LUI
Je reviendrai te chercher. Adieu donc, mon ami, et, cette fois, vraiment adieu. Tu cherchais la vérité et tu as trouvé l’amour. Adieu.
Élise m’entraînait. Vers la porte, je me retournai. Mon maître avait disparu.
Cette séparation, à laquelle je m’attendais, ne me causa qu’un chagrin bref. Je tenais Élise par la main, je tenais une certitude.
Nous allions maintenant, silencieux, le long de la rue déserte. La joie qui emplissait mon cœur éclairait le ciel, les arbres, les maisons et tout le reste.
Bientôt, comme le premier couple venu, après une promenade matinale, nous rentrâmes chez nous. Élise, à aucun moment, n’eut l’air d’une étrangère.
Notre journée fut brève, celle de deux amants attentifs à vivre. Mon amie accédait à tous nos usages. Sans le souvenir de la nuit de magie qui me l’avait mise entre les bras, je n’aurais pas différencié sa grâce divine de la grâce parisienne.
Nous nous couchâmes de bonne heure. Livrés à ce complet abandon des amants qui peuvent enfin jouir l’un de l’autre sans contrainte, nous fîmes avec une joie profonde la découverte de nos âmes et de nos corps. Il nous semblait bien que nous nous étions connus toujours, appartenus toujours ; il nous semblait aussi, à chaque baiser, que nous nous touchions pour la première fois : ces sentiments contradictoires, mais également doux, augmentaient notre ivresse, la tête nous tournait, nous ne trouvions plus les paroles de nos idées et nous disions force enfantillages.
Je ne perdis pas la raison, cependant, au point d’oublier que, seul parmi tous les hommes, sans doute, je tenais en mes bras une immortelle. Beaucoup d’orgueil se mêlait à mon amour et aussi beaucoup de curiosité.
Ma déesse ressemble beaucoup à la Vénus du Giorgione. Pendant que j’écris ceci, elle dort dans la même pose, son bras droit replié sous sa tête, la main gauche appuyée sur son secret. Le corps est fuselé, les seins sont deux coupes renversées ; la figure, d’un ovale pur, a un grand charme avec sa bouche très rouge et ses larges paupières baissées qui me cachent de beaux yeux d’un azur glauque et changeant. Elle a, de la tête aux pieds, le teint d’une blonde, mais cette blancheur est comme fondue dans le rose doré, parce qu’elle ne porte d’ordinaire que des voiles légers et presque transparents. Ses cheveux ont cette couleur si rare de la châtaigne, couleur dont nous ne connaissons guère que le nom ; mais ses sourcils sont beaucoup plus foncés, d’un brun très sombre, ainsi que les frisures de ses épaules, tandis que ses charmes les plus féminins se gonflent sous une dentelle de soie si doucement blonde qu’elle semble un rayon de soleil.
J’ai baisé avec piété le miracle de ses pieds frais comme une source et dont les ongles, sous ma lampe, brillaient comme des gouttes de rosée.
Elle reçoit les hommages, comme des caresses, et les caresses, comme une fleur reçoit la pluie vespérale. Elle est plus femme encore que les femmes les plus sensibles, plus frémissante que les violons les plus tendres. Le baiser que donne sa bouche a passé d’abord comme une onde d’harmonie le long de tout son corps, et celui qu’elle accepte la fait fondre voluptueusement comme de la neige attardée au soleil.
Ôneige qui as l’odeur des violettes, ô chair qui as le goût des figues !
J’ai mangé et j’ai bu, et maintenant j’écris l’éloge de ma volupté, parmi quelques souvenirs métaphysiques. Elle m’a conté de la vie qui se mène là-haut, ou là-bas, quelque chose de plus que mon maître. Elle m’a dit que la volupté parfaite était un bien trop commun chez les dieux pour exciter beaucoup leur reconnaissance. Ils se promènent sous les arbres du verger et ils cueillent les fruits dorés que leur poids incline à portée de la main. Plus vives et plus sensibles, les divines femelles éprouvent parfois quelque dépit de ne pouvoir nouer leurs bras sur le mâle vaincu ; et leurs yeux ont parfois de la mélancolie à voir s’éloigner des épaules légères que le bonheur n’a pas accablées, des genoux que n’a pas ployés la gratitude.
Nous parlons.