LUI
La vie terrestre est précaire, quand elle est à la merci du milieu atmosphérique. Les animaux qui n’ont pas une température très élevée sont destinés à dépenser leur force dans un perpétuel travail d’adaptation. Si la chaleur originelle avait monté, au lieu de baisser, les termites et les fourmis seraient peut-être deux grands peuples se partageant l’empire da monde, et l’homme, une de leurs proies. Mais vous avez trouvé l’art du feu et vous vous êtes élevés au-dessus de tous les autres animaux. Le feu, qui vous donna un été constant, vous donna aussi le loisir. De là vos civilisations, filles orgueilleuses de la paresse, et qui renient leur mère. C’est de la paresse que tout est né parmi les hommes. De l’année où un de vos ancêtres a pu passer l’hiver au coin de son feu datent les arts, les sciences, les jeux, l’amour, toutes les joies. Le loisir, voilà la plus grande et la plus belle conquête de l’homme. Mais si vous avez su conquérir, si vous avez su créer, vous n’avez presque jamais su utiliser vos conquêtes ou vos créations. Ayant conquis le loisir, vous l’avez dédaigné, et des esclaves, honteux de l’inactivité de leurs mains domestiquées, se sont mis à prêcher parmi vous la sainteté du travail. Pauvres fous ! Et n’êtes-vous point en train de gâter la femme ? N’êtes-vous point déjà parvenus à insinuer dans son cœur les méprisables principes de la morale juive ? N’avez-vous point résolu, dans votre orgueil borné de mâles, de défaire l’œuvre de vos ancêtres et de réduire au rôle d’hommes mesquins et diminués ces créatures qui vous dominaient de toute leur beauté et de toute leur tendresse ? Vous les instruisez ; vous leur apprenez les sottises inutiles qui enlaidissent vos cerveaux ; bientôt vous leur défendrez la parure, vous leur défendrez l’amour, vous leur défendrez de vous rendre heureux ! Mais je reprendrai ce discours plus tard. C’est une digression due à votre curiosité. Nous en étions à Micromégas. Eh bien ! je suis, si vous voulez, Micromégas, réduit à nos proportions humaines. Je n’ai pas plus que lui de pouvoir absolu sur les hommes ; je ne puis même pas, comme ce Titan, les écraser par distraction ou par plaisir. Je ne puis presque rien sur les hommes : je puis, quand je le désire fortement, leur insinuer quelques-unes de mes idées. C’est ce que l’on a appelé mes incarnations. Je ne me suis jamais incarné. Ma propre chair, presque immortelle et presque incorruptible, me suffit.