‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 15 sur 36 · IV

IV

Lui,--il pensait que l'Art est une chose sérieuse, ayant pour but de produire une exaltation vague, et même que c'est là toute sa moralité. J'extrais d'un cahier de notes les trois passages suivants:

«Dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple.»

PIERRE CORNEILLE.

«L'Art, dans ses créations, ne doit penser à plaire qu'aux facultés qui ont vraiment le droit de le juger. S'il fait autrement, il marche dans une voie fausse.»

GŒTHE.

«Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du sujet.»

BUFFON.

Ainsi l'Art, ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas être considéré comme un moyen. Malgré tout le génie que l'on mettra dans le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire; car les dénouements ne sont point des conclusions; d'un cas particulier, il ne faut rien induire de général;--et les gens qui se croient par là progressifs vont à l'encontre de la science moderne, laquelle exige qu'on amasse beaucoup de faits avant d'établir une loi. Aussi Bouilhet se gardait-il de l'art prêcheur qui veut enseigner, corriger, moraliser. Il estimait encore moins l'art joujou qui cherche à distraire comme les cartes, ou à émouvoir comme la cour d'assises; et il n'a point fait de l'art démocratique, convaincu que la forme pour être accessible à tous doit descendre très bas, et qu'aux époques civilisées on devient niais lorsqu'on essaye d'être naïf. Quant à l'art officiel, il en a repoussé les avantages, parce qu'il aurait fallu défendre des causes qui ne sont pas éternelles.

Fuyant les paradoxes, les nosographies, les curiosités, tous les petits chemins, il prenait la grande route, c'est-à-dire les sentiments généraux, les côtés immuables de l'âme humaine, et, comme «les idées forment le fond du style», il tâchait de bien penser, afin de bien écrire.

Jamais il n'a dit:

Le mélodrame est bon, si Margot a pleuré,

lui qui a fait des drames où l'on a pleuré, ne croyant pas que l'émotion pût remplacer l'artifice.

Il détestait cette maxime nouvelle qu' «il faut écrire comme on parle». En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un ridicule,--tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie et de facilité!

Il n'en manquait pas cependant; ses acteurs l'ont vu faire au milieu d'eux des retouches considérables. L'inspiration, disait-il, doit être amenée et non subie.

La plastique étant la qualité première de l'art, il donnait à ses conceptions le plus de relief possible, suivant le même Buffon qui conseille d'exprimer chaque idée par une image. Mais les bourgeois trouvent, dans leur spiritualisme, que la couleur est une chose trop matérielle pour rendre le sentiment;--et puis le bon sens français, d'aplomb sur son paisible bidet, tremble d'être emporté dans les cieux, et crie à chaque minute «trop de métaphores»! comme s'il en avait à revendre.

Peu d'auteurs ont autant pris garde au choix des mots, à la variété des tournures, aux transitions,--et il n'accordait pas le titre d'écrivain à celui qui ne possède que certaines parties du style. Combien des plus vantés seraient incapables de faire une narration, de joindre bout à bout une analyse, un portrait et un dialogue!

Il s'enivrait du rythme des vers et de la cadence de la prose, qui doit, comme eux, pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie.

Son libéralisme lui faisait admettre toutes les écoles: Shakespeare et Boileau se coudoyaient sur sa table.

Ce qu'il préférait chez les Grecs, c'était l'Odyssée d'abord, puis l'immense Aristophane, et parmi les Latins, non pas les auteurs du temps d'Auguste (excepté Virgile), mais les autres qui ont quelque chose de plus roide et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. Il avait beaucoup étudié Apulée.

Il lisait Rabelais continuellement, aimait Corneille et La Fontaine,--et tout son romantisme ne l'empêchait pas d'exalter Voltaire.

Mais il haïssait les discours d'académie, les apostrophes à Dieu, les conseils au peuple, ce qui sent l'égout, ce qui pue la vanille, la poésie de bouzingot, et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier.

Beaucoup d'élégances lui étaient absolument étrangères, telles que l'idolâtrie du XVIIe siècle, l'admiration du style de Calvin, le gémissement continu sur la décadence des arts. Il respectait fort peu M. de Maistre. Il n'était pas ébloui par Proudhon.

Les esprits sobres, selon lui, n'étaient rien que des esprits pauvres; et il avait en horreur le faux bon goût, plus exécrable que le mauvais, toutes les discussions sur le Beau, le caquetage de la critique. Il se serait pendu plutôt que d'écrire une préface. Voici qui en dira plus long: c'est une page d'un calepin ayant pour titre Notes et projets.--Projets!

«Ce siècle est essentiellement pédagogue. Il n'y a pas de grimaud qui ne débite sa harangue, pas de livre si piètre qui ne s'érige en chaire à prêcher! Quant à la forme, on la proscrit. S'il vous arrive de bien écrire, on vous accuse de n'avoir pas d'idées. Pas d'idées, bon Dieu! Il faut être bien sot, en effet, pour s'en passer au prix qu'elles coûtent. La recette est simple; avec deux ou trois mots: «avenir, progrès, société», fussiez-vous Topinambou, vous êtes poète! Tâche commode qui encourage les imbéciles et console les envieux. O médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions, bavardages esthétiques, vomissements économiques, produits scrofuleux d'une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon âme! Vous n'êtes pas la gangrène, vous êtes l'atrophie! Vous n'êtes pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l'abcès froid aux bords pâles qui descend comme d'une source de quelque carie profonde!»

Au lendemain de sa mort, Théophile Gautier écrivait: «Il portait haut la vieille bannière déchirée en tant de combats; on peut s'y rouler comme dans un linceul. La valeureuse bande d'Hernani a vécu.»

Cela est vrai. Ce fut une existence complètement dévouée à l'idéal, un des rares desservants de la littérature pour elle-même, derniers fanatiques d'une religion près de s'éteindre--ou éteinte.

«Génie de second ordre», dira-t-on. Mais ceux du quatrième ne sont pas maintenant si communs! Regardez comme le désert s'élargit! Un souffle de bêtise, une trombe de vulgarité nous enveloppe, prêt à recouvrir toute élévation, toute délicatesse. On se sent heureux de ne plus respecter les grands hommes, et peut-être allons-nous perdre avec la tradition littéraire ce je ne sais quoi d'aérien qui mettait dans la vie quelque chose de plus haut qu'elle. Pour faire des œuvres durables, il ne faut pas rire de la gloire. Un peu d'esprit se gagne par la culture de l'imagination et beaucoup de noblesse dans le spectacle des belles choses.

Et puisqu'on demande à propos de tout une moralité, voici la mienne:

Y a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu'ils ont fait, les plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, un mot, et, bien que dédaigneux du reste, cachant cette passion avec une pudeur de vierge? Je leur donne un conseil:

Allez côte à côte dans les bois, en déclamant des vers, mêlant votre âme à la sève des arbres et à l'éternité des chefs-d'œuvre, perdez-vous dans les rêveries de l'histoire, dans les stupéfactions du sublime! Usez votre jeunesse aux bras de la Muse! Son amour console des autres, et les remplace.

Enfin, si les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d'autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez!

Alors, quoi qu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie; car le moins favorisé se consolera par le succès du plus heureux; celui dont les nerfs sont robustes soutiendra le compagnon qui se décourage; chacun apportera dans la communauté ses acquisitions particulières; et ce contrôle réciproque empêchera l'orgueil et ajournera la décadence.

Puis, quand l'un sera mort,--car la vie était trop belle,--que l'autre garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart contre les bassesses, un recours dans les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domestique où il ira murmurer ses chagrins et détendre son cœur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ténèbres, derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre prête à l'interroger: «Est-ce ainsi? que dois-je faire? réponds-moi!»--Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son désespoir, ce sera, du moins, une compagnie dans sa solitude.

GUSTAVE FLAUBERT.

20 Juin 1870.

LETTRE

A LA MUNICIPALITÉ DE ROUEN

AU SUJET D'UN VOTE CONCERNANT

LOUIS BOUILHET

MESSIEURS,

A la majorité de treize voix contre onze (y compris celles de M. le Maire et de ses six adjoints), vous avez rejeté l'offre que je vous faisais d'édifier gratis, sur une des places ou dans une des rues de la ville à votre choix, une petite fontaine ornée du buste de Louis Bouilhet.

Comme je suis le mandataire des personnes qui m'ont confié leur argent à cette seule intention, je dois protester, par devers le public, contre ce refus, c'est-à-dire répondre aux objections émises dans votre séance du 8 décembre dernier, dont le compte rendu analytique a paru dans les journaux de Rouen, le 18 du même mois.

Elles se réduisent à quatre motifs principaux:

1º Le Comité des souscripteurs aurait changé la destination du monument;

2º Il y aurait péril pour le budget municipal;

3º Bouilhet n'est pas né à Rouen;

4º Son mérite littéraire est insuffisant.

PREMIÈRE OBJECTION.--(Je copie les termes mêmes du compte rendu) «Appartient-il au Comité de modifier l'œuvre et de substituer une fontaine à un tombeau? On peut se demander si tous les souscripteurs accepteraient cette transformation?»

Nous n'avons rien modifié, messieurs; la première idée d'un monument (terme vague ne signifiant pas tout à fait tombeau) est due à l'ancien préfet de la Seine-Inférieure, M. le baron Ernest Leroy, qui m'en fit part à moi-même, pendant la cérémonie des funérailles.

Aussitôt des listes de souscription furent ouvertes. J'y vois des noms de toute sorte et de toute provenance: une Altesse impériale, plusieurs anonymes, George Sand, Alexandre Dumas fils, le grand écrivain russe Tourgueneff, Harisse, journaliste à New-York, etc. La Comédie française s'y trouve représentée par Mmes Plessy, Favart, Brohan et M. Bressant; l'Opéra par M. Faure et Mlle Nillson; bref, au bout de six mois, nous pouvions disposer d'environ 14,000 francs, sans compter que le marbre nous était promis par le ministère des Beaux-Arts, et que le statuaire, choisi par nous, renonçait d'avance à toute rémunération.

Tous ces gens-là, grands ou petits, illustres ou inconnus, n'ont pas donné leur temps, leur talent ou leur argent pour construire dans un cimetière (que la plupart n'aura jamais l'occasion de visiter) un tombeau aussi dispendieux, un de ces édicules grotesques où l'orgueil tâche d'empiéter sur le néant,--et qui sont contraires à l'esprit de toute religion comme de toute philosophie.

Non, Messieurs! les souscripteurs voulaient une chose moins inutile,--et plus morale: c'est qu'en passant dans les rues, près de l'image de Bouilhet, chacun d'eux pût se dire--: «Voici un homme qui, en ce siècle de gros sous, consacra toute sa vie au culte des lettres. L'hommage qu'on lui a rendu après sa mort n'est qu'une justice! J'ai contribué pour ma part à cette réparation et à cet enseignement.»

Telle fut leur pensée. Ils n'en eurent pas d'autres. D'ailleurs, qu'en savez-vous? Qui vous a chargé de les défendre?

Mais le Conseil municipal, ayant cru, dit-il, à un tombeau, nous a donné dix mètres de terrain, et de plus s'est inscrit pour 500 francs. Puisque son vote implique une récrimination, nous refusons son argent. Qu'il garde ces 500 francs!

Quant au terrain, nous sommes tout prêts à vous l'acheter. Quel est votre prix?

En voilà assez sur votre première objection.

LA SECONDE est inspirée par une prudence excessive. «S'il (le Comité de souscription) se trompait dans ses devis, la ville ne pourrait le laisser inachevé (le monument), et elle doit, dès à présent, prévoir qu'elle prendrait implicitement l'obligation de suppléer à l'insuffisance des ressources, le cas échéant.»

Mais notre devis eût été soumis à votre architecte; et si nos ressources se fussent trouvées insuffisantes, le Comité (cela va sans dire) eût fait un appel de fonds aux souscripteurs, ou plutôt il les eût lui-même fournis. Nous sommes tous assez riches pour tenir à notre parole.

L'excès de votre inquiétude manque peut-être de politesse.

TROISIÈME OBJECTION.--«Bouilhet n'est pas né à Rouen!»

Cependant, le rapport de M. Decorde l'appelle «un des nôtres»! et, après la Conjuration d'Amboise, l'ancien maire de Rouen, M. Verdrel, dans un banquet qui fut offert à Bouilhet, lui adressa les plus flatteuses comparaisons, en l'appelant une des gloires de Rouen. Pendant quelques années, ce fut même une des scies de la petite presse parisienne que de se moquer de l'enthousiasme des Rouennais pour Bouilhet. Le Charivari publia une caricature où Hélène Peyron recevait les hommages des Rouennais lui apportant du sucre de pomme et des cheminots; dans une autre, moi indigne, j'étais représenté conduisant «le char des Rouennais».

N'importe! d'après vous, messieurs, il s'ensuivrait que si un homme éminent est né dans un village de trente cabanes, il faudrait lui élever un monument dans ce village, plutôt que dans le chef-lieu de son département?

Pourquoi pas dans le faubourg, dans la rue, dans la maison, dans la chambre même où il est né?

Et si l'on ne connaît pas l'endroit de sa naissance (l'histoire là-dessus n'est pas toujours décisive), que ferez-vous? Rien, n'est-ce pas?

QUATRIÈME OBJECTION.--«Son mérite littéraire!»

Et, à ce propos, je trouve dans le compte rendu de bien grosses paroles:--«Question de convenance et question de principes.»--Il y aurait danger. «Ce serait une glorification excessive, une haute distinction, un hommage prématuré, un hommage suprême,» et «qui ne doit s'accorder qu'avec une extrême réserve»; enfin, «Rouen est un piédestal trop grand pour sa gloire»!

En effet, on n'a pas décerné pareil triomphe:

1º A l'excellent M. Pottier, «qui a rendu à la bibliothèque de la ville des services bien plus signalés». (Sans doute, comme s'il s'agissait de votre bibliothèque!)--Ni 2º à Hyacinthe Langlois! Celui-là, messieurs, je l'ai connu, et mieux que vous tous. Ne relevez pas cette mémoire! Ne parlez jamais de ce noble artiste! Sa vie a été une honte pour ses concitoyens.

Maintenant, il est vrai, vous l'appelez «une grande illustration normande»; et, distribuant la gloire d'une manière toute fantaisiste, vous citez «parmi les illustrations dont peut s'honorer notre ville» (elle le peut, mais elle ne le fait pas toujours) P. Corneille (Corneille, une illustration? décidément vous êtes sévère!), puis, pêle-mêle, Boïeldieu, Lemonnier, Fontenelle et M. Court!--en oubliant Géricault, le père de la peinture moderne; Saint-Amant, un grand poète; Boisguilbert, le premier économiste de la France; Cavelier de La Salle, qui découvrit les embouchures du Mississipi; Louis Poterat, l'inventeur de la porcelaine en Europe,--et d'autres!

Que vos prédécesseurs aient oublié de rendre «des hommages suprêmes, excessifs, suffisants», ou même aucune espèce d'hommage à ces «illustrations», telles que Samuel Bochart, par exemple, laissant la ville de Caen baptiser de ce nom une de ses rues; cela est incontestable!--mais une injustice antérieure doit-elle autoriser les subséquentes?

Il est vrai que Rabelais, Montaigne, Ronsard, Pascal, La Bruyère, Le Sage, Diderot, Vauvenargues, Lamennais, Alexandre Dumas et Balzac n'ont dans leur pays natal rien qui les rappelle, tandis qu'on peut voir à Nogent-le-Rotrou la statue du général de Saint-Pol; à Gisors, celle du général Blanmont; à Pontoise, celle du général Leclerc; à Avranches, celle du général Valhubert; à Lyon, celle de M. Vaïsse; à Nantes, celle de M. Billault; à Deauville, celle de M. de Morny; au Havre, celle d'Ancelot; à Valence, celle de Ponsard; dans un jardin public, à Vire, le buste colossal de Chênedollé; à Séez, en face de la cathédrale, une statue superbe érigée à Conté, célèbre par ses crayons, etc.

Cela est fort bien, si les deniers publics n'en ont pas souffert. Ceux qui aiment la gloire doivent la payer; que les particuliers qui veulent rendre des honneurs à quelqu'un les lui rendent à leurs frais.

Et c'est là l'exemple, le précédent même que nous voulions établir.

Votre devoir d'édiles,--du moment que vos finances ne risquaient rien, était de prendre vis-à-vis de nous des garanties d'exécution. Avec le droit absolu de choisir l'emplacement de notre fontaine, vous aviez celui de refuser notre sculpteur et même d'exiger un concours.

Loin de là, vous vous préoccupez du succès hypothétique de Mademoiselle Aïssé.

«Si ce drame n'était pas applaudi, l'exécution d'un monument public élevé à son mérite littéraire (le mérite de Bouilhet) n'en recevrait-il pas un contre-coup?»

Et M. Nion (l'adjoint chargé spécialement des Beaux-Arts) trouve que si, par malheur, ce drame tombait, l'adoption de la mesure proposée serait de la part du Conseil municipal «une témérité».

Donc il s'agit, tout bonnement et sans ambages, de connaître à l'avance le chiffre des recettes! Si la pièce fait de l'argent, Bouilhet est un grand homme; si elle tombe, halte-là! Noble théorie.

Mais la réussite immédiate d'une œuvre dramatique ne signifie rien quant à sa valeur. L'Avare, de Molière, eut quatre représentations; l'Athalie, de Racine, et le Barbier de Séville, de Rossini, furent sifflés. Les exemples surabondent.

Rassurez-vous, du reste, Mademoiselle Aïssé a réussi au delà de vos espérances.

Qu'importe! car suivant M. Decorde, votre rapporteur: «Le talent de Bouilhet n'est pas à l'abri de toute critique» et «sa réputation n'est point suffisamment faite,--pas suffisamment établie». Suivant M. Nion: «Il est plus remarquable par la forme que par la conception scénique!--Ce n'est pas un écrivain original,--un auteur de premier ordre!» Enfin, M. Decorde l'appelle «un élève souvent heureux d'Alfred de Musset»!

Ah! monsieur, vous n'avez pas l'indulgence qui sied à un confrère en Apollon, vous qui, raillant avec finesse cette même ville de Rouen, dont vous défendez si bien la pudeur littéraire, avez stigmatisé un bourg en progrès Saint-Tard[2]:

Dont le nom peu connu, Sans doute, jusqu'à vous n'était jamais venu! Il possédait pourtant, chose digne d'envie, Un bureau de police et de gendarmerie, La justice de paix et l'enregistrement, Un hospice assez grand, légué par testament.

[2] Lu à la séance publique de l'Académie de Rouen, du 7 août 1867. (Voyez le Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen.)

Jolie petite localité où:

En dépit de l'octroi, contre lequel ils grondent, Les débits de liqueurs et les cafés abondent.

Si l'on vous eût demandé de l'argent, j'aurais compris votre répugnance:

Ici, c'est autre chose, et de toute façon, On nous met chaque jour à contribution! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les bourgeois de Saint-Tard, d'ailleurs, sont peu portés A faire grand assaut de générosités.

Et nous attendions mieux de votre goût, vous qui avez fustigé l'argot moderne dans votre épître des Importations anglaises[3], où se trouvent ces quatre vers--dignes d'envie:

J'ai lu dans un journal qu'à Boulogne-sur-Mer, Par un grand Cricket-Club, un match vient d'être offert. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et peut avoir des droits à l'admiration Pour avoir pauvrement singé la fashion.

[3] Lu à la séance publique de l'Académie de Rouen, du 7 août 1865. (Voyez le Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen.)

Beau passage! mais dépassé par celui-ci:

J'ai lu dans quelque endroit qu'un avare de Rennes Ne sachant comment faire, en un pareil moment, S'avisa de mourir le dernier jour de l'an, De peur de donner des étrennes.

En effet, vous avez toutes les cordes,--soit que vous chantiez les albums de photographie:

C'est pour les visiteurs une distraction, Et partout on en fait ample collection.

Ou le jardin de Saint-Ouen:

A ton tour, tu subis le sort de ce grand cours, Si brillant dans les anciens jours, Que ne fréquente plus personne[4].

[4] Lettre de condoléance au jardin de Saint-Ouen.--Séance du 2 juin 1865. (Voy. Précis analytique de l'Académie de Rouen.)

Ou les plaisirs de la danse:

Mais, comme au goût du jour il faut que tout s'arrange, Terpsichore a subi la loi du libre échange; Déjà, sans respecter la prohibition, Les Lanciers nous étaient arrivés d'Albion[5].

[5] L'Hiver à la ville. (Épître.--Séance du 6 août 1863.)

Ou les dîners en ville:

Mais vous n'attendez pas sans doute que j'expose Comment de ces repas le menu se compose: Sur la table, au début, figure le dessert. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hélas! tous ces plaisirs ne sont pas sans dépense; L'hiver, au citadin, coûte plus qu'on ne pense[6]!

[6] L'Hiver à la ville. (Épître.--Séance du 6 août 1863.)

Ou les merveilles de l'industrie moderne:

On peut, dès à présent, avec bien moins de frais, Par des trains de plaisir disposés tout exprès, Visiter en huit jours la Suisse ou la Belgique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et lorsque de Lesseps, après de longs efforts, De l'isthme de Suez aura percé les bords, Le touriste pourra, sans craindre la distance, Comme on part aujourd'hui pour faire un tour en France, Aller jusque dans l'Inde ou l'extrême Orient, Faire un voyage d'agrément[7]!

[7] Les Vacances. (Épître familière--Séance du 6 août 1861.)

Faites-le! faites toujours de pareils bonbons! Faites même des drames, vous qui discernez si bien la forme de la conception dramatique,--et soyez sûr, honorable monsieur, que votre réputation, «fût-elle suffisamment établie», et bien que vous ressembliez à Louis Bouilhet, car votre «talent», à vous aussi, n'est pas «à l'abri de toute critique», et vous n'êtes non plus ni «un écrivain original», ni un «auteur de premier ordre», jamais on ne vous appellera «un élève» même «heureux d'Alfred de Musset»!

Sur ce point, d'ailleurs, votre mémoire est en défaut. Un de vos collègues à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen n'a-t-il pas débité, dans la séance publique du 7 août 1862, un éloge pompeux de Louis Bouilhet? Il le mettait très haut comme auteur dramatique, et le défendait si bien d'être un imitateur d'Alfred de Musset, qu'ayant moi-même à dire la même chose dans la préface de Dernières Chansons, je n'ai eu qu'à me rappeler, ou plutôt qu'à copier, les phrases mêmes de mon vieil ami Alfred Nion, le frère de M. Émile Nion, l'adjoint, celui qui manque de témérité!

Que craignez-vous donc, ô adjoint chargé spécialement des beaux-arts? «L'encombrement sur vos places publiques?»

Mais les poètes comme celui-là (ne vous en déplaise) ne sont pas précisément innombrables.

Depuis que vous avez refusé d'accepter son buste, malgré le don de notre fontaine, vous avez perdu un des vôtres, votre adjoint, M. Thubeuf; je ne voudrais rien dire de messéant, ni outrager le deuil d'une famille que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais il me semble que, dès maintenant, Nicolas-Louis-Juste Thubeuf est aussi ignoré qu'un Pharaon de la vingt-troisième dynastie,--tandis que le nom de Bouilhet s'étale aux vitrines de toutes les librairies de l'Europe, qu'on monte Aïssé à Saint-Pétersbourg et à Londres, et que ses pièces seront jouées et ses vers réimprimés dans six ans, dans vingt ans, dans cent ans peut-être et au delà.

Car on ne vit dans la mémoire des hommes que si on leur a donné de grands amusements ou rendu de grands services. Vous n'êtes pas faits pour nous fournir les uns; accordez-nous les autres.

Et au lieu de vous livrer à la critique littéraire, distraction en dehors de votre compétence, occupez-vous de choses plus sérieuses, telles que:

La construction d'un pont fixe;

La construction d'entrepôts-magasins sur la rive droite de la Seine;

L'élargissement de la rue du Grand-Pont;

Le percement d'une rue allant du palais de Justice aux quais;

La vente des docks;

L'achèvement de la sempiternelle flèche de la cathédrale, etc., etc.

Vous possédez ainsi, par devers vous, une jolie collection qu'on pourrait nommer muséum des projets ajournés. La clef en est remise par chaque administration qui s'évanouit à celle qui lui succède, tant on a peur de se compromettre, tant on redoute d'agir! La circonspection passe pour une telle vertu que l'initiative devient un crime. Être médiocre ne nuit pas; mais, avant tout, il faut se garder d'entreprendre.

Quand le public a bien crié, ou plutôt murmuré, on se met en règle en nommant une commission; et, dès lors, on peut ne rien faire du tout, absolument rien: «il y a une commission». Argument invincible, panacée contre toutes les impatiences.

Quelquefois, cependant, on a l'audace d'exécuter. Mais c'est une merveille, presque un scandale, comme il arriva lors des «grands travaux de Rouen», c'est-à-dire lorsqu'on fit l'ex-rue de l'Impératrice, maintenant rue Jeanne-d'Arc, et le square Solférino! Cependant

Les squares maintenant sont à l'ordre du jour, Il fallait que Rouen en eût un à son tour[8]!

[8] Poésies de M. Decorde (Lettre de condoléance au jardin de Saint-Ouen, déjà citée.)

Mais parmi tous vos projets, le plus ajourné, le plus important, le plus urgent, c'est celui de la distribution des eaux; car vous en manquez, vous en avez besoin, à Saint-Sever, par exemple.

Or, nous vous proposions, nous autres, d'établir, à n'importe quel coin de rue, deux colonnes ioniques surmontées d'un tympan avec un buste au milieu, une coquille au-dessous;--et déjà nous voyions notre petite fontaine exécutée.--Des promesses, je dis des promesses formelles, avaient été faites à quelques-uns d'entre nous par plusieurs d'entre vous.

Aussi notre surprise fut-elle grande, d'autant plus que la municipalité est parfois large en ces matières: témoin la statue de Napoléon Ier qui décore la place Saint-Ouen. En effet, vous avez donné pour ce chef-d'œuvre (le Conseil général avait voté une première fois 10,000 francs, une seconde fois 8,000 francs, enfin une troisième 5,000 francs d'indemnité au statuaire, parce que sa maquette avait été renversée fortuitement par la commission,--toujours les commissions! Quelle aptitude pour les Arts!), vous avez donné, dis-je, la légère somme de 30,000 francs pour édifier cette statue,--équestre et hydrocéphale,--qui n'en a coûté après tout que 160,000 à peu près, on ne sait pas au juste.

Mais pour celle de Pierre Corneille, proposée en 1805 et qui fut élevée vingt-neuf ans plus tard, en 1834, vous avez, vous, Conseil municipal, dépensé 7,037 fr. 38 c., pas un sou de plus.

Il est vrai que c'est un très grand poète, et vous poussez la considération pour les plus grands poètes jusqu'à vous priver du nécessaire plutôt que de permettre des honneurs à un écrivain de second ordre.

Deux questions, cependant: si la fontaine, si ce monument d'utilité publique, offert par nous, avait dû porter, comme ornement, toute autre chose que le buste de Louis Bouilhet, l'auriez-vous refusé?

S'il se fût agi d'un hommage à un de ces grands industriels de notre département, dont la fortune se compte par deux douzaines de millions, l'auriez-vous refusé? J'en doute.

Prenez garde qu'on ne vous accuse de mépriser ceux qui ne donnent point l'exemple de la fortune!

Pour des hommes si prudents et qui considèrent avant tout le succès, vous vous êtes singulièrement trompés, messieurs! Le Moniteur universel, l'Ordre, le Paris-Journal, le Bien public, le XIXe siècle, l'Opinion nationale, le Constitutionnel, le Gaulois, le Figaro, etc., presque tous les journaux, enfin, se sont déclarés contre vous violemment; et pour ne faire qu'une citation, voici quelques lignes du patriarche de la critique moderne, Jules Janin:

«Lorsque vint l'heure enfin de la récompense définitive, on rencontra je ne sais quelle mauvaise volonté qui mit obstacle à l'espérance suprême des amis de Louis Bouilhet. On ne voulut pas de son buste sur une place publique et dans une ville qu'il illustrait de tous les bruits de sa renommée. En vain ses amis proposaient d'amener l'eau sur cette place aride, afin que le buste, ornement de la fontaine, disparût dans ce bienfait; mais faites donc entendre aux hommes injustes la cruauté d'un pareil refus! Ils dresseraient tant qu'on voudrait des images à la guerre: ils ne veulent pas de la poésie!»

Parmi vous, d'ailleurs, sur vingt-quatre que vous étiez, onze se sont déclarés pour nous; et MM. Vaucquier du Traversin, F. Deschamps et Raoul Duval ont éloquemment protesté en faveur des lettres.

Cette affaire en soi est fort peu de chose. Mais on peut la noter comme un signe du temps,--comme un trait caractéristique de votre classe,--et ce n'est plus à vous, messieurs, que je m'adresse, mais à tous les bourgeois. Donc, je leur dis:

Conservateurs qui ne conservez rien,

Il serait temps de marcher dans une autre voie,--et puisqu'on parle de régénération, de décentralisation, changez d'esprit! ayez à la fin quelque initiative!

La noblesse française s'est perdue pour avoir eu, pendant deux siècles, les sentiments d'une valetaille. La fin de la bourgeoisie commence parce qu'elle a ceux de la populace. Je ne vois pas qu'elle lise d'autres journaux, qu'elle se régale d'une musique différente, qu'elle ait des plaisirs plus relevés. Chez l'une comme chez l'autre, c'est le même amour de l'argent, le même respect du fait accompli, le même besoin d'idoles pour les détruire, la même haine de toute supériorité, le même esprit de dénigrement, la même crasse ignorance!

Ils sont sept cents à l'Assemblée nationale. Combien y en a-t-il qui puissent dire les noms des principaux traités de notre histoire, ou les dates de six rois de France, qui sachent les premiers éléments de l'économie politique, qui aient lu seulement Bastiat? La municipalité de Rouen, qui tout entière a nié le mérite d'un poète, ignore peut-être les règles de la versification? et elle n'a pas besoin de les savoir, tant qu'elle ne se mêle pas de vers.

Pour être respectés par ce qui est au-dessous, respectez donc ce qui est au-dessus!

Avant d'envoyer le peuple à l'école, allez-y vous-mêmes!

Classes éclairées, éclairez-vous!

A cause de ce mépris pour l'intelligence, vous vous croyez pleins de bon sens, positifs, pratiques! Mais on n'est véritablement pratique qu'à la condition d'être un peu plus... Vous ne jouiriez pas de tous les bienfaits de l'industrie si vos pères du XVIIIe siècle n'avaient eu pour idéal que l'utilité matérielle. A-t-on assez plaisanté l'Allemagne sur ses idéologues, ses rêveurs, ses poètes nuageux! Vous avez vu, hélas! où l'ont conduite ses nuages. Vos milliards l'ont payée de tout le temps qu'elle n'avait point perdu à bâtir des systèmes. Il me semble que le rêveur Fichte a réorganisé l'armée prussienne après Iéna, et que le poète Kœrner a poussé contre nous quelques uhlans vers 1813!

Vous, pratiques? Allons donc! Vous ne savez tenir ni une plume ni un fusil! Vous vous laissez dépouiller, emprisonner et égorger par des forçats! Vous n'avez plus même l'instinct de la brute, qui est de se défendre; et, quand il s'agit non seulement de votre peau, mais de votre bourse, laquelle devrait vous être plus chère, l'énergie vous manque pour aller déposer un morceau de papier dans une boîte! Avec tous vos capitaux et votre sagesse, vous ne pouvez faire une association équivalente à l'Internationale!

Tout votre effort intellectuel consiste à trembler devant l'avenir.

Imaginez autre chose! Hâtez-vous! ou bien la France s'abîmera de plus en plus entre une démagogie hideuse et une bourgeoisie stupide.

GUSTAVE FLAUBERT.

ŒUVRES INÉDITES

PAR LES CHAMPS

ET PAR LES GRÈVES

VOYAGE EN BRETAGNE

(1847)

Gustave Flaubert avait vingt-six ans lorsqu'il entreprit ce voyage. Il le fit à pied, avec M. Maxime Du Camp. Au retour, ils en écrivirent alternativement le récit, dont ils s'étaient d'avance distribué leur part. Celle de G. Flaubert comprenait tous les chapitres impairs, et chacun des deux collaborateurs conservait une copie de l'œuvre commune. De tous les ouvrages inédits dont nous avons donné la liste, c'est le plus considérable et celui où l'auteur s'est le plus abandonné à sa verve personnelle, abondante en descriptions pittoresques et en réflexions historiques.

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