LUI
Un auditeur qui comprend, c’est la moitié du discours. Le solitaire s’enfonce et se perd dans le tourbillon de ses raisonnements. Un mot, un regard même suffisent à lui rendre son équilibre.
Je disais donc que nous avons fait comme les philosophes. Nous avons résolu les grandes questions de la métaphysique en les attaquant par la tête, c’est-à-dire par la partie qui est inattaquable. À leur affirmation d’un dieu absolu et en même temps conscient, nous avons opposé, comme c’est notre droit, une négation simple et catégorique. Nous pourrions reprendre l’attaque par l’autre bout, partir de nous-mêmes, chercher notre cause, trouver Dieu, puis chercher la cause de Dieu, et ainsi de suite à l’infini. Si grand que l’on conçoive un nombre, un nombre plus grand est toujours possible. Ainsi ce Dieu terrible, à mesure qu’on s’approche de lui, recule dans les profondeurs des abîmes, et l’intelligence lassée, comme un chasseur qui cède aux ruses de sa proie, se replie, rentre à la maison, et pense à son souper, c’est-à-dire à la vie pratique.
Ces jeux subtils donnent à l’esprit des habiletés de jongleur. Ils ne sont ni sans agrément, ni sans utilité, mais ce sont des jeux. On y peut trouver l’ivresse, mais non point le bonheur. Or, le bonheur est la grande affaire. Il faut être heureux. Bornons-nous donc à affirmer que le monde n’est point gouverné par une intelligence infinie à la fois et consciente. Faute d’un autre mot, restons-en à l’idée de hasard, comme au temps de mon cher Épicure. On n’a rien trouvé de plus beau, ni de plus clair, rien qui satisfasse mieux l’esprit d’un homme ou l’esprit d’un dieu. Cela revient à dire : ce qui est, est. Cette proposition simple n’admet aucune objection ; elle défie tous les sophismes et tous les artifices. L’idée de Dieu n’est que l’ombre de l’homme projetée dans l’infini. Servez-vous de ce mot comme réfutation suprême et vous trouverez peu d’esprits capables d’en débrouiller le sens, ou seulement d’en goûter l’ironie.
Je ne vous parle pas du dieu des nourrices, des petits enfants pas sages et des bons ouvriers. On s’amuse parfois à raconter ma survenue sur la terre et l’on me voit, en ces pauvres récits, buvant du vin bleu, bavarder avec les ménagères, encourager les grèves, chanter l’internationale, blâmer les robes de soie, les fourrures et les gants blancs. J’apparais aux populations émerveillées tel qu’un jocrisse éméché et bon diable, cependant qu’à ma vue les hommes civilisés s’enfuient à toutes jambes, cédant la place à la canaille. L’idéal divin des prêtres ne diffère pas beaucoup de celui-là et, après tout, si j’avais à choisir, j’aimerais autant peut-être la compagnie des ouvriers que celle des séminaristes. Mais je ne me suis jamais communiqué à de si humbles appétits, et d’ailleurs je ne suis pas Dieu, je ne suis qu’un dieu. C’est pourquoi je ris de la confusion des catéchismes, des rêves pieux aussi bien que des rêves révolutionnaires. Je ne puis rien, mais je ne n’ai jamais désiré ni le règne de l’égalité ni celui de la sainteté. J’aime mieux respirer vos fleurs que vos âmes et vos femmes que vos intelligences. Vos fleurs ! Vous le dirai-je ? Nous n’avons pas de fleurs ; nous n’avons que celles qui fleurissent naturellement nos champs sans culture, nos forêts sans chemins ! Les dieux ne travaillent pas…
Mon maître cueillit une magnifique rose nacrée, une rose belle comme un visage de femme, et il resta longtemps silencieux. Je compris qu’il réfléchissait. Il murmurait :
« Travail : cette rose est un travail… »
Il la comparait dans son esprit aux grâces frêles de l’églantine.