LUI
Oui n’est pas un véritable orgueil. L’orgueil digne de ce nom ne s’insurge pas contre les forces supérieures. Il cède au plus vite et rentre en lui-même, fier de ce qu’il est et dédaigneux de ce qu’il n’est pas. Votre orgueil humain n’est souvent qu’une folie aveugle. L’orgueil des dieux est clairvoyant. Mais qu’avez-vous besoin de nous connaître, puisque vous ne pouvez rien sur nous ? Vos prières nous émeuvent comme vous le chant des oiseaux, selon notre humeur ; nous les trouvons agaçantes ou agréables et, dans l’un ou l’autre cas, nous passons, en songeant aux affaires sérieuses, c’est-à-dire à vivre notre vie. Les dieux, mon ami, sont égoïstes, et s’ils s’occupent des hommes, c’est par caprice, pour varier leurs plaisirs. Vos joies, à vrai dire, nous touchent plus que vos chagrins et, si nous en avions le pouvoir, nous enverrions plus volontiers de nouveaux bonheurs aux heureux que des joies aux malheureux. C’est que nous avons en grand mépris le désordre intellectuel et le déséquilibre de la sensibilité : or, le malheur est produit par ces deux troubles ou par l’un d’eux. Oui n’est maître ni de ses nerfs ni de sa pensée ne nous semble pas très digne de pitié. Le secours d’ailleurs lui serait inutile. Les consolations ne lui seraient que ce bref rayon de soleil qui passe entre deux nuages d’orage que le vent a séparés un instant. Et puis, nous n’y pouvons rien. Soumis, comme vous, au destin, nous contemplons le mouvement éternel des choses, d’un œil plus perspicace, mais aussi impuissant à en détourner le cours.
Pourtant je ne suis pas impitoyable. Le mal physique me navre, et c’est précisément celui qui échappe tout entier à mon pouvoir, celui qui est sans remède. La vie se dévore elle-même éternellement. Tout organisme est une proie. Le vivant est mangé vivant. Tout animal est un festin et tout animal est un convive. L’état de santé, c’est quand il est festin. Les dieux n’échappent pas à ce dilemme ; ils sont organisés pour être un festin durable, voilà tout. Ils résistent aux attaques des infiniment petits, comme une montagne résiste à une fourmilière. Mais que le temps passe, viennent les siècles des siècles, et les fourmis auront eu raison de la montagne, cependant qu’elles-mêmes sont destinées à périr sous d’invisibles morsures.
Nous verrons, comme je vous l’ai déjà dit, et cela me fait de la peine, l’humanité disparaître et avec elle toutes les espèces animales qui peuplent aujourd’hui la terre. D’autres formes s’élaborent dans les mystères de la matière éternelle. L’eau des océans fermente et se gonfle de vie autour des pôles magnétiques. Ce qui naît se dresse infatigablement contre ce qui est né. La douleur de vivre, c’est la conscience obscure de se sentir mourir.
Mais quand je vois l’humanité disparaître, c’est d’abord à la manière des fourmis et des abeilles et de toutes les animalités jadis intelligentes et créatrices, maintenant réduites à la vie machinale. Vous deviendrez pareils à des horloges merveilleuses. Votre complexité mathématique fera l’admiration des intelligences qui auront succédé à la vôtre. Leur activité multiple et contradictoire s’arrêtera parfois, frappée de surprise, à contempler la sûreté de vos mouvements et vous serez encore l’un des termes, non plus le même, du problème émouvant de l’intelligence et de l’instinct.
J’ai pensé aussi quelquefois qu’il se ferait sur votre terre un lent retour vers l’unité primordiale. Tous les organismes se résorberaient dans cette gelée informe et pourtant vivante qui s’est différenciée peu à peu, au cours des temps, en milliers d’êtres dissemblables. Le mouvement, arrivé à son plus haut période, redescendrait. L’évolution se continuerait en régression. Le vertébré redeviendrait l’annélide, l’annélide le rien qui rampe comme une tache d’huile à la surface de l’eau.
Quant à la destruction de notre monde solaire par un cataclysme, c’est une idée de théâtre, mais de théâtre possible. Elle est à la fois dramatique et vulgaire, à la portée de tous, sans intérêt philosophique ni scientifique. Le premier venu peut concevoir un choc et un éclatement, comme il conçoit un incendie, un naufrage ou une explosion. Si c’est la vérité, elle n’a pas d’intérêt. La vérité est un pont qu’il faut passer pour gagner l’autre rive du fleuve.
Il se leva. Les jeunes femmes, enchantées, secouaient leurs robes et en arrangeaient les plis. Elise me jeta un regard tendre et rejoignit ses compagnes qui s’éloignaient déjà.