LUI
C’est bien. La liberté est une joie intérieure. On est d’autant plus libre qu’on cherche moins à le paraître. Une femme est moins belle quand elle a divulgué sa beauté. Un homme est moins libre quand il fait parade de sa liberté. Il faut cacher ses bonnes fortunes.
Mon ami, je vous ai exposé la philosophie des dieux. Acceptez-en la méthode si vous vous sentez la force de la suivre sans désespoir. Nous sommes, et cela nous suffit. Pouvez-vous en dire autant, vous qui ne pouvez faire un pas vers le bonheur sans en faire un vers la mort ? Espérez, si vous avez besoin de l’espérance. Buvez, si vous êtes altéré. Croyez-vous que je raille et qu’après vous avoir traité en dieu je vous traite en homme, puis en enfant ? Non. La vérité est que toute question reçoit aussitôt dans mon esprit toutes les solutions différentes et même contradictoires qui la peuvent résoudre. Je vois, le croiriez-vous, d’un même coup d’œil les six faces du cube ! Je sais que ce qu’il y a de moins raisonnable, c’est la raison ; je sais que rien n’est plus cruel que le sentiment. Il n’est pas un de vos systèmes dont je ne fasse le tour en deux ou trois pensées. Ce sont de curieuses ruines ; quelques-unes attirent encore une telle affluence de peuple que l’on oublie que ce sont des ruines. Faites des voyages, faites des pèlerinages. J’ai favorisé le matérialisme d’Épicure, le christianisme de saint Paul, le panthéisme de Spinoza. Vous ai-je parlé de Spinoza ? Je l’aimais beaucoup également. Nous buvions du lait en découvrant l’identité de la réalité et de la perfection. C’est un des deux hommes parfaitement heureux que j’aie connus ; l’autre fut Épicure. Spinoza trouva le bonheur dans l’ascétisme ; Épicure, dans la volupté. Ils vécurent tous les deux en souriant. Je les regrettai pareillement. Voilà deux maîtres pour les hommes et plus près des hommes que moi-même.
Je me souviens de l’une des propositions de Spinoza : « Chacun désire ou repousse nécessairement, d’après les lois de sa nature, ce qu’il juge bon ou mauvais. » Ce qui veut dire : chacun désire naturellement être heureux. Grande naïveté, grande vérité : il n’y a pas d’autre philosophie, il n’y a pas d’autre méthode. La vertu, c’est d’être heureux.
Ils sont donc bien méchants, ceux d’entre vous qui, détenant le pouvoir, c’est-à-dire la force, en usent pour interdire aux hommes l’accès de la route qui leur déplaît à eux-mêmes ? Quoi ! j’aurais usé de mon pouvoir pour détromper Cécile dont les baisers innocents étaient des prières, dont la vie était une promenade heureuse vers le martyre et vers le ciel ! Quelle infatuation de se croire en possession de la vérité, et ensuite quel enfantillage de croire que la vérité est nécessairement utile ! Mon ami, ce qui est vrai est vrai, ce qui est beau est beau, et il n’y a entre ces termes et entre tous ceux que l’on pourrait insérer là, aucune relation nécessaire. Je souris des illusions humaines, mais je ne voudrais pas les unifier en une seule illusion obligatoire.
Vous aimez Élise, obéissez à ses désirs, même s’ils vous paraissent absurdes. Elle fera de même pour vous, et vous goûterez tous les deux de grandes joies.
Nous étions revenus peu à peu vers notre point de départ. Les jeunes femmes nous rejoignirent près du jardin des roses. Une lumière différente avait remplacé l’éclat printanier qui nous environnait. Le vrai matin venait de naître, un matin d’hiver clair et froid. Je voulus cueillir une rose, elles disparurent comme j’allongeais la main. Élise prit mon bras et se serra contre moi.