‹ Une pupille gênanteChapitre 3 sur 22 · III

III

— Non, je n’aime pas mon oncle, disait Gilberte en secouant sa tête blonde avec mélancolie.

— Pourquoi? demanda à son tour Lazare en frottant énergiquement son argenterie tandis que la petite fille le regardait faire avec distraction.

— Parce que... parce que... je ne sais pas; il est si différent de mon pauvre papa.

— Il est cependant bon pour vous quelquefois, à sa manière.

— Oui, à sa manière, répéta Gilberte.

— Est-ce qu’il vous fait peur? demanda Lazare en secouant sa peau de chamois.

Gilberte allongea ses lèvres roses:

— Non, sauf quand il se met en colère. Papa se fâchait quelquefois, lui aussi, mais sans crier comme mon oncle. Et puis mon oncle il dit des choses, des choses enfin qui sont tout le contraire de ce que disait maman.

— En fait de religion sans doute?

— Oui, en fait de religion. Est-ce que vous pensez comme mon oncle, vous, Lazare?

— Dame, Mam’zelle, Monsieur est si savant; autrefois, moi, je croyais comme vous; à présent ça a changé. Monsieur m’a dit tant de fois que j’étais un imbécile auparavant.

— Ah!

Et Gilberte rêva quelques minutes sur ces paroles, son fin menton blanc dans sa petite main délicate.

— Est-ce que vous vous plaisez à Paris? reprit Lazare pour rompre le silence.

— Je suis si peu sortie encore! répondit l’enfant.

— Dame, Mam’zelle, vous vous êtres enrhumée et vous n’avez pu beaucoup vous promener. C’est tout de même une chance, allez, cette bronchite qui vous tient là; sans elle, vous entriez en pension tout droit.

— C’est joli, ici, dit Gilberte qui suivait sa rêverie; mais chez mon papa c’était plus beau encore.

— Aux Antilles, n’est-ce pas?

— Oui; il y avait la mer si bleue, des fleurs si parfumées, un jardin superbe.

— Mais, si vous aimez la campagne, vous vous plairez aux Marnes.

— Aux Marnes?

— Oui, une grande propriété que possède Monsieur dans l’Isère. Moi, j’aime mieux la ville, parce qu’il y a les amis, les cafés où l’on va un peu rire avec les camarades quand on a fini l’ouvrage. Cependant aux Marnes on reçoit quantité d’étrennes; Monsieur a beaucoup de visites, vous y mènerez joyeuse vie, allez, Mademoiselle.

— Moi, je ne dois pas m’amuser cette année, Lazare, fit Gilberte en jetant un regard éloquent à ses vêtements noirs.

— Oh! que si; Monsieur vous fera bien divertir pour peu que vous vous y prêtiez un peu. Plus vous vous montrerez gamine et dégourdie, plus il vous gâtera; il est comme ça, Monsieur.

— Maman n’aimait pas, au contraire, que je me montrasse ainsi.

— Ah! c’est certain qu’il est plus joli pour une demoiselle de n’être pas trop garçon, mais puisque Monsieur est votre maître à présent et que c’est son goût, faut vous permettre de petites diableries qui le feront rire.

Gilberte ne répondit pas et alla chercher sa poupée délaissée sur le tapis.

Son oncle était bien peu apte, hélas! à comprendre cette nature fine et aimante qui, avec une éducation chrétienne, fût devenue exquise. Le malheureux voulait, selon son expression, façonner à sa manière le caractère et l’esprit de la fillette, en faire une philosophe, une libre penseuse, et Dieu sait que cette œuvre satanique lui était facile, car l’enfant était jeune et son intelligence aimait à fouiller tous les mystères, à savoir tout ce qu’elle ignorait.

Néanmoins, Gilberte n’avait pas fait un grand pas dans le cœur de Simiès: il n’admirait encore en elle que sa beauté qui le flattait; il était fier quand il la montrait à ses amis ou, s’il sortait avec elle, d’entendre murmurer autour de lui:

"La ravissante fillette!"

Seulement le sérieux et la mélancolie de ses neuf ans l’ennuyaient.

"Bah! se disait-il, sous peu de jours elle va entrer en pension et quel débarras. Je ne l’en retirerai que pour la marier, et vive la joie! ma tutelle ne m’aura pas trop pesé!"

En attendant, il pesait assez durement sur la vie de l’enfant et se montrait parfois dur jusqu'à l’exagération.

Un matin, à déjeuner, on servit des œufs brouillés, la bête noire de Gilberte!

Elle refusa de se servir lorsque le plat lui fut présenté et elle leva sur son oncle un regard craintif qui n’échappa point au despotique vieillard.

Il fit signe à Lazare qui obéit à regret et il mit lui-même sur l’assiette de la petite fille une portion assez considérable du mets détesté.

L’enfant résista d’abord.

— Si vous ne mangez pas cela tout de suite, lui dit Simiès avec rudesse, je fais étrangler aujourd’hui même votre chien Néro que vous aimez tant.

Entre son fidèle ami et les œufs brouillés Gilberte ne balança point et se mit en devoir d’obéir, mais son petit cœur se soulevait bien fort et elle pensait:

"Comme il est méchant, mon oncle!"

Pendant ce temps Simiès se félicitait in petto, se disant:

"Décidément je suis fait pour élever et mâter les petites filles indisciplinées; mon système est parfait."

Le repas terminé à la grande satisfaction de Gilberte, il l’envoya s’habiller pour sa promenade quotidienne; mais au bout d’un quart d’heure Mme Dutel vint prévenir son maître que l’enfant, tout à fait malade, ne pouvait sortir; il fallut la coucher et la nourrir de thé pendant quarante-huit heures. Comme elle eut un peu de fièvre et que Simiès, effrayé des conséquences de sa dureté, fit venir le médecin, celui-ci déclara que ce n’était qu’un accident, mais que la petite fille était d’une constitution délicate qui exigeait de grands ménagements.

— Elle va entrer en pension la semaine prochaine, dit le terrible oncle qui aspirait à cet instant de toutes les puissances de son âme.

— En pension? Eh bien! dans l’intérêt de votre nièce, je vous conseille de la garder un peu plus longtemps auprès de vous; vos soins lui sont nécessaires.

— Mais, docteur! s’écria l’infortuné tuteur, elle sera bien mieux soignée chez les dames H... que chez moi qui n’ai pas l’habitude des petites filles.

— Je ne suis pas de votre avis. Que vous importe de la conserver quelques jours ici? Il serait bien plus ennuyeux pour vous si les dames H... vous la renvoyaient tout à fait malade, une semaine après son entrée chez elles.

— C’est vrai, murmura l’égoïste, épouvanté de cette perspective.

Et il se décida à confier Gilberte aux soins de Mme Dutel encore une quinzaine.

Une après-midi, la fillette, guérie, quoique toujours un peu pâle, jouait avec une vieille poupée que, toute fanée qu’elle était, elle préférait aux splendides dames que son oncle, dans une heure de générosité, lui avait données; elle était seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berçait en silence sa chère Nora.

Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre, alternant dans une conversation animée; c’était celle de Mme Dutel et celle de Lazare qui balayait l’appartement.

— Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans s’arrêter de cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence, puisque vous avez un rendez-vous à Montmartre.

— Le temps d’aller et de revenir avant que Monsieur ne rentre, mon bon Lazare.

— Il n’en saura rien, Monsieur; ce n’est pas moi qui vous vendrai, allez, ni la petite.

— Pour ça non; la petite n’est pas bavarde.

— C’est ma foi vrai; il y a des moments où j’ai pitié de cette enfant, quand je la vois si seule, abandonnée à elle- même.

— Sans compter qu’elle ne sera pas beaucoup plus heureuse dans cette pension où Monsieur veut l’enfermer. Ah! si elle savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait tout ce qu’elle voudrait, de ce vieux mécréant.

— Vous croyez, Madame Dutel?

— Si je le crois, bonté du ciel! mais Monsieur disait lui- même hier: "Elle m’ennuie, cette mioche, avec ses grands yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne impertinence, si elle faisait un peu le diable à quatre dans ma maison, je crois que je l’aimerais."

— Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, ça n’est pas dans le tempérament de l’enfant; c’est doux, c’est sage, c’est résigné, mais ça ne sait pas se rebeller, et puis ça n’a pas de ruse, c’est franc comme l’or; ça n’ira jamais à Monsieur.

Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cœur battant, se rapprocha de la porte.

"C’est mal ce que je fais, se disait-elle, c’est mal d’écouter les conversations des autres, maman me ferait honte et elle aurait raison, mais je ne peux pas m’en empêcher."

— Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce; un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.

— Ah! Dieu non, quel démon!

— Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle ferait le bonheur de Monsieur.

— Et cependant, Lazare, ce n’est pas beau; moi qui vous parle, j’ai refusé d’entrer chez Mme Martelle comme gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette enfant.

— C’est sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux que j’ai vus chez mes maîtres d’avant cette maison-ci, c’est bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M. Simiès...

— Un fameux original, Lazare!

— Puisqu’il a ses idées à lui sur l’éducation, faut bien les flatter, ses manies; puisqu’on le sert et qu’il paie bien, faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du nez.

Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois l’infortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car l’enfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles qu’elle venait de recueillir.

Ainsi son oncle l’aimerait si elle était méchante, si elle lui tenait tête? Comme c’était étonnant! son papa et sa maman l’aimaient et la caressaient autrefois, justement quand elle avait été obéissante et sage.

"Alors je serai colère, bruyante et insupportable, se dit la fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite âme agitée; je serai comme cela puisqu’il le faut pour être aimée ici.

"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; c’est toujours ça de gagné. Quelle chance!"

Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se refléta en partie dans la glace: elle put voir tout à son aise ses cheveux d’or ondés, ses grands yeux brillants, sa peau blanche et sa bouche rose.

"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle après cet examen, ils le disent tous, même les passants des rues... Alors, à présent il va falloir être indisciplinée et capricieuse? ça va être très drôle."

Puis, une pensée soudaine lui venant à l’esprit:

— Maman!... balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut se jeter sur son petit lit où elle s’endormit dans ses larmes.

Pauvre âme enfantine qu’on allait flétrir ainsi, d’où l’on enlevait peu à peu les douces qualités et les sages résolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui prétendait la former et ces serviteurs ignorants et dépourvus de tact?

Heureusement que Dieu a des grâces réservées à ceux qu’il expose ainsi aux griffes du démon, et souvent la lutte des premières années prépare l’âme et la trempe fortement pour l’avenir.

Page 1