LUI
Tu le vois. Ils n’ont jamais été abolis, d’ailleurs, sinon dans vos croyances, sinon dans ce que vous croyez croire. Car le christianisme n’est-il pas, tout comme les religions qu’il a cru détruire, l’histoire des relations des dieux et des hommes ? La visite d’une colombe à la plus belle des juives, cela diffère-t-il tant de la visite du cygne à la voluptueuse Léda ? L’esprit selon lequel vous considérez ces divines anecdotes change selon les siècles, mais les anecdotes sont toujours les mêmes, parce que l’amour est toujours le même. Si vos prêtres m’entendaient, ils diraient que je blasphème, moi qui fus ce cygne, moi qui fus cette colombe. Mais quand ils disent que je fus le fils de la colombe, ils croient énoncer une grande vérité, et ils ont peut-être raison puisque cette fable a changé la couleur du ciel. Mais la couleur du ciel changera encore, et ils ne s’en apercevront pas.
Toute votre science jusqu’ici a été de donner des noms différents à des apparences différentes. Vous saurez peut-être un jour qu’il se passe toujours la même chose, c’est-à-dire rien, et, délaissant l’illisible roman de l’infini, vous vivrez votre propre vie. Elle en vaut la peine. Vous l’apprendrez un jour et vous serez bien étonnés d’avoir perdu tant et tant de siècles à scruter en vain des phénomènes dont vous ne percevez que les reflets brisés dans une mer agitée par les tempêtes de votre imagination,
La vie des dieux, mon ami, diffère de la vôtre surtout en ceci qu’elle est pour eux sans finalité. Nos actes se suffisent à eux-mêmes et nous ne cherchons pas leur justification dans de proches ou lointaines conséquences. La misère de votre activité, c’est qu’elle prévoit le repos. Notre but est dans l’acte ; votre but est dans les suites de l’acte. Mais comme le bonheur est dans l’acte, vous passez à côté et quand vous vous reposez, c’est dans la fatigue et dans l’ennui. Pour nous, vivre, c’est agir, et agir, c’est être heureux. Plutôt peut-être que des surhommes, nous sommes des animaux supérieurs : l’intuition nous sert d’instinct et si nous connaissons parfois le regret, nous ignorons toujours le remords. La passion, qui peut nous égarer un instant, nous laisse satisfaits, dès que nous lui avons obéi, et même quand notre désir n’a pu se réaliser entièrement, quand notre curiosité a dû s’arrêter à moitié chemin. Il nous reste alors d’avoir exercé contre un obstacle nos facultés d’activité ; nous ne tenons pas rancune à l’obstacle. Tels des enfants qui ont perdu la partie et qui sont, tout de même, bien contents d’avoir joué.