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Chapitre 2

Valentine fit rapidement sa toilette, passa un peignoir flottant, et, après avoir serré la lettre dans un tiroir dont elle prit la clef, elle se rendit dans le petit salon contigu à sa chambre, où René l’attendait.

— Vous avez l’air fatigué, lui dit-il en la voyant entrer. Pas de mauvaises nouvelles, j’espère ?

— Non, du tout.

Elle s’assit auprès de lui, sur un canapé étroit où ils trouvaient place en se serrant l’un contre l’autre, et elle le regarda de toute son âme. C’était la première fois qu’elle lui mentait, depuis le premier jour où elle l’avait vu, et ce mensonge lui coûtait plus qu’un cruel sacrifice ; mais elle connaissait René et le savait sujet aux découragements ; puis, si le malheur pouvait être détourné, pourquoi affliger son ami par des inquiétudes inutiles ?

Il examinait le front pur, les yeux limpides de la jeune femme avec une sorte de soupçon.

— Vous avez la fièvre, lui dit-il.

Elle retira sa main brûlante.

— J’aurai eu froid au jardin, dit-elle précipitamment ; ce n’est rien. Vous ne m’en voulez pas, René, de ce que je vous ai dit tout à l’heure ?

— Moi, vous en vouloir de ce que vous êtes la meilleure et la plus noble des femmes ? de ce que vous avez besoin de dévouement et de sacrifice, comme les autres ont besoin de parures et de plaisirs ? Ah ! Valentine, je me demande comment vous avez pu m’aimer, moi qui ne suis qu’un enfant à côté de vous ! Que serais-je sans vous ?

— Un être bon et charmant, un peu faible, mais si loyal ! dit-elle en souriant. Tel que vous êtes, mon René, on vous aime, voilà l’essentiel !

Et la main sur la poche de son peignoir où elle avait caché la clef, elle pensait à la lettre enfermée dans le tiroir, la lettre qui détruisait le bonheur de sa vie.

— Tous les souvenirs de notre tendresse me reviennent ce soir avec un charme infini, continua le jeune homme en baisant l’un après l’autre les doigts délicats de Valentine ; je ne sais pourquoi ces chers tableaux défilent devant moi… Vous souvenez-vous de ce sentier creux en Bretagne qui descendait, descendait toujours sous une avalanche de ronces fleuries qui nous arrêtaient au passage… Il n’y avait place que pour un, vous marchiez devant, et à toute minute vous vous retourniez en souriant… C’est là que je me suis aperçu que je vous aimais, Valentine, et c’est là que je vous l’ai dit, quelques jours après…

Elle le regarda, arrêtant à grand-peine un flot de larmes qui montait tout à coup à ses yeux, et lui sourit avec une douceur infinie.

— C’est précisément ce sourire que vous aviez sur les lèvres lorsque vous m’avez tendu vos mains divines, ce sourire mouillé, où il y a des larmes… Vous pleurez, ma chérie ; qu’avez-vous ?

— C’est la joie, dit-elle, en cachant sur l’épaule de René ses yeux débordant de pleurs, c’est la joie d’être aimée ; et puis je ne sais ce que j’ai ; je crois que je suis un peu malade. Je vais me coucher ; les émotions ne me valent pas grand-chose, pas plus qu’à vous, mon ami, et nous avons remué ce soir des pensées très graves…

Elle se leva et le regarda, sa main posée sur l’épaule du jeune homme.

— Toujours et partout, dit-elle, en se penchant un peu pour mieux lire dans ses yeux ; toujours plus que tout, plus que mon bonheur, plus que mon honneur, au point de vous défendre contre vous-même s’il le fallait.

Elle s’inclina et lui donna un baiser.

— Ma vie ! dit-elle tout bas, et elle disparut.

Accablé sous le poids d’une émotion que trois ans de bonheur n’avaient pas usée, René regagna sa chambre, enivré, et cependant triste au fond de l’âme.

Valentine se mit au lit sur-le-champ et éteignit sa lumière. Il lui tardait d’être seule et de sonder l’abîme qui venait de s’ouvrir devant elle. Pour la relire, elle n’avait pas besoin d’avoir la lettre sous les yeux ; elle ne l’avait lue que deux fois, mais elle la savait par cœur.

Son mari se souvenait d’elle ! Après l’abandon le plus scandaleux, après huit années d’indifférence et d’oubli, sur un mot dit en l’air par un de ces oisifs qui parlent partout de ce qu’ils ignorent, il se souvenait qu’il avait une femme, que cette femme avait, elle aussi, des droits à la vie et au bonheur, et comme l’honneur de son nom exigeait qu’elle fût au-dessus de tout soupçon comme de tout reproche, il la sommait de le rejoindre et de vivre désormais auprès de lui !

« J’ai eu des torts, je l’avoue, écrivait M. Moissy, mais il n’est jamais tard pour se repentir ; persuadé maintenant que j’ai méconnu mon véritable bonheur, je viens vous proposer d’oublier la légèreté de ma conduite, et de me pardonner un égarement que je déplore. J’attends votre réponse avec une véritable impatience… »

Il continuait sur ce ton ; impossible de savoir s’il persiflait ou s’il parlait sérieusement ; une seule chose était claire : quelque part, il ne disait pas où, – il avait revu sa femme, elle lui avait semblé aimable et belle ; une fantaisie lui avait passé par l’esprit ; peut-être ce viveur acharné éprouvait-il le besoin de se refaire une existence paisible et bien ordonnée, – et il réclamait ses droits, avec l’accompagnement de quelques banalités polies pour faire passer sa demande.

— Non, non, et non ! criait l’âme entière de Valentine ! Non ! cet homme ne m’est rien ; j’ai mis ailleurs la confiance et le bonheur de ma vie ; il m’a abandonnée, je me suis reprise, je m’appartiens, je ne veux pas de lui ! je ne veux pas !

Elle se dit alors qu’elle ne répondrait point à cette lettre insolente ; forte des droits moraux que lui avait donnés son abandon, elle le prendrait de haut avec l’homme qui ne se souvenait de son titre d’époux que pour lui infliger une nouvelle torture. Pendant une heure elle s’arma de résolution et se confirma dans la pensée de se défendre. Puis son courage s’effondra devant l’impossibilité de la résistance, et elle se sentit faible.

Quatre années s’étaient écoulées entre le moment où Moissy avait brusquement délaissé sa femme, alors âgée de vingt-deux ans, et celui où celle-ci avait rencontré René d’Arjac. Pendant une année entière, elle avait vu le jeune homme de plus en plus souvent ; un séjour à la campagne chez une amie commune leur avait appris à se mieux connaître : quand ils eurent bien pénétré dans l’âme l’un de l’autre, ils s’aimèrent.

Que de luttes encore, avant que Valentine se décidât à déchoir de sa pureté ! Oublierait-elle jamais avec quelles larmes elle s’était donnée, avec quel désespoir profond, avec quel sentiment irréparable de sa chute ? Elle n’avait pas essayé de se justifier à ses propres yeux ; elle avait accepté sa déchéance comme le prix, moins de son bonheur que de celui de l’homme qui l’aimait si ardemment.

Elle avait pensé terminer sa vie heureuse au jour où les exigences de la société et la fin naturelle d’une passion, que ne sanctionnait pas l’éternité du mariage, mettraient René en demeure de se marier à son tour ; mais alors elle resterait seule, libre de ses actions ; elle n’appartiendrait plus à René, mais elle ne serait à personne, et elle pourrait consacrer le reste de son existence à veiller encore sur lui, de loin…

Soudain, ce rêve s’écroulait ; elle n’était pas libre ; elle n’était qu’une esclave, et son maître la réclamait…

— Oh ! René ! René ! dit-elle tout bas, en mordant le drap pour étouffer les cris d’une douleur aiguë qui traversait son cœur comme des coups de couteau.

Elle se tut soudain et resta immobile ; un bruit léger se fit entendre dans la pièce voisine, dont la porte était restée ouverte ; pieds nus, René venait écouter son souffle, pour s’assurer qu’elle dormait tranquille.

Que de fois ils s’étaient ainsi surpris l’un l’autre, inquiets, dans leur indicible tendresse, du repos et du sommeil de leur nuit ! Valentine étouffa ses sanglots, régularisa sa respiration, et parut calme. René, l’oreille tendue, écouta un instant, puis, satisfait, la croyant endormie, retourna dans sa chambre…

— Il m’envoie tout son cœur dans une pensée d’amour, se dit-elle, déchirée par une souffrance inouïe ; il songe à moi avec une bénédiction, et moi, malheureuse, je vais le perdre pour toujours !…

Elle attendit quelque temps, pour s’assurer que René s’était endormi, puis elle se leva à son tour, ferma sa porte sans bruit, alluma une bougie et se mit à écrire à son mari.

« Je ne sais, monsieur, lui dit-elle, quel motif vous pousse à me rechercher après une séparation dont la durée m’autorisait à croire que tous les liens étaient rompus entre nous. Pour ma part, je dois vous déclarer que vous m’êtes totalement étranger, et que rien ne saurait modifier sur ce point ma manière de voir et d’agir. Je vous prie donc, au nom des convenances, de me laisser la liberté dont j’ai joui jusqu’à présent et dont je n’ai pas abusé. L’existence que je mène, modeste et sans fracas, n’attire sur moi l’attention de personne ; je désire n’en point changer, et vous prie de faire droit à ce désir. »

Elle adressa sa lettre à l’hôtel que lui indiquait Moissy, et ce travail accompli, elle se sentit plus tranquille. Sa missive dûment cachée, afin que René ne pût la voir, elle retourna à son lit et dormit quelques heures d’un sommeil troublé.

Quand elle s’éveilla, elle avait tout oublié ; le soleil jouait à travers les persiennes sur le parquet de sa chambre, avec la gaieté des beaux jours d’été. L’ivresse paisible qui la saisissait à ce premier moment de réveil, lorsque le nom de René lui venait aux lèvres, inonda son cœur comme d’habitude, et elle s’accouda sur l’oreiller avec cette attente heureuse de ceux pour qui la vie a tous les jours une jouissance en réserve. La vue de sa bougie à demi consumée la rappela à la réalité.

Avec un frisson d’horreur, elle se leva et s’habilla en hâte. Un coup d’œil dans le jardin lui montra René, assis sur un banc, plongé dans la lecture d’une revue.

Avec son large chapeau de paille, son vêtement d’été flottant autour de lui, il avait un air heureux et tranquille qui réveilla toutes les angoisses au cœur de la pauvre femme.

— Il ne se doute de rien, se dit-elle. Quel coup je vais lui porter !

Restait un espoir, bien faible, – celui que Moissy se laissât toucher par sa prière. En elle-même, elle s’avouait que c’était absolument invraisemblable ; cependant un homme qui se noie se raccroche à une paille : elle ne voulait pas abandonner cette espérance avant que tout fût perdu.

Elle fit porter sa lettre à la poste, et rejoignit René dans le jardin.

Comment passent ces jours troublés dont aucun souvenir ne reste dans l’esprit ? Valentine fit de la musique, lut les journaux, se promena sur le lac, dans le léger canot qui appartenait à la villa ; elle se grisa d’audace, se persuada que tout cela n’était qu’un mauvais rêve, et fut d’une gaieté folle. À mesure que la journée s’avançait, elle reprenait son assurance. Il était impossible que son bonheur tombât ainsi tout à coup, sans raison. Soudain, elle se rappela une barque pleine de jeunes gens et de jeunes filles, qui s’était un jour enfoncée dans les flots du lac, à quelques pieds du bord, sous ses fenêtres, à Genève, par le temps le plus serein, sans qu’on pût lui porter secours. Ils avaient tous péri, elle avait vu rapporter leurs cadavres sous cette même porte qu’ils avaient franchie un quart d’heure auparavant…

— Il ne faut pas longtemps ! se dit-elle avec un nouveau serrement de cœur, en regardant René, si paisible, si confiant dans le destin.

Deux ou trois fois dans la soirée, elle eut envie de le secouer, de lui crier : « Mais ne sois donc pas si heureux ! Nous sommes menacés, nous sommes en péril de mort ! »

Elle n’osa. Une sollicitude presque maternelle lui défendait de troubler ce cœur qu’elle aimait. Mais si bien qu’elle sût cacher ses craintes, elle ne put s’empêcher de témoigner à son ami une tendresse plus ardente et plus passionnée. Ils ne pouvaient se quitter ; comme si l’ombre invisible de la séparation se fût étendue sur eux, leurs mains se nouaient plus étroitement, leurs regards se cherchaient à toute minute…

— Nous sommes devenus nerveux, dit René en riant : décidément je finirai par croire que l’air du lac est trop vif, et qu’il nous rend malades.

Elle lui sourit… Nul ne sut jamais ce que lui coûtait ce sourire, et ceux qu’elle lui adressa pendant les jours qui suivirent.

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