‹ Une nuit au LuxembourgChapitre 114 sur 222 · LUI

LUI

Pauvre Valérien ! Il ne douta jamais de la pureté de sa fiancée. Il l’aimait trop pour être troublé, même par l’évidence. Aussi a-t-il bien mérité la couronne éternelle que lui décerna l’Église. Si les femmes connaissaient mieux l’histoire de cet excellent jeune homme, de quelle faveur n’orneraient-elles pas son souvenir et son image ! Cécile ne cessa jamais de l’aimer, mais elle m’adorait. Un prestige enveloppait ces cœurs simples. J’achevai leur bonheur en les laissant mourir extasiés, avec la certitude de retrouver, au delà de la mort, leurs baisers interrompus, et de les retrouver éternels.

Cette aventure, mon ami, me fit comprendre la beauté particulière que recelait la nouvelle religion : elle contenait plus de grâce que le paganisme le plus pur et je ne sais quoi d’ingénu et de tendre que je n’avais pas rencontré jusqu’alors. L’insensibilité stoïcienne devint ridicule ; la mode fut de souffrir : les couronnes de roses se changèrent en couronnes d’épines. Il y eut de longs siècles de stupeur et quand l’âme humaine se réveilla et voulut sourire, son sourire fut de la mélancolie. Peut-être que les hommes ne guériront jamais de la blessure que leur a faite le christianisme. Elle a semblé parfois se cicatriser : au moindre heurt, à la moindre fièvre, elle se rouvre et saigne. Heureux ceux qui souffrent ! Cette parole insensée hante toujours vos cœurs débiles et vous avez peur de la joie, par vanité. Vous avez accepté l’anathème au bonheur de vivre lancé jadis par quelques désespérés juifs et quand vous avez ri, vous demandez pardon à vos frères, car il est écrit : Heureux ceux qui souffrent. L’homme, qui fait toujours semblant de se révolter, est le plus obéissant des animaux domestiques. Il a successivement accepté les prescriptions les plus infâmes de toutes les morales et cela fut toujours parmi vous un titre à l’honneur que de s’agenouiller devant un décalogue en recevant des coups de corde sur le dos. Les grands hypocrites ont toujours été vos maîtres préférés et l’on vous entend encore hennir à l’idée du sacrifice. Votre sensibilité a mal fleuri : votre intelligence est insuffisante. Elle s’est toujours montrée la dupe des directeurs de conscience qui se sont succédé sur vos épaules. Les prédicateurs de la vertu la pratiquent rarement. Vous avez toujours eu affaire à des gosiers altérés dont l’unique soin est de vous faire croire que la fontaine est empoisonnée.

Le moraliste, c’est l’éternel vieillard qui fait un tableau terrible de l’amour à la jeune fille dont il est amoureux. Les conseils qui entravent le développement de l’énergie sont toujours des conseils hypocrites, c’est-à-dire intéressés. Il y a aussi l’imitation naïve de l’hypocrisie ; il y a les sots, les vaniteux, les malins subalternes : mais ce sont les maîtres qu’il faut démasquer.

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