonheur qui y est contenu. Vain, mais réel, et seule réalité. Savoir que l’on n’a qu’une vie et qu’elle est limitée ! Il est une heure, et une seule, pour vendanger la vigne ; le matin, le raisin est âpre ; le soir, il est trop sucré. Ne perdez vos jours ni à pleurer vers le passé, ni à pleurer vers l’avenir. Vivez vos heures, vivez vos minutes. Les joies sont des fleurs que la pluie va ternir ou qui vont s’effeuiller au vent.

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