‹ Une pupille gênanteChapitre 8 sur 22 · VIII

VIII

Entre sa treizième et sa dix-septième année trois incidents, malheureusement trop rapides, amenèrent une diversion salutaire dans la vie dissipée de Gilberte Mauduit.

Mais ils s’effacèrent trop vite de sa mémoire et, grâce à la funeste influence de Simiès, ne lui laissèrent aucun souvenir bienfaisant.

Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, où, sur la demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villégiature cette année-là.

Un matin, M. Simiès reçut l’annonce de l’arrivée d’un nouvel hôte; un de ses petits-neveux qu’il connaissait peu et qui venait parler avec lui d’affaires importantes.

Le jeune homme suivait de près le télégramme, et le châtelain des Marnes n’eut que le temps d’envoyer une auto à la gare.

Gilberte était absente depuis le matin, ayant voulu faire une longue chevauchée avec Thomas, le vieux piqueur.

Simiès n’avait jamais professé de sympathie bien vive à l’égard des Daltier, ses parents éloignés; cependant Albéric, le fils aîné, celui qui allait arriver, était le bienvenu ce jour-là aux Marnes dont les hôtes se faisaient rares; c’était une nouveauté, une distraction.

Dès son entrée au château et après avoir remis un peu d’ordre à ses vêtements dans la chambre qui lui avait été préparée, le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui avaient motivé son voyage; la conversation dura jusqu’à ce que le premier coup du déjeuner réunît au salon tous les convives des Marnes.

Au second appel, Gilberte n’avait pas encore paru.

— Bah! dit Simiès en riant, il est dans les habitudes de ce petit despote de ne jamais se soucier de l’exactitude, mais aujourd’hui nous ne l’attendrons pas, car Albéric arrive de voyage et doit avoir besoin de réparer ses forces.

Et, malgré les protestations de son neveu, il entraîna la petite société à la salle à manger.

Ils en étaient aux huîtres lorsque, par la porte-fenêtre ouverte pour laisser pénétrer à la fois l’air pur et le soleil, une grande ombre s’allongea sur le sol tandis qu’un rire frais se faisait entendre.

Tous levèrent la tête et demeurèrent stupéfaits; Simiès, lui, sourit sans perdre un coup de dent.

C’était tout simplement Bayadère, la jolie jument alezane de Mlle Gilberte Mauduit, montée par l’espiègle fillette qui faisait ainsi sa rentrée au logis; la cravache dans sa petite main gantée, la gaîté aux lèvres et aux yeux, le chapeau à plume coquettement posé de côté sur ses cheveux d’or en révolte, l’enfant était ravissante.

— Elle va se tuer! s’écria quelqu’un voyant glisser sur le parquet ciré les quatre fers de l’animal.

— Me tuer? pas de danger, répliqua Gilberte. Bayadère a l’habitude de ces équipées-là. Je l’accoutume à marcher partout et sur tout.

Puis elle rougit en apercevant fixé sur elle le regard de deux yeux bleus sévères au fond desquels luisait comme un sourire.

Albéric Daltier s’était levé pour saluer l’arrivante, et, jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main à la gentille amazone.

Mais, avant qu’il eût accompli ce mouvement, d’un bond leste et gracieux elle avait glissé le long de la selle jusqu'à terre.

— Mon oncle, dit-elle un peu confuse à M. Simiès, il fallait me prévenir que vous aviez un nouvel invité et j’aurais fait une entrée plus correcte.

— Bah! cela n’a pas d‘importance, fit Simiès en buvant son madère; Albéric est ton cousin, au dixième degré je crois, il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce que tu nous a présenté Bayadère en te présentant toi-même, n’est-ce pas, Albéric?

Le jeune Daltier répondit quelques mots gracieux avec une nuance de fine raillerie.

Gilberte porta à ses lèvres un petit sifflet d’argent dont elle tira un son prolongé; bientôt parut un groom; il emmena Bayadère qui commençait à donner des signes d’impatience et qui allongeait sa tête joyeuse vers la corbeille de pain.

— Va vite t’habiller ou bien il ne restera plus d’huîtres pour toi, dit M. Simiès à sa nièce.

Lorsque Gilberte reparut, elle avait changé sa robe de cheval contre un ravissant costume bleu et blanc et elle déclara avoir une faim de loup.

Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit à causer tout en mangeant, et Albéric qui la voyait pour la première fois n’en revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, à peine sortie de l’enfance, jugeait tout, parlait de tout, donnait son avis sur tout.

On citait un chanteur célèbre.

— Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une méthode adorable, mais il perd la voix.

Puis une autre:

— Oh! celle-ci, elle est coulée, sauf pour l’Amérique et la Russie peut-être.

Simiès poussa le coude de son voisin:

— Elle est étourdissante, n’est-ce pas?

— Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour parler politique et chauffer son élection, enrageait de voir cette petite fille tenir le dé de la conversation.

Un des invités, un tout jeune homme qui, depuis quelques mois, allait de château en château dans l’espoir de cueillir une dot et une femme avec, parla des espérances qu’il avait d’obtenir la main d’une jeune fille très riche et très bien élevée, mais bossue.

— Oh! fit l’enfant terrible, à votre place, Monsieur Ernest, je n’épouserais pas.

— Pourquoi cela, Mademoiselle?

— Parce que Uranie Cicelay a beaucoup d’esprit, beaucoup trop ; elle vous roulerait à plate couture, et malgré la grosse fortune qu’elle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.

— Mon Dieu, Mademoiselle, répondit doucement le jeune homme qui riait jaune, il y a si peu de caractères qui sympathisent ! si la femme a des goûts casaniers, le mari a tant de moyens de tuer le temps: les amis, le cercle...

— Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pour vous autres hommes!

— Elle a de l’esprit jusqu’au bout des ongles, s’écria Simiès en enveloppant sa pupille d’un regard d’adoration.

"Et du fiel jusqu’au bout de la langue, pensa le chasseur de dots, exaspéré. Quelle petite peste! Si l’on ne mangeait si bien chez son oncle, on fuirait cette maison."

Quant à Albéric Daltier, il considérait avec une stupeur qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement les réflexions originales.

On apporta le courrier au dessert et Gilberte s’en empara avant son oncle et ouvrit une lettre imprimée sur papier glacé chiffré de gris. Elle lut tout haut:

"Monsieur et Madame Querréal ont l’honneur de vous faire part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred Nancé, etc."

— Eh bien! ça, c’est stupide! s’écria Gilberte en froissant le papier dans sa main.

— Stupide? pourquoi?

— Parce que c’est unir misère et pauvreté; les Querréal n’ont rien ou à peu près, et Alfred Nancé vit de sa petite place au ministère; avant peu ils seront sur la paille.

— Comme les Marsille, ajouta Simiès de sa voix affilée comme une lame.

Gilberte s’apprêtait à lancer une seconde épigramme lorsqu’elle rougit de nouveau en voyant fixés sur elle les yeux d’acier de son cousin, pleins d’un indicible dédain.

— Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mâle et harmonieuse, êtes-vous déjà tellement de notre siècle brutal que vous estimiez dans un mariage l’or avant la vertu et l’affection?

— Mon oncle dit, répondit l’enfant avec moins d’assurance toutefois, mon oncle dit que la pauvreté ou tout au moins les privations et la gêne engendrent beaucoup de désunions.

— Pour les cupides et les frivoles peut-être, non pour ceux qui ont l’âme assez élevée pour s’appuyer l’un sur l’autre dans les moments pénibles et trouver dans leur tendresse mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-être ou le plaisir.

Gilberte comprit la leçon et, pour la première fois de sa courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et l’ironie voilée de ces paroles.

— Ta ta ta, c’est très beau de parler d’amour et d’eau fraîche quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais la vie est longue, on s’en lasse vite, dit Simiès qui pelait un fruit superbe au bout de sa fourchette.

"Oui, quand on ne s’appuie pas sur Dieu", pensa Albéric.

La conversation prit un autre tour, sans que la verve de Gilberte s’arrêtât une minute; il semblait qu’elle voulût braver ce cousin dont elle devinait le blâme.

L’adorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir certainement, abîmait le prochain impitoyablement. Sa bouche rose blessait avec une cruauté inouïe; elle parodiait ceux qui lui déplaisaient et, du haut de son orgueil serein, jetait sa mordante épigramme sans se soucier du mal qu’elle pouvait faire, sans se soucier même des compliments que lui attirait son esprit.

Et c’étaient peut-être justement ceux qui la flattaient le plus qu’elle flagellait le plus rudement, inconsciente cependant de la dégradation de ces amis de son oncle qui avaient été en cela ses premiers maîtres.

D’une famille où l’amour du prochain était en honneur presque à l’égal de l’amour de Dieu, Albéric Daltier se sentait rempli d’une compassion infinie pour cette mignonne cousine qui ignorait absolument la vertu de charité.

"Si méchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle être autrement entre les mains de ce démon de Simiès?"

Certes l’enfant demeurait la candeur même, bien qu’elle entendît des choses qu’elle n’aurait pas dû savoir; on devinait que le fond de son innocence n’était pas altéré.

Elle avait un charme à elle, une riche et brillante nature, trop brillante peut-être; qui pouvait dire si, plus tard, bientôt, Simiès n’allait pas ternir cette divine candeur?

"Oh! pensait encore Albéric on devrait enlever les enfants à ces tuteurs-là, hommes sans foi ni principes; on devrait couper la langue à ceux qui se permettent de prononcer de tels discours devant de jeunes oreilles, de même qu’on devrait couper la main de ceux qui écrivent le mal."

A la fin du repas que l’épicurien Simiès aimait à faire traîner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de temps à autre un coup d’œil du côté de son grand cousin, se demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si sévères et quel était celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de compliments et n’avait pas conté de ces anecdotes qui font rire.

Sa belle et mâle figure rayonnait au milieu des visages cyniques qui l’entouraient; on le sentait au-dessus, bien au-dessus de ces vieillards blasés.

Lorsqu’on passa au salon et que Gilberte, déjà maîtresse de maison, eut versé le café dans les tasses, prise d’un caprice subit, elle tendit la main à son oncle qui offrait des cigarettes et des cigares aux invités.

— Une pour moi, mon oncle.

— Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit démon.

— Non, mon oncle. Donnez.

Simiès obéit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques bouffées d’un tabac turc assez fort.

— N’est-elle pas adorable? glissa Simiès à l’oreille de son neveu.

Albéric ne répondit pas et demeura grave.

Ce n’était pas ainsi qu’elles étaient élevées, les mignonnes jumelles, ses soeurs chéries, qu’il avait laissées dans la petite maison de Marseille, mais aussi elles étaient conservées sous l’œil jaloux de la plus sage et de la plus tendre des mères.

Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en quelles mains était-elle tombée?

L’enfant, cependant, commençait à se trouver mal à l’aise de son puéril amusement; déjà animée par la longueur du repas et le peu de vin fin qu’elle avait bu, elle sentit la tête lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au moment où les messieurs entamaient une discussion politique dont nos ministres faisaient les frais.

Albéric seul remarqua la pâleur de la fillette, et, laissant ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la terrasse où l’invitaient à la promenade le soleil encore chaud et la brise encore tiède.

Il y trouva Gilberte assise mélancoliquement sur un banc de bambou, toute blanche et toute languissante.

Il s’enquit de ses nouvelles avec intérêt, sans faire d’autre allusion à la gaminerie qu’elle avait commise, et lui demanda la permission de prendre place à côté d’elle, ce qu’elle daigna lui accorder.

Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il n’était pas dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, l’aplomb lui revenant avec les forces, elle questionna à son tour son grand cousin. D’où venait-il? Comment lui était-il parent? Comment ne l’avait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des soeurs et des frères?

Et, sur sa réponse affirmative:

— Ah! vous êtes heureux, vous! soupira l’enfant avec un accent de regret qui toucha le jeune homme.

Il vit alors que ce petit cœur égoïste avait une peine, et, adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie qu’elle menait chez son oncle.

Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée, ses plaisirs actuels et ceux qui l’attendaient dans l’avenir.

Il la laissa parler dans l’interrompre, puis quand elle eut fini:

— Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il n’y a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de devoir?

— Mon oncle éloigne de moi tout ce qui m’ennuie.

— Parce qu’il vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que la vie peut vous réserver plus tard.

— Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai un beau mariage.

— Quoi! vous y songez déjà?

— Oh! non, seulement je sais que je n’ai rien à craindre de l’avenir.

— Qu’en savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter d’une chose pareille? L’avenir ne nous appartient pas, il est à Dieu.

Gilberte eut un petit rire sardonique.

— Vous croyez en Dieu, vous?

— De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à fait oublié?...

— Oublié quoi?

Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:

— Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué qu’il vous est, hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous pas encore savoir prier?

— Mon oncle affirme que de nos jours on n’a plus besoin des principes austères d’autrefois; il dit qu’à présent la religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.

— La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier Dieu, mais c’est nier la lumière.

— La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite moue.

— Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend l’abus du plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la connaissez pas, la vie.

— Je ne la connais pas?

— Vous ne l’avez vue que de son côté rose et séduisant, ma pauvre petite enfant.

— Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquée en redressant sa taille menue.

— Vous n’avez jamais pleuré, poursuivit Albéric sans s’émouvoir de cette protestation.

— Si, j’ai pleuré.

— Quand cela? Il y a longtemps sans doute?

—Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que personne ne m’aimait.

Gilberte prononça ces mots d’une voix sombre en jouant nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli son petit tablier.

— Eh bien! il y a peu d’années de cela; avez-vous donc le cœur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé tout le souvenir du passé?

L’enfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.

— De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu farouche.

— Parce que j’ai pitié de vous.

— Pitié?...

Elle eut un petit rire orgueilleux.

— Pitié, quand tout le monde me porte envie?

— Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites illusion! J’estime que bien des malheureux, moins favorisés que vous sous le rapport des biens matériels, n’échangeraient pas volontiers leur sort contre le vôtre.

Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté, paraissait heureux de sa destinée.

— Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.

— Ce sont ceux qui espèrent en l’autre vie.

Il reprit après une pause:

— Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui couvrent le monde, que vous n’avez pas une idée de la véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement. Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous n’avez jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables, vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur qu’on leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas qu’il y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à l’eau noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne savez pas qu’il y a de pauvres mortes abandonnées dans la nuit faute d’un bras ami pour leur porter secours.

Gilberte l’écoutait toute pâle et frissonnante..

— Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?

— Hélas! oui, trop vrai.

—Alors, fit-elle toute révoltée, s’il y a un Dieu comme vous l’assurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux uns, de plomb aux autres? C’est injuste.

— Non, ce n’est pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au centuple dans l’éternité à ceux qui auront souffert ici-bas. C’est cette pensée qui les soutient, d’ailleurs, car avec les principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors pendant que je travaille, ce n’est pas juste; partageons tes joies; j’y ai droit autant que toi."

"C’est pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit aider celui qui ne l’a pas, s’il ne veut que l’éternité lui soit lourde."

— Et moi alors? moi qui n’ai jamais pensé à cela? murmura Gilberte très troublée.

— On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance; d’autres enfants que vous sont dans le même cas, hélas! Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la nourriture si précieuse à l’affamé; dans ces restaurants élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé, où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une famille pauvre pendant un mois.

— Oh! c’est vrai, murmura l’enfant que ces paroles atteignaient en plein cœur; et ce n’est pas seulement cela, mais au jour de l’an on me donne des jouets, des boîtes de bonbons d’un prix fou; je regarde à peine les uns et je n’aime plus les autres.

— Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces serres que je vois d’ici et qui sont réputées magnifiques, vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons embaumés où sont semées à profusion les lumières et les plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un petit enfant qu’on a battu parce qu’il est rentré au logis les mains vides.

— Mais alors, s’écria Gilberte, pourquoi n’y a-t-il pas une loi pour que tous soient égaux; pour que les uns n’aient pas tout l’argent et les autres rien?

— Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous ne donnerait pas même vingt sous à chacun. C’est, je vous le répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance; à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser la vie en s’amusant uniquement sans jamais réfléchir ni songer aux autres.

Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur pensive qui la rendait si séduisante.

Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se rapprochaient d’eux en même temps que l’odeur des cigares trahissait la présence d’importuns.

— Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils vont du côté des serres; nous, allons à l’opposé, vers le bois.

Il obéit et se leva.

— Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t- il.

— Oui, répondit l’enfant rougissante, je suis tout à fait bien.

Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.

"Comme elle serait bonne et aimable si l’on ne s’empressait de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune homme en regardant la petite tête blonde qu’effleurait un rayon de soleil d’automne.

Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement les allées au feuillage rougeâtre.

— Je m’étonne que vous m’écoutiez si bien, dit tout à coup Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne; moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la vérité... un peu rude, un peu amère.

— C’est vrai, répondit naïvement Gilberte.

— Je ne fais jamais de compliments à ceux que j’estime.

— Alors vous m’estimez donc? dit-elle, toute joyeuse.

— Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer ni protester; c’est donc que vous sentez le bien et que vous avez le cœur et le sens droits.

— Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je deviendrais meilleure.

Elle réfléchit une minute.

— Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, c’est très agréable d’avoir la bride sur le cou; c’est très agréable que mon oncle soit, comme on dit, l’esclave de mes caprices; seulement...

— Seulement?...

— Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne pas non plus le bon exemple et... et quelquefois même il me fait honte.

— Comment cela, Gilberte?

— Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les infirmes; si vous saviez ce qu’il leur a répondu en leur refusant une aumône!

— Qu’a-t-il répondu, Gilberte?

— Eh bien! il a dit: "J’ai pour principe de ne jamais donner. Notre société est vraiment bien en retard; on devrait défendre l’accès de la rue aux misérables qui blessent la vue en étalant leur misère."

— Qu’ont répliqué les dames quêteuses?

— Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, c’est justement pour cela qu’il faut leur ouvrir des asiles où ils ne blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."

Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après dans l’escalier pour leur donner dix francs qui me restaient de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon mois.

— Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite main de sa compagne.

— Et puis, je n’aime pas non plus quand mon oncle s’emballe en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une nouvelle guerre; pas difficile, il a passé l’âge où l’on est enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il s’est beaucoup amusé; il avait de l’argent et des protections... Moi je trouve que c’est très mal d’avoir joui quand les autres souffraient.

— Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put s’empêcher de s’écrier Albéric.

— Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de grands mots de liberté, de fraternité et d’égalité, mais ils pensent tous à eux d’abord, à commencer par cet affreux M. Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer député, harangue sottement les populations et les flatte par devant pour s’en moquer ensuite par derrière. Tenez, comme cela.

Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte monta sur un banc et contrefit l’orateur, ce qui amena un sourire sur les lèvres d’Albéric.

Puis ils s’assirent tous les deux; ils n’étaient las ni l’un ni l’autre de leur sérieux entretien.

— Comme vous seriez bonne si..., soupira Albéric en contemplant l’exquise tête blonde qui se levait vers lui.

— Si j’étais élevée autrement, n’est-ce pas? Comment être sage aussi, poursuivit l’enfant avec une moue expressive, comment être sage quand on est si petite et qu’on ne dit jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y aura une chose que je pourrai faire: donner tout l’argent de ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert, n’est-ce pas?

— Le pourrez-vous seulement?

— Puisque je fais mes quatre volontés.

Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui n’en faisait pas usage quand il le fallait.

— Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la petite fille, savez-vous que votre oncle m’a chargé de vous annoncer quelque chose.

— Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés. Pourquoi mon oncle ne me l’apprend-il pas lui-même?

— Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.

— Qu’est-ce donc? fit Gilberte anxieuse.

— Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant quelques mois.

— Pourquoi cela?

— Il faut qu’il parte pour un long voyage.

— Où?

— A New-York, où il a des placements importants; selon qu’il reste ou qu’il y aille, ses capitaux seront perdus ou triplés.

— Alors, qu’il parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne m’emmène-t-il avec lui?

— C’est un voyage trop fatigant pour une fillette de votre âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant qu’il serait tout aux affaires? D’ailleurs ne craignez pas, il ne sera pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes intérêts, doit l’accompagner.

— Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen qui est nulle et qui n’a aucun empire sur les domestiques.

— M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Mais voilà, la pension vous effraie.

— Pour ça oui; qu’on ne m’en parle pas. Je n’en veux à aucun prix.

— Alors, il n’y a d’autre moyen que de vous confier à des amis.

— Lesquels? je ne vois pas...

— J’ai cru que vous en aviez beaucoup.

— Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables amis... c’est autre chose.

— Votre oncle a parlé, je crois, d’une famille Lémo.

— Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.

— Gilberte!

— Est-ce que je fais quelque chose de mal? J’ai l’habitude de dire ce que je pense. Je vous jure que c’est vrai.

Elle prit une petite mine sérieuse.

— Tenez, je suis sûre que vous m’approuveriez si je demandais à aller chez les de Carcanne.

— Je ne les connais pas.

— Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une piété peu ordinaire.

— Ce serait le cas de vous retremper l’âme dans un milieu plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir ces gens-là en haute estime.

— Ca c’est sûr; seulement il me laissera aller chez eux, d’abord parce qu’ils sont affables et me recevront avec plaisir, puis parce que j’y rencontrerai des enfants de mon âge.

— Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit s’arranger dans le plus bref délai.

— L’absence de mon oncle va durer combien de temps?

— Un an au plus.

— C’est affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!...

— Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera salutaire.

— Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos autres amis.

— Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des histoires par son grand cousin! s’écria Simiès en apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade. Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires, mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.

Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien favori qui arrivait en flairant sa trace.

Simiès se glissa vers son neveu:

— Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la chose?

— Un peu tristement, mais avec soumission.

— Sans trop trépigner?

— Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais elle l’accepte, puisqu’elle est nécessaire.

— Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler cette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.

— Nullement.

— Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?

— Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois, au fond, très raisonnable.

— Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car c’est le diable en jupons, mais avouez qu’elle est étourdissante, adorable.

— Charmante, en effet, quand elle le veut bien.

Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle, redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne pouvait souffrir.

Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une véritable surprise.

De son côté, Gilberte se disait:

"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric! Comme il dit simplement ce qu’il pense et comme cela lui donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui n’est occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de lord Firm qui ne pense qu’à l’engraissement de ses terres! Albéric Daltier, lui, est quelqu’un. On sent que cette bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, n’a jamais menti. Qu’est-ce qu’il doit penser de moi qu’il a vue moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques sur mon prochain? J’ai honte quand ses yeux bleus, calmes et pensifs s’arrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte Mauduit, qui, dit-on, n’a peur ni de Dieu ni du diable. Lui seul ne m’admire point, ne me flatte point, et je l’ai écouté parce qu’il m’a dit la vérité."

Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqu’alors, une inexprimable lassitude lui étreindre le cœur.

Mais ce n’était encore qu’une fillette, et, retournant sur l’oreiller son joli visage ensommeillé, elle s’endormit profondément pour rêver de l’Amérique et des de Carcanne.

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