LUI
La conception religieuse que vous avez aujourd’hui du monde, la conception que vous appelez chrétienne, du nom qui me fut donné lors de l’une de mes visites terrestres, est une des plus faibles que l’humanité ait jamais imaginée. L’intelligence pratique a fait des progrès, en un certain sens ; depuis les philosophes grecs d’avant Socrate, l’intelligence spéculative a presque constamment rétrogradé. Pour avoir un système qui ait quelques lointains rapports avec la vérité, il faudrait verser dans les fables de la mythologie païenne la philosophie cinématique d’Épicure. Prenez, si vous voulez, si la pensée latine vous est plus familière, le Poème de Lucrèce et les Métamorphoses d’Ovide ; essayez une construction qui fasse la part du déterminisme universel et la part du caprice divin… C’est difficile ? Pourquoi. Les hommes, quoique soumis, vous le savez, et très étroitement, à des lois physiques fatales, ne sont-ils point, en apparence, aptes à l’initiative ? Vous êtes libres, quand vous vous croyez libres. Il en est de même des dieux, mais la liberté des dieux s’exerce sur une matière bien plus vaste, sur une matière qui, sans être infinie (il n’y a pas d’infini), est immense. Leur puissance, si supérieure qu’elle soit, est du même ordre que la puissance humaine. La Grèce a touché le nœud de la question, et si elle ne l’a pas dénoué, c’est qu’il n’est pas dénouable : le créateur du monde, le régulateur du monde, c’est le Destin. La Fatalité règne au-dessus des dieux, comme les dieux régnent au-dessus des hommes et, sous sa main, mon ami, nous sommes tous égaux, exactement comme vous sous la mort, génies, rois et mendiants.
Pour dissimuler le trouble où me jetaient ces paroles, je me tournai vers les jeunes femmes. Elles n’étaient plus que deux.