‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inéditsChapitre 33 sur 36 · IV

IV

Vous raconter ce qu'on éprouve, à l'instant du départ, et comme votre cœur se brise à la rupture subite de ses plus tendres habitudes, ce serait trop long, je saute tout cela. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Entre nous deux, dans le coupé, se tenait, sans mot dire, une dame d'une cinquantaine d'années, la figure emmitouflée de voiles, le corps enveloppé dans une pelisse de soie. Une jeune femme et un monsieur l'avaient conduite jusqu'au bureau. Quand on a tourné la borne de la rue Saint-Honoré, elle a pleuré. Elle allait en Bourgogne, elle devait s'arrêter le soir ou dans la nuit. Son voyage finissait dans quelques heures et elle pleurait. Mais je ne pleurais pas, moi, qui allais plus loin et qui sans doute quittais plus. Pourquoi m'a-t-elle indigné? pourquoi m'a-t-elle fait pitié? pourquoi avais-je envie de lui dire des injures, à cette bonne femme? Serait-ce que notre joie est la seule joie légitime, notre amour, le seul amour vrai, notre douleur, la seule douleur? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A ma droite était un monsieur maigre, en chapeau blanc; à ma gauche, deux conducteurs de diligence qui, par-dessus leur veste, avaient passé leur blouse bleue. Le premier, marqué de petite vérole et portant pour toute barbe une large «mazagran» noire, était notre conducteur à nous. Son compagnon, gros gaillard à figure réjouie, venait depuis quelques jours de donner sa démission et s'en allait à Lyon faire un voyage d'agrément et se livrer à l'exercice de la chasse. Quel mélange d'idées plaisantes ne s'offre-t-il pas à l'esprit dans la personne du conducteur? N'y retrouvez-vous pas, comme moi, le souvenir chéri de la joie bruyante des vacances, le vagabondage de la dix-septième année, la rêverie au grand air, avec cinq chevaux qui galopent devant vous sur une belle route et des paysages à l'horizon, la senteur des foins, du vent sur votre front, et les conversations faciles, les rêves tout haut, les interminables pipes que l'on rebourre et que l'on rallume, tout ce que comporte en soi la fraternité du petit verre, sans oublier non plus ces mystérieuses bourriches inattendues qui entrent chez vous, vers le jour de l'an, dans votre salle à manger chauffée, le matin, vers dix heures, pendant que vous êtes à déjeuner? L'avez-vous jamais talonné de questions sur la longueur de la route, cet homme patient qui vous écoutait toujours. Dans le coin de votre mémoire, n'y a-t-il pas le souvenir encore ému d'une montée quelconque dominant un pays désiré? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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