LUI
Il ne faut pas prendre au tragique ce que je viens de vous dire. Les plus grands hypocrites ne sont jamais des hypocrites parfaits. Il y a toujours en eux une part de sincérité. L’exercice de la sincérité est ce qu’il y a de plus naturel dans l’homme. Il faut beaucoup de volonté pour se créer un caractère factice ; il faut aussi beaucoup de talent et peut-être même du génie. L’hypocrite, en se montrant sous un aspect factice, diminue son plaisir de vivre ; il ne le retrouvera tout entier que le jour où il aura plié à sa manière un grand nombre de disciples : de là le prosélytisme des grands créateurs de mensonges sociaux. Mais l’hypocrisie cesse quand le milieu nouveau est créé, créateur lui-même de nouveaux caractères. Les premiers protestants, pour déprécier les papistes, feignirent une certaine rigidité de mœurs. Cette hypocrisie devint traditionnelle, puis elle devint héréditaire, et c’est avec une véritable bonne foi que les calvinistes proscrivent de la vie tout ce qui pourrait en faire la beauté et la douceur. Les catholiques, par ruse de guerre, ont encore renchéri, dans leurs prédications du moins, sur le mépris du plaisir, et c’est en toute naïveté et bonne foi, eux aussi, qu’ils prescrivent l’exercice de quelques vertus dont la pratique ferait reculer l’humanité au delà de l’état sauvage. Les philosophes, d’ailleurs, ne tiennent pas aujourd’hui un langage différent et ils seraient bien étonnés, si on les écoutait, de voir la civilisation, avec ses délicieuses complications, tomber en ruines et rendre la terre semblable aux champs où s’éleva Troie et aux déserts où se dresse encore le fantôme de Timgad.
Il faut considérer séparément les théories morales de l’humanité et la forme qu’elle donne à sa vie quotidienne.
Je vous ai parlé des grands hypocrites. Il y eut aussi de grands naïfs. Ni les uns ni les autres n’ont eu sur la marche générale des choses l’influence que vous pourriez supposer. Le monde des idées et des mots est un monde, et le nombre des faits et de ractivité en est un autre. Ils réagissent sans doute un peu l’un sur l’autre, mais si peu et si lentement et avec tant de retard, que leurs influences réciproques sont bien difficiles à établir. Ce n’est guère que depuis cinquante ou soixante ans que les idées sociales du christianisme semblent parfois prendre une forme active, mais avec quelle timidité ! Peut-être le christianisme se réalisera-t-il un jour pratiquement, mais il y aura longtemps alors qu’il aura disparu comme religion, comme philosophie, comme morale. Et un nouveau désaccord sera visible entre la pensée et la vie.
Cette réalisation à longue échéance des grandes doctrines sociales n’est peut-être qu’une illusion. Le champ de la pensée et le champ parallèle de l’action ont des limites ; les mêmes pensées doivent donc revenir après un tour de roue, et les mêmes actes. La coïncidence, proche ou lointaine, est peut-être fortuite. C’est en vain que vous pensez et que vous parlez ; l’action se déroule selon un autre plan et les deux plans sont peut-être éternellement insécables l’un par l’autre.
Tout au plus peut-on admettre que le vague spectacle des choses inspire à l’homme un gazouillement pareil à celui qui prend les oiseaux quand se lève le soleil. Mais direz-vous que c’est ce gazouillement, qui fait que le soleil se lève ? Vos raisonnements sur la puissance des idées, qui seraient créatrices d’action, ressemblent à celui-là. Les idées des hommes ne peuvent jamais être que des idées d’après coup. L’avenir ? Savez-vous seulement le temps qu’il fera demain ? Le futur que vous prétendez prévoir n’est qu’un passé arrangé par votre imagination et par votre sensibilité. Vous croyez qu’il arrivera ce que vous désirez qu’il arrive. Enfants !
L’exercice de la pensée est un jeu, mais il faut que ce jeu soit libre et harmonieux. Plus vous le concevrez inutile et plus vous devez le vouloir beau. La beauté, tel est peut-être son seul mérite possible. N’y laissez pas entrer, du moins, ces petites idées rampantes qui hantent les cerveaux corrompus, comme les cloportes, les bois pourris.