‹ Œuvres complètes de Alfred de Musset, Tome 5Chapitre 2 sur 3 · L'OFFICIER.

L'OFFICIER.

Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrêter dans cette galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de Sa Majesté.

PERILLO, seul.

[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici cette noble coutume que pratiquait naguère en France le saint roi Louis, de ne point celer la majesté royale, et de la montrer accessible à tous.] Je vais donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas été bien troublé, bien gêné dans la cour de ce roi conquérant, qui se fait craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce palais, où habite la puissance, où règnent toutes les passions, toutes les vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un désert. Que pourrais-je redouter auprès de ce que j'ai souffert? Le désespoir ne vit que d'une pensée, et anéantit tout le reste.

SCÈNE II

PERILLO, MINUCCIO.

MINUCCIO, marchant à grands pas.

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, S'il ne me vient...

Ce n'est pas cela,--j'avais débuté autrement.

PERILLO, à part.

Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de m'apercevoir.

MINUCCIO, continuant.

S'il ne me vient ou me veut secourir, Craignant, hélas!...

Voilà qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai oublié net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement? J'oublierai à son tour ma fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à moi d'aller ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux de Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! point d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien! où diable l'ai-je fourré?

Il fouille dans ses poches et en tire un papier.

PERILLO, à part.

Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais enfant; en vérité, cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme, et je me souviens de l'avoir aimé.

MINUCCIO, à lui-même.

Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot n'a le sens commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus inutilement boursoufflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y essouffler l'âme à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête, d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier! Ah! voici un jeune homme qui porte une écritoire...

Il s'approche de Perillo.

Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais écrire deux mots, et je ne sais comment...

PERILLO, lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture.

Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, vous adresser une question? oserais-je vous demander qui vous êtes?

MINUCCIO, tout en écrivant.

Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je suis furieux.

PERILLO.

Si je vous importune...

MINUCCIO.

Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé de refaire, parce qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi. Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; j'ai un grand fonds de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies, selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les oiseaux dorés; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois, et on se marie encore moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma petite muse est au bas de l'échelle.

PERILLO.

Tu es Minuccio d'Arezzo?

MINUCCIO.

Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?

PERILLO.

Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié aussi Perillo?

MINUCCIO.

Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un poëte en travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien!

Il l'embrasse.

Et depuis quand dans cette ville?

PERILLO.

Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.

MINUCCIO.

Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: Pour toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue?

PERILLO.

Laissons cela.--Tu viens donc à la cour?

MINUCCIO, à part.

Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue! À quoi rêve donc mon esprit? Décidément la raison m'abandonne; je suis plus poëte que je ne croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et en conscience, je ne sais trop que lui dire...]

Haut.

Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; mais toute ma faveur consiste à me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je m'endorme.--Mais toi, qui t'amène en ce pays?

PERILLO.

Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui marche sur Naples.

MINUCCIO.

Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école de droit?

PERILLO.

Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.

MINUCCIO, à part.

En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui du désespoir. Qu'y faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.

Haut.

Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution que tu prends si vite? Songes-tu aux études que tu viens de faire, à la carrière qui s'ouvre devant toi? Songes-tu à l'avenir, Perillo?

PERILLO.

Oui, et je n'y vois de certain que la mort.

MINUCCIO.

Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je ne cherche pas à la pénétrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce moment-ci, tu cèdes à un conseil de ton mauvais génie.--Crois-moi, avant de te décider, attends encore quelques jours.

PERILLO.

Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend pas.

[MINUCCIO.

Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grâce de ne point te hâter?

PERILLO.

Que t'importe?

MINUCCIO.

Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure tu m'avais pris pour un de tes amis. Écoute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver. Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense... Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long d'attendre à demain?

PERILLO.

Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt ans, si tu veux, c'est la même chose pour moi; j'ai cessé de compter les heures.

MINUCCIO.

Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, moi qui t'ai bercé, lorsque j'étais un grand enfant et que tu en étais un petit, il faut que je te laisse aller à ta perte sans essayer de t'en empêcher, maintenant que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne puis rien obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a la sienne? Je ne te dis pas de combattre à présent ta tristesse, mais de ne pas t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes; montre-toi le plus malheureux et le plus désolé des hommes; loin d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, en prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage pas l'avenir! Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus long que nous, et, pour une douleur qui doit être passagère, ne te prépare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la souffrance épuisée, et qui empoisonne le souvenir!

[PERILLO.

Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois maître Bernard?

MINUCCIO.

Mais oui,... sans doute,... comme par le passé...

PERILLO.

Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.

SER VESPASIANO, en entrant.

J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le roi.

À Minuccio.

Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené hier un peu rudement, à souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques à moi, sous les regards de la beauté!

MINUCCIO.

Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si vous m'aviez fâché, vous vous en seriez douté tout de suite.

SER VESPASIANO.

Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point passer cela; mais tu conçois que je déroge un peu quand je vais chez la Carmosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux.

MINUCCIO.

Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous en faire descendre...

SER VESPASIANO.

Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue depuis hier, en toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le récit.

PERILLO, à part.

Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine.

SER VESPASIANO.

Je t'ai dit combien j'aurais à coeur de posséder ces champs de Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas où ils sont situés?

MINUCCIO.

Pardonnez-moi, illustrissime.

SER VESPASIANO.

Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages.

MINUCCIO.

Mais vos pâturages, où sont-ils?

SER VESPASIANO.

Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata...

MINUCCIO.

J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il peut m'en souvenir, il n'y avait là que des pierres et des moustiques.

SER VESPASIANO.

Calatabellotte est un lieu fertile.

MINUCCIO.

Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a...

SER VESPASIANO.

Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait singulièrement. [Le roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me les céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur un avis que je reçus de cette bonne dame Pâque...

PERILLO.

Se pourrait-il?...

SER VESPASIANO.

Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens, chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, et me débotter l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car si ce n'était cela...

MINUCCIO.

Et la dot?

SER VESPASIANO.

Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me plaise; j'en avais touché un mot à la mère, et la bonne femme s'était prosternée. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à une affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvère?

MINUCCIO.

Un peu moins qu'avant de vous entendre.

SER VESPASIANO.

Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin et d'une joyeuse fiancée, voilà des visages en pleurs, une créature à demi pâmée, et on me régale d'un écrit...

MINUCCIO, bas à Vespasiano.

Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!

SER VESPASIANO.

Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette elle-même m'a dit qu'elle n'en fait point! Quelle épître, bon Dieu! quelle lettre! quatre pages de lamentations.

MINUCCIO, bas.

Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que vous.

SER VESPASIANO.

Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant de l'affaire, c'est que j'avais annoncé mon mariage au roi.

MINUCCIO.

Et vous comptiez sur Ceffalù?

SER VESPASIANO.

Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que vais-je répondre, quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos épousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais bien; mais pourquoi tant de façons? Ces airs de caprice, quand je consens à tout, sont blessants et hors de propos.

PERILLO, bas à Minuccio.

Minuccio, que veut dire tout ceci?

MINUCCIO, bas.

Ne vois-tu pas quel est le personnage?

SER VESPASIANO.

Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que j'en veux, mais à ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention était bien claire en me lisant cette lettre d'un rival dédaigné.

[MINUCCIO.

Son intention était claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait rester fille.

SER VESPASIANO.

Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries aimables où l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous déclare qu'elle ne saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de vous.]

PERILLO.

Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous parlez?

SER VESPASIANO.

Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la basoche...

PERILLO.

J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie de parler autrement.

SER VESPASIANO.

Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-même d'autre sorte.

MINUCCIO, à ser Vespasiano.

Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.

À Perillo.

Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?

PERILLO, tandis que ser Vespasiano s'éloigne.

O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu écrit avec mes larmes, le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacrée du monde, le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a montré cela, elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate! ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle a prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à l'heure que je ne pouvais plus souffrir; je n'avais pas pensé à cela.

MINUCCIO.

Promets-moi du moins...

PERILLO.

Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement d'impatience; mais tout est fini, je suis calme.

Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène.

Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate ridicule que Dieu fait passer sur ma route? Celui-là ou tout autre, qu'importe? Je ne vois en lui que la Destinée, dont il est l'aveugle instrument; je crois même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé dans ce qu'il a de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable brise sa force et tue son espérance, lorsqu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par hasard, sans le savoir, rencontrant l'homme tombé à terre, marche sur le poignard qu'il a dans le coeur.

MINUCCIO.

Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces à ce projet que tu as...

PERILLO.

Il est trop tard.

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS.

La salle se remplit de monde.

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