‹ Une pupille gênanteChapitre 16 sur 22 · VI

VI

Après l’algarade très vive qu’il avait fait subir à sa nièce, Simiès, rouge encore de sa colère, se rendit au cercle où il joua, perdit et gagna, ce qui le mit en meilleure humeur. Il écouta la conversation que tenaient quelques habitués assez près de lui; on parlait de l’australien Mahoni et ce que l’on disait n’était pas à son avantage.

Simiès dîna au cercle et ne rentra que le soir, un peu penaud des propos qu’il venait de recueillir sur celui qu’il désirait tant pour neveu.

"La petite aurait-elle eu plus de flair que moi? se dit-il, ou bien me suis-je laissé berner comme un imbécile? Bah!... nous lui trouverons un autre mari, et elle fera la paix avec son vieux grognon d’oncle. Je parie qu’elle n’a pas pris mes menaces au sérieux et qu’elle dort maintenant sur ses deux oreilles dans son nid capitonné."

Il essayait de se le persuader, le pauvre Simiès; mais, avant d’entrer chez lui, il alla frapper à la porte de Gilberte.

"Elle dort, se dit-il, n’entendant point de réponse; demain elle aura tout oublié."

Mais, en dépit de lui-même, il était inquiet et, tandis que Lazare le déshabillait en silence, il n’osa l’interroger, appréhendant ce qu’on pourrait lui apprendre.

Le lendemain il sonna son valet de chambre le plus tard possible; néanmoins il s’éveilla de bonne humeur; quand on est M. Simiès et qu’on a gagné la veille au poker une somme assez ronde, cela fait oublier bien des soucis.

Cependant, il observa sur la figure de Lazare une gravité inusitée et, dès qu’il fut habillé, il courut à la salle à manger dans l’espoir d’y trouver une Gilberte un peu pâle, un peu boudeuse, mais enfin Gilberte.

Il n’en fut rien et sur le grande table ovale une seule tasse attendait devant le chocolat fumant.

Alors le vieillard devenu tout tremblant s’en alla à l’appartement de sa nièce; il le trouva vide; le lit n’avait pas été défait et le foyer restait froid.

Il frissonna en refermant la porte; cette chambre lui fit l’effet d’un tombeau.

"Bon! se dit-il, essayant de se tromper lui-même, elle veut me faire peur, la rusée, en se montrant dramatique comme une jeune première des Français, mais je parie qu’en ce moment elle déjeune de fort bon appétit chez les Arcane ou les Millagri, ses amis qui rient avec elle du tour qu’elle me joue. Mais moi aussi je vais lui en jouer un et je rirai aussi."

Il eut un petit rire aigu, en effet, et déplia sa serviette pour prendre son chocolat; mais ce matin-là, par hasard, il n’avait pas faim et cette place vide en face de lui l’exaspérait.

Depuis un mois environ la dernière institutrice de Gilberte avait été remerciée; Simiès n’avait pas le don de retenir chez lui les demoiselles de compagnie et les gouvernantes; et comptant bientôt marier sa nièce, il n’avait pas voulu introduire de nouveau une étrangère dans sa maison pour si peu de temps.

Aussi n’y avait-il pour le renseigner que Mme Dutel, la femme de charge, qui accourut toute mielleuse et hypocritement désolée à l’appel de son maître.

Simiès, d’un air qu’il tentait vainement de rendre négligent, s’enquit de l’heure où Mademoiselle Mauduit avait quitté sa demeure.

— Je ne sais pas au juste, Monsieur, mais il faisait nuit et Mademoiselle a fait charger sa malle sur une voiture pour se faire conduire à la gare.

— Sa malle? A la gare? Quelle gare?

— Je ne sais pas, Monsieur, c’est la concierge qui a assisté au départ, et Monsieur sait que la brave femme n’a pas la mémoire longue.

— C’est bien, allez-vous-en.

Mme Dutel s’éloigna en feignant d’essuyer une larme; mais, une fois la porte refermée, elle murmura:

— Tu ne la retrouveras pas de si tôt, vieux fou, et moi je m’en réjouis, car je vais être maîtresse au logis à présent.

Sans faire atteler sa voiture, Simiès s’habilla et, arrêtant une voiture au passage, il se fit conduire successivement à la gare Saint-Lazare, à la gare du Nord, de l’Est, de Lyon où enfin on le renseigna: en effet, la veille au soir, une jeune et jolie demoiselle avait pris un billet pour Marseille et était partie toute seule par l’express du soir.

"A Marseille? si disait Simiès en remontant en voiture; que diable irait-elle faire là-bas? C’est une erreur de cet animal d’employé."

Mais tout à coup il se frappa le front:

— Tonnerre! s’écria-t-il, et les Daltier que j’oubliais!... Parbleu! c’est chez eux qu’elle est!

Son mauvais sourire railleur reparut sur ses lèvres flétries:

— Ah! pour le coup, c’est là qu’elle va s’amuser! Autant entrer au couvent. Je parie ma tête qu’elle me revient avant trois jours.

Heureusement qu’il ne pariait qu’avec lui-même, le pauvre Simiès, car il risquait fort de perdre.

En chemin, ses réflexions s’assombrirent encore cependant: les jolies amazones qu’il rencontrait, allant au bois ou en revenant, lui rappelaient la fugitive.

— L’ingrate! murmurait-il, oubliant que c’était lui qui l’avait chassée de sa maison, l’ingrate!

Lazare, qui, à midi, lui servit son déjeuner, reçut plus d’une rebuffade. Simiès trouvait mauvais et interminable ce repas que n’assaisonnaient pas les joyeuses saillies de Gilberte; elle était si amusante, cette petite; elle ne restait jamais à court pour répondre; elle savait si bien contrefaire les gens ridicules ou poseurs!

Son café pris, Simiès alla fumer son londrès au salon selon son habitude, mais le salon aussi lui parut vide et glacial et il eut envie de briser le clavier encore ouvert où l’absente avait si souvent promené ses mains savantes.

Ce dont il ne se souvenait plus, c’est que ce jour était son jour de réception, et à l’heure du five o’clock survinrent des visiteuses auxquelles le malheureux ne put fermer sa porte, quelque désir qu’il en eût.

Il songea un instant à prétexter une indisposition, une migraine de sa nièce pour cacher cette absence intempestive, mais il pensa que tôt ou tard on saurait tout et il raconta qu’une petite altercation ayant eu lieu entre sa pupille et lui, elle en avait profité pour aller voir des parents qu’elle avait en Provence.

— Votre nièce est un caractère, Monsieur Simiès, dit quelqu’un.

— Bah! qu’appelez-vous un caractère? Ma nièce Gilberte a toujours aimé l’inaccessible, l’extraordinaire; ces jeunes filles, voyez-vous, ça a des idées, des idées!...

On pensa que Mlle Mauduit avait eu en tête quelque fantaisie pour un freluquet quelconque et que son oncle n’avait pas voulu permettre ce mariage.

On en profita pour déblatérer par derrière contre le tuteur et sa pupille.

Ce fut avec un soupir de soulagement que le vieillard vit ses visiteurs s’éloigner.

Demeuré seul, il regarda le feu et pensa à l’enfant, à l’ingrate, à la révoltée.

Il se souvint qu’un jour, aux Marnes (il y avait six ou sept ans de cela), il l’avait grondée, injustement, c’est vrai, car on l’avait induit en erreur, et Gilberte était partie du château, le même soir, s’en allant à travers la nuit dans la grande avenue, son petit paquet sous le bras, bien décidée à quitter son oncle plutôt que de subir ses reproches immérités.

Alors il avait couru à sa poursuite, lui avait presque adressé des excuses et ne l’avait ramenée à la maison qu’à force de caresses.

"Je n’aurais pas dû lui parler d’héritage, pensait-il, la petite est si fière! Cette parole échappée à ma colère l’a cinglée comme un coup de fouet, elle ne me pardonnera pas cela. Et puis j’ai été un peu sot de vouloir la forcer à épouser Mahoni; après tout, ce n’est pas un beau type... Gilberte vaut mieux que cela... Aurait-elle par hasard un faible pour quelque autre?... Non, parbleu! elle me l‘aurait dit ou bien je l’aurais deviné. Aimera-t-elle seulement jamais? Ma pupille est une énigme, tantôt feu, tantôt neige. Je crois qu’elle a des aspirations indéfinies dont je n’ai pu la guérir; ça ne m’étonnerait pas si elle reniait tout ce que je lui ai enseigné. Ah! ce n’est pas moi qui changerai!... Si jamais on me voit croire à quelque chose, c’est que j’aurais bu du haschich ou que je serai tombé dans l’enfance!"

Simiès essaya d’occuper sa soirée comme il put, il alla au théâtre; on jouait une pièce qu’il connaissait de longue date et qu’il trouva insipide.

Il prit sa lorgnette et examina les groupes occupant les loges et les fauteuils; il se retira dégoûté de son examen.

Qu’y avait-il là, en effet, à part quelques personnes de distinction: des couples interlopes, des créatures stupides à la tournure de bouchères endimanchées, étalant leurs diamants et leurs costumes éclatants; des banqueroutiers, des voleurs, des Juifs, des imbéciles; des petits jeunes gens fats, vulgaires et avachis, incapables de prononcer une phrase en français, occupés à lorgner impertinemment toute la salle.

— Qu’a donc le vieux Simiès? se demandait-on au foyer; il a l’air tout chose, on dirait qu’en une journée il a pris vingt ans de plus.

Simiès, en rentrant, trouva un télégramme lui annonçant que sa nièce était saine et sauve à Marseille. Un juron lui échappa; en s’étendant dans son lit, ce soir-là, il constata qu’il avait trouvé le temps long.

"Bah! se dit-il, laissons les ingrats de côté et jouissons encore; au fond, il fait meilleur être sur la terre que dessous."

Mais ce vieillard devait avoir le châtiment de sa vie inutile : après avoir goûté à toutes les ivresses, l’ennui allait le surprendre; il avait gâché sa jeunesse, il devait mourir seul, sans un parent, sans un mai sincère pour lui rendre la mort douce.

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