‹ Une pupille gênanteChapitre 13 sur 22 · III

III

Autour de la table somptueusement servie sur laquelle étincelaient l’argenterie et les cristaux et que décorait au centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine d’hommes devisaient et discutaient, pour la plupart grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les plus exquis. L’atmosphère était chaude, les mets savamment élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à l’âge mûr.

Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique; ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à voir.

De quoi s’entretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là d’une raillerie, d’un mot couvert, très cru sous sa périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés d’anecdotes bouffonnes.

Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques, assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et sereine.

Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu d’une horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit pouvait avoir la beauté d’un ange, elle n’en avait point l’âme; ses traits étaient loin d’en porter l’expression séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle; elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre qu’ils lui servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle n’y comprenait absolument rien.

Un observateur plus profond que ceux qui l’entouraient eût pu remarquer, cependant, que la fusée joyeuse s’éteignait sur ses lèvres aussi vite qu’elle y montait, et que ses yeux foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque sombre.

Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à l’adresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.

Mais qu’importait à ceux-ci l’opinion d’une enfant de vingt ans? eux, qui ne savaient même pas s’arrêter quand une parole âpre et mauvaise l’étonnait, ni voiler discrètement le récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux limpides.

— Il faut que la jeunesse s’instruise, répétait l’amphytrion avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où l’on ne se nourrit plus d’idéal, de mysticisme; on vit terre à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots préjugés, il faut que jeunesse s’instruise.

Par exemple, si quelqu’un s’avisait de lancer une bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait net la parole au narrateur inconvenant.

Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache, les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut invités.

Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura- t-elle, mais je le méprise tous!"

Elle s’agenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme ardente. Puis elle se releva, alla à l’une des vastes fenêtres bien closes sous les rideaux de soie qu’elle écarta brusquement et colla son front à la vitre froide.

Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué d’étoiles luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. C’était un temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.

Mais tous ceux qui s’amusaient ce soir-là, soit dehors, encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans les mansardes sans feu?

A vrai dire, Gilberte n’y songeait pas non plus.

Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le piano et s’apprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un bruit de voix arrivant du vestibule l’en empêcha; on distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons grossiers.

Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans l’antichambre.

— Qu’y a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce tapage?

Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons, hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.

Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!" pleuvaient-ils sur l’infortuné domestique. Et, tout en rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.

M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela maintenant sur son passage, etc.

Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait d’étaler tout à l’heure à table de si belles maximes humanitaires, les idées les plus philanthropiques, les principes les plus égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des fortunes était une injustice criante, une grande lacune à combler dans l’économie politique; et voilà qu’il menaçait de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait jugé bon d’introduire une malheureuse femme au vestibule?

Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix tranquille et douce:

— Désormais, Lazare, c’est toujours moi que vous appellerez pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en s’adressant à l’inconnue qui baissait humblement la tête. Excusez la vivacité de M. Simiès, il n’aime pas qu’on le dérange quand il a du monde. A l’avenir adressez-vous à moi. Quel est votre nom?

— Maria Pontoux.

— Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre enfant est malade? C’est bien, j’irai vous voir demain et je verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci pour subvenir au plus pressé.

Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme qui s’éloigna en la bénissant.

Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.

Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:

— De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai; vos chansonnettes de l’autre jour, par exemple.

Gilberte s’exécuta d’assez mauvaise grâce et chanta un fragment d’opérette qui, si elle en avait compris le sens, n’eût point passé par ses lèvres.

Elle amusait son oncle et ses invités, c’était ce qu’il fallait, elle n’y voyait pas plus loin.

Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent; Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous les soirs; mais, l’attirant à lui, le vieillard lui dit:

— Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont amoureux de toi.

— Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.

— Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, j’aime cela; au moins tu n’es pas de ces petites niaises ingénues qui n’osent se regarder au miroir.

— Il n’y en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.

— Si, mignonne, dans les couvents.

— Après tout, fit la jeune fille, s’amusant à effeuiller les pétales parfumés d’un bouquet qu’elle portait au corsage, ce n’est pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends, mais fières, c’est sot et ridicule.

Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare éteint.

— Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il enfin.

— Moi, un bon parti, mon oncle?... Dites plutôt que je puis faire un beau mariage, cela, oui.

— Quant à ça, c’est sûr, tu épouseras un nabab.

— Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de l’argent ? une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; l’or peut faire le bonheur d’une sotte, pas le mien.

— Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais tu seras riche toi-même.

— Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens de ma mère ne constitue pas une dot brillante.

— Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant d’oncle? Tu as des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis doubler, tripler même ta dot insuffisante.

— Mon oncle, vous êtes bien bon, mais...

Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle tête blonde:

— Je ne veux pas être prise pour mon argent.

M. Simiès se mit à rire bruyamment.

— Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant! Mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus au temps des cours d’amour, Dieu merci! c’était aussi celui de la tyrannie. Il n’y a plus au monde que les mariages de raison ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations, enlèvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne t’en déplaise, mignonne, on n’adore plus que le veau d’or, son règne est bien établi, mets-toi cela dans la tête et apprends comme les autres à faire la courbette devant lui.

— Et cela rend heureux?

— Si l’on sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait toujours faire si elle est adroite et rusée. Monter toujours, s’enrichir le plus possible et jouir à satiété de tout ce que l’existence, qui ne nous est pas donnée deux fois, offre de plus agréable, voilà la seule vie sensée, parce que tout sera fini dès que la machine sera détruite.

— C’est-à-dire à la mort, mon oncle?

— Oui. Un mauvais moment à passer, je l’avoue, mais bast! pourvu qu’on ait profité de ce qui vient avant et qu’on ait bu à pleines lèvres à la coupe des ivresses!

— Et aussi pourvu qu’on ait rendu heureux les autres, mon oncle?

M. Simiès ricana sèchement:

— Ma chère, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond, quoique son origine soit sotte: "Charité bien ordonnée commence par soi-même."

— Mais, mon oncle, c’est la devise des égoïstes.

— Eh! parbleu! ma nièce, il n’y a d’heureux en ce monde que ceux qui n’ont pas de cœur. Ceux qui s’occupent du bonheur d’autrui avant le leur propre ne sont que des imbéciles. Va te coucher, fillette, et nous te découvrirons bien un mari facile que tu mèneras par le bout du nez, et qui soit surtout plusieurs fois millionnaire.

Cette perspective ne parut pas éblouir Gilberte qui se dirigea vers son appartement d’un air soucieux.

Cet appartement était un joli nid rose qu’elle avait fait arranger à son gré et qui encadrait fort savamment sa beauté de blonde.

Des deux côtés de la cheminée se voyaient les portraits de son père et de sa mère à laquelle elle ressemblait beaucoup.

Gilberte s’accouda sur le marbre et examina, dans la glace qui reflétait le feu des bougies, son gracieux visage blanc et rosé, éclairé de beaux yeux sérieux. Ces yeux se regardèrent profondément, comme si elle eût voulu lire dans ses propres prunelles jusqu'à son âme.

— Mon oncle est dans l’erreur, murmura-t-elle toute rêveuse, l’argent ne fait pas uniquement le bonheur, cela c’est dans tous les livres; avant lui il y a l’amour, un sentiment que je ne connais pas, que je ne saurai peut-être jamais. Je ne manque de rien, je mène une vie luxueuse et... il y a en moi quelque chose qui n’est jamais satisfait, qui demande avidement à être comblé.

"Mon oncle est aussi dans l’erreur en affirmant que les égoïstes seuls sont heureux: j’aurais honte de ne penser qu’à moi et je n’y trouverais pas de jouissance. S’aimer avant tout n’apporte qu’une félicité relative; le cœur humain ne peut se suffire à soi-même; moi, je ne me suffis pas."

Elle se détourna lentement et soupira:

— Où trouver ce qui me manque?

Puis elle se mit à détacher ses beaux cheveux ondés et se coucha sans un mot de prière à Dieu, comme tous les soirs.

Gilberte ne savait pas prier.

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