‹ Une nuit au LuxembourgChapitre 156 sur 222 · LUI

LUI

Ils ont raison. Et pourtant la révolte est inutile. Elle est laide. Le bonheur n’est pas là. Il faudrait trouver l’équilibre. Vous ne savez pas vous reposer. Je n’ai point méprisé le travail, tantôt, j’ai vanté la paresse. Prenez ces deux idées, tressez-les ensemble harmonieusement. Votre vie, même si brève, vaudrait la nôtre, si vous arriviez à unir ces deux alternatives. Ce sont les mêmes qui devraient tour à tour se reposer et travailler. Mais, se rendre digne du loisir ! Il faut peut-être, pour savoir ne rien faire, plus d’intelligence et plus de courage que pour savoir travailler.

L’état présent ne peut pas durer. Mais sait-on jamais ? Et s’il durait, par hasard ? Alors, il se formerait parmi les hommes deux castes. Elles existent en esquisse ; elles existeraient en dessins précis et à violents contours. Il serait presque impossible à un esclave de devenir un maître. Mais un maître pourrait toujours devenir un esclave. Vos maîtres du jour ne sont que des esclaves qui, un moment affranchis, retomberont nécessairement dans la servitude qui est leur destinée.

Vous voyez, je m’amuse à prédire. Pourtant je ne connais de l’ordre des choses que ce qui en apparaît aux yeux de tous. Ne prenez pas mes paroles trop au sérieux. En somme, depuis que les hommes ont eu des lois, ces lois n’ont pas varié. Votre évolution, dès ce moment, était sans doute achevée. Vous ne pourrez peut-être plus jamais vous modifier, sinon par des moyens extérieurs. De là, la nécessité des progrès matériels, qui ne sont que de grandioses vanités. Au bout des voyages les plus rapides, l’homme et la femme se retrouvent face à face, cherchant dans les yeux l’un de l’autre des motifs de vivre, c’est-à-dire le bonheur.

La terre vous est devenue une cage étroite. Pourtant, c’est votre cage, oiseaux, et il vous est défendu d’en sortir. Vous pouvez la peindre des couleurs les plus tendres ; c’est une cage et c’est votre cage. Vous n’irez plus au ciel, les étoiles sont tombées. Ce ciel, dont rêvait l’enfance de l’humanité, s’il est un paradis, toutes les places y sont prises. Nous n’avons pas besoin de vous, et nous sommes bien où nous sommes : nous ne vous céderons jamais la place. Et puis, à quel moment voudriez-vous entreprendre le voyage ? À votre mort ? Quand on est mort, il est un peu tard pour voyager. L’immortalité de l’âme fut sans doute le chef-d’œuvre de l’imagination ecclésiastique. Avec cette vérité dans sa poche, on peut ambuler dans tous les pays et trouver partout des serviteurs. La femme qui a perdu son amant baise les pieds de l’imposteur qui lui promet le renouvellement, dans l’au-delà, de ses félicités temporaires. Le prêtre tend son soulier avec nonchalance. Ce sont les plus heureux des hommes, car ils ont fini par croire à une fable si productive. Comment nieraient-ils la beauté et la vérité de cet arbre merveilleux dont les fruits sont à la fois de l’or et de l’amour ?

Les prometteurs de paradis terrestre ne sont pas moins néfastes à l’énergie humaine. Eux aussi enseignent le sacrifice et qu’il faut mépriser l’heure présente, marcher et travailler les yeux fixés sur l’avenir. Prêtres de la religion, prêtres de la politique, tous vendent très cher les billets d’une loterie que l’on ne tirera jamais. Le savent-ils ? Les marchands de peut-être ne sont pas nécessairement des marchands de mensonges. Certains sont les premières dupes des secrets dont ils ont hérité, et ils se font victimes pour la vanité de conduire au sacrifice une plus nombreuse troupe de victimes.

Une tradition vous encourage à honorer le martyr de sa foi. Le martyr n’est qu’un entêté. Il a tort puisqu’il est vaincu. La mort qui le menace lui devrait éclairer l’entendement.

Le sage n’a qu’une croyance : soi-même ; le sage n’a qu’une patrie : la vie.

Ne croyez pas que je vous enseigne là l’égoïsme vulgaire des comédies et des chansons à boire. Soi, cela peut comprendre un monde. Il n’y a de solitaires que les brutes. La sensibilité d’un homme est une surface dont lui seul est capable de mesurer l’étendue. Un être comprend souvent plusieurs êtres. S’il n’en comprend pas au moins deux, ce n’est ni un humain, ni peut-être un animal, c’est une des pierres du chemin sous les pieds des autres hommes. Le véritable égoïsme est une harmonie.

Mais cette harmonie, il faut la composer soi-même, la tisser de ses propres mains. Recevoir le bonheur tout fait, ce serait tendre le cou à la corde. Le christianisme a trouvé une formule très belle : faire son salut. C’est là une œuvre personnelle. Si l’on vous propose une méthode, examinez-la. Si l’on vous offre le salut tout préparé, détournez la tête : le mets est empoisonné.

Aussi, je ne vous apporte aucun commandement. Je vous soumets un système : vivre sa vie. Que vous importent les mouvements du monde qui n’atteignent pas votre sensibilité ? Gardez vos larmes pour vos propres douleurs et pour celles qui vous égratignent en passant, comme des ronces. Il n’y a point d’autre morale que celle-ci : vaincre la douleur. Si elle vous blesse, taisez-vous, et songez à votre revanche. Des mots sont des pièges. Solidarité ? Avez-vous senti la piqûre ? Non ? Alors, vous n’êtes pas solidaires. Ne jugez pas par l’intelligence les choses de la sensibilité, et quand il s’agit de comprendre, soyez insensibles à tout ce qui n’est pas la raison.

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