‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 30 sur 36 · I

I

6 février 1850, à bord de la «Cange».

C'était, je crois, le 12 novembre de l'année 1840. J'avais dix-huit ans. Je revenais de la Corse (mon premier voyage). La narration écrite en était achevée, et je considérais, sans les voir, tout étalées sur ma table, quarante-cinq feuilles de papier dont je ne savais plus que faire. Autant qu'il m'en souvient, c'était du papier à lettres, à teinte bleue et encore tout divisé par cahiers pour pouvoir tenir dans les ficelles de mon portefeuille de voyage.

Ils avaient été achetés à Toulon, par un de ces matins d'appétit littéraire où il semble que l'on a les dents assez longues pour écrire démesurément sur n'importe quoi. J'ai jeté sur les pages noircies un long regard d'adieu; puis, les repoussant, j'ai reculé ma chaise de ma table et je me suis levé. Alors j'ai marché de long en large dans ma chambre, les mains dans les poches, le cou dans les épaules, les pieds dans mes chaussons, le cœur dans ma tristesse.

C'était fini. J'étais sorti du collège. Qu'allais-je faire? J'avais beaucoup de plans, beaucoup de projets, cent espérances, mille dégoûts déjà. J'avais envie d'apprendre le grec. Je regrettais de n'être pas corsaire. J'éprouvais des tentations de me faire renégat, muletier ou camaldule. Je voulais sortir de chez moi, de mon moi. Aller n'importe où, partout, avec la fumée de ma cheminée et les feuilles de mon acacia.

Enfin, poussant un long soupir, je me suis rassis à ma table, j'ai enfermé sous un quadruple cachet les cahiers de papier blanc, j'ai écrit dessus, avec la date du jour, «papier réservé pour mon prochain voyage», suivi d'un large point d'interrogation, j'ai poussé cela dans mon tiroir et j'ai tourné la clef.

Dors en paix, sous ta couverture, pauvre papier blanc, qui devait contenir les débordements d'enthousiasme et les cris de joie de la fantaisie libre. Ton format était trop petit et ta couleur trop tendre. Mes mains plus vieilles rompront un jour tes cachets poudreux. Mais qu'écrirais-je sur toi?

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