LUI
Enfant crédule, enfant distrait ! qu’importent les noms successifs que nous donnent les hommes ? Les Grecs appelaient ma mère Latone ; ils me connurent sous le nom d’Apollon. Leur religion était pleine de fables, mais ils n’ignorèrent pas l’essentiel des choses. Comment les vérités élémentaires leur furent-elles révélées, je n’en sais rien. Peut-être mon père, aux époques primitives… Je ne commençai à m’occuper des hommes que vers le temps de Pythagore. Je lui inspirai quelques idées heureuses ; il passa pour divin, et c’est un de mes rares disciples dont je n’eus jamais à rougir. Pythagore civilisa les bords de la Méditerranée. Sa pensée, soutenue par moi, planait comme un léger nuage blanc sur les flots bleus de cette mer maternelle.
Mais Épicure fut peut-être encore plus près de mon cœur. Sa sensibilité naturelle, plus souriante, produisit, sous mon souffle, une plus belle fleur intellectuelle. Il connut une partie de la sagesse et ne fut point dupe des analogies. Intelligent, il n’alla point supposer une intelligence universelle, inventrice de systèmes, de poèmes et de pratiques utiles au bonheur des hommes ; il n’alla point imaginer un créateur suprême. Il comprit que les tempéraments des hommes sont divers et il ne leur conseilla point une volupté unique. Il enseigna la volupté, c’est-à-dire l’art d’être heureux selon sa nature. J’aimais Épicure. Je me manifestais à lui sous la forme d’un ami plus âgé, d’un voyageur qui courait le monde, en quête de la sagesse. Une fois ou deux par an, il me voyait arriver avec joie, mettait ses esclaves à mes ordres, ne me cachait pas sa femme, qui fut longtemps jolie et pour laquelle j’éprouvais une tendre amitié. Elle n’était jalouse que de la tendresse de son mari et jamais elle ne l’empêcha de se réjouir aux caresses d’une belle étrangère. Elle-même n’était insensible ni à la beauté ionienne ni à la beauté asiatique : et ce couple charmant et pur partagea souvent des plaisirs qu’il ne se donnaient pas l’un à l’autre. J’acceptais ces usages voluptueux : la nuit indulgente entendit plus d’une fois nos soupirs se mêler à ceux de la mer, qui venait briser à nos pieds ses flots parfumés.
Ces choses arrivaient à l’heure où les jeunes esclaves venaient, avant d’aller dormir, laver au rivage leurs souillures de la journée. Elles jouaient, elles riaient, et nous aimions à les rejoindre dans l’eau tiède encore des feux de l’après-midi. Las d’une longue causerie philosophique, nous trouvions dans les caresses des vagues un réconfort singulier et une force que nous abandonnions volontiers dans les bras des jeunes femmes. Ensuite, elles venaient s’asseoir près de nous, sur le sable, et elles chantaient, cependant que nous rêvions à la nature incréée. Ces chants ne manquaient pas d’attirer une jeunesse ardente ; nous le savions et quand nous étions reposés et rafraîchis, nous allions nous étendre sur nos nattes, laissant des plaisirs nouveaux naître, fleurs nouvelles, à la place de ceux que nous avions cueillis.
Mon ami, les magisters qui empoisonnent votre sensibilité et qui étouffent votre intelligence vous ont fait croire, depuis quelques siècles, que la volupté d’Épicure, était une volupté toute spirituelle. Épicure avait trop de sagesse pour dédaigner aucune sorte de plaisir. Il voulut connaître et il connut toutes les jouissances qui peuvent devenir des jouissances humaines ; il n’abusa de rien, mais il usa de tout dans sa vie harmonieuse.
Ce fut pendant les premières heures d’un de ces soirs heureux que nous trouvâmes, résultat de longues méditations et de longues discussions, le système des atomes. C’était un grand effort d’esprit, le plus grand qui se soit jamais produit parmi vous, et en dehors de vous. Concevoir le monde comme le produit d’une série de hasards, c’est-à-dire d’une série de faits ricochant à l’infini les uns sur les autres, c’est une conclusion à laquelle les plus nobles esprits de votre temps osent à peine s’arrêter, quoiqu’elle les séduise. Vingt siècles de platonisme ont tellement dérangé l’entendement des hommes que les vérités simples n’arrivent plus à s’y fixer. Cependant tous les systèmes que vous avez imaginés sont réfutables, et celui d’Épicure ne l’est pas. Voulez-vous que je vous l’explique, non tel que l’ont défiguré vos professeurs de philosophie, mais tel que nous l’établîmes, en nos soirées ioniennes ?