MOI
Moi, est-ce que je sais ? Quand on est heureux, on n’aime plus rien que son propre bonheur.
Là dessus, elle rêva longtemps, peut-être sans très bien comprendre, car il ne lui vint plus de paroles à la bouche, mais seulement des baisers. Comme elle joua avec mon corps ! Que de grâces je reçus de ses curiosités ! Notre amour eut beaucoup d’esprit et beaucoup d’imagination.
Avec les détails que je pus lui arracher, à nos moments lucides, sur la vie des immortels, je me fis de leur séjour l’idée d’un paradis terrestre dans le genre de celui dont nous parlent les légendes juives. Il est probable que d’anciennes indiscrétions avaient renseigné jadis quelque poète asiatique. L’esprit populaire, ami des confusions, plaça au début de notre monde un état paradisiaque qui est parallèle à notre monde et d’ailleurs fermé aux hommes. Les Grecs, avec leurs aventures des dieux parmi nous, ont deviné aussi un peu de la vérité qui venait de m’être révélée en ces deux nuits mythologiques. Je compris que les hommes n’inventent pas, mais qu’ils se souviennent. Comme je me réjouissais de participer à ces mystères ! Quels moments ! et comment en exprimer le parfum, comment en peindre l’éclat et la beauté ?
Je continuerai tous les matins à tenir le journal de mon bonheur sensible et de mes satisfactions intellectuelles. Amant d’une immortelle, je vois devant mon désir, jadis triste, s’ouvrir enfin les arcanes. L’Arcane ! Car je sens que je vais entrer dans l’Unité.
Mais il y a longtemps que j’écris, je suis las. Ma maîtresse m’attend. Elle dort, elle dort toujours. Peut-être que l’on ne dort pas, chez eux ? Elle goûte pour la première fois le bonheur de ne pas vivre…
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