‹ Une nuit au LuxembourgChapitre 128 sur 222 · LUI

LUI

Je voulais donc vous dire, mon ami, selon votre désir secret, que notre vie, là-haut, ou plutôt là-bas, est fort différente de la vie des hommes. D’abord les dieux sont en très petit nombre, deux ou trois mille, tout au plus, hommes et femmes. Je dis hommes et femmes parce que nous ne sommes que cela, avec des facultés supérieures. Élevez de plusieurs puissances le génie de vos génies, et vous avez la valeur de ceux d’entre nous qui dominent les autres. Les moindres sont encore des dieux, c’est-à-dire que leur sensibilité, leur intelligence, leur force, leur beauté atteignent un degré que vous pouvez difficilement imaginer. Vos arts, vos sciences, vos passions les plus nobles sont chez nous des instincts ; aussi nous n’y attachons que peu d’importance. La longueur de notre vie a fini par nous apprendre l’inutilité de tout ce qui n’est pas sensation pure et notre principale industrie est la culture de nos sens, qui sont en effet très développés. Nous nous adonnons avec une ingénuité divine à toutes les voluptés et il serait difficile à ceux d’entre nous qui n’ont point fréquenté les hommes, de comprendre le sens que vous avez donné aux mots luxure, gourmandise, paresse. Les jouissances de relativité nous sont au contraire inconnues et nous ignorons la vanité, le mensonge, l’envie ou la colère. Notre orgueil n’est que la conscience de la force que nous sentons vivre en nous-mêmes.

Nos femmes diffèrent peu des vôtres, c’est-à-dire qu’elles sont avec nous dans le même rapport que vos femmes sont avec vous. Nous ne les considérons pas comme inférieures, mais comme différentes, et cette différence fait notre commun bonheur. Ce sont d’admirable créatures de volupté, mais l’orgueil, qui leur est naturel, les rend égoïstes. Mon ami, même pour un dieu, surtout pour un dieu, peut-être, vos femmes égalent les nôtres. Elles savent s’oublier en amour, elles savent faire leur bonheur du bonheur qu’elles donnent. Si leurs sens sont moins délicats, leur chair moins parfumée, leur art de la volupté plus rudimentaire, leur cœur est plus sensible. Ah ! lire dans leurs yeux la reconnaissance du plaisir qu’elles ont donné !

Les trois jeunes femmes, qui avaient écouté attentivement, baissaient la tête en se souriant du coin de l’œil. Mon amie, cependant, osa parler.

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