‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 7: Bouvard et PécuchetChapitre 2 sur 15 · I

I

Le faire sans parties, d'un seul trait.

Commencement mouvementé comme action,--en tableau deux cavaliers arrivent sur les chevaux essoufflés. Aperçu de paysage, mais pas encore trop indiqué, seulement comme lumière, dans les arbres,--on laisse paître les chevaux dans les broussailles,--ils s'y empêtrent la gourmette, etc.--Cela au milieu du dialogue, coupé, de temps à autre, par de petits détails d'action.

Don Juan se déboutonne et jette son épée qui sort un peu du fourreau sur le gazon.--Il vient de tuer le frère de dona Elvire.--Ils sont en fuite.--La conversation commence par des aigreurs et des brusqueries.

Paysage.--Le couvent derrière eux.--Ils sont assis sur une pelouse en pente sous des orangers.--Cercle des bois autour d'eux.--Terrain d'une pente légère devant eux.--Horizon de montagnes pelées par le sommet.--Coucher de soleil.

Don Juan est las et s'en prend à Leporello.--Mais est-ce ma faute, la vie que vous menez et me faites mener?--Eh bien, la vie que je mène, est-ce ma faute aussi?--Comment, ce n'est pas votre faute!--Leporello le croit, car il lui a souvent vu de bonnes intentions de mener une vie plus rangée.--Oui, et le hasard en dispose autrement. Exemples.--Leporello reprend les exemples: désir qu'il a de connaître à toutes les femmes qu'il voit, jalousie universelle du genre humain.--Vous voudriez que tout fût à vous.--Vous cherchez les occasions.--Oui, une inquiétude me pousse. Je voudrais... aspiration.--Moins que jamais il ne sait pas ce qu'il voudrait, ce qu'il veut.--Leporello depuis longtemps ne comprend plus rien à ce que dit son maître.--Don Juan souhaite d'être pur, d'être un adolescent vierge.--Il ne l'a jamais été, car il a toujours été hardi, impudent, positif.--Il a voulu souvent se donner les émotions de l'innocence.--Dans tout et partout c'est la femme qu'il cherche.--Mais pourquoi les quittez-vous?--Ah! pourquoi!--Don Juan répond par l'ennui de la femme possédée.--Embêtement que cause son œil, tentation de battre celles qui pleurent.--Comme vous les repoussez, les pauvres petites biches!--Comme vous oubliez!--Don Juan s'étonne lui-même de l'oubli et sonde cette idée, c'est une chose triste.--J'ai retrouvé des gages d'amour que je ne savais plus d'où ils me venaient.--Vous vous plaignez de la vie, maître, c'est injuste.--Leporello jouit scélératement à l'idée du bonheur de don Juan.--Les jeunes gens le regardent avec envie, lui, Leporello, comme participant à quelque chose de la poésie de son maître.

Rêverie de don Juan à l'idée que lui soumet Leporello qu'il peut avoir un fils quelque part?...

Et je vous ai vu désirer de revoir des anciennes.--Désir qu'a don Juan de pouvoir préciser dans sa pensée des visages presque effacés.--Que ne donnerait-il pas pour ravoir une idée nette de ces images!

Ce n'est pas tout de changer. C'est que vous changez souvent pour pire.--Amour des femmes laides. N'avez-vous pas été, l'an passé, fou de cette vieille marquise napolitaine?

Don Juan raconte comment il a perdu son pucelage (une vieille duègne, dans l'ombre, dans un château).--Mais tu ne sais donc pas ce que c'est qu'un désir, pauvre homme (en lui saisissant le bras), et ce qui le fait naître?--Excitation d'un désir physique.--Corruption.--Abîme qui sépare l'objet du sujet, et appétit de celui-ci à entrer dans l'autre.--Voilà pourquoi toujours je suis en quête.--Silence.

Il y avait dans le jardin de mon père une figure de femme, proue de navire.--Envie d'y monter.--Il y grimpe un jour, et lui prend les seins.--Araignées dans le bois pourri.--Premier sentiment de la femme, excitation du péril.--Et toujours j'ai retrouvé la poitrine de bois.--Comment, mais pourtant quand elles jouissent! car je vous vois heureux.--Étonnement de la jouissance (calme avant, calme après), c'est ce qui m'a toujours fait soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà.--Mais non.--Impossibilité d'une communion parfaite, quelque adhérent que soit le baiser.--Quelque chose gêne et de soi fait mur. Silence des pupilles qui se dévorent. Le regard va plus avant que les mots. De là le désir, toujours renouvelé et toujours trompé, d'une adhérence plus intime. (A des places différentes noter:

Jalousie dans le désir = savoir, avoir.

Jalousie dans la possession = regarder dormir, connaître à fond.

Jalousie dans le souvenir = ravoir, se souvenir bien.)

C'est pourtant toujours la même chose, dit Leporello.--Eh! non, ce n'est jamais la même chose! Autant de femmes et autant d'envies, de jouissances et d'amertumes différentes.

Que le vulgarisme de Leporello fasse ressortir le supériorisme de don Juan et le pose objectivement en montrant la différence, et pourtant il n'y a de différence que dans l'intensité!

Envie des autres hommes. Vouloir être tout ce que les femmes regardent.--Avoir toute beauté, etc.--Vous avez pourtant bien des femmes.--Qu'est-ce que ça me fait? Le grand nombre de maîtresses, qu'est-ce que c'est comparativement au reste? Combien m'ignorent et pour lesquelles je n'aurai jamais rien été!

Deux espèces d'amour. Celui qui attire à soi, qui pompe, où l'individualisme et les sens prédominent (pas toute espèce de volupté, pourtant). A celui-là appartient la jalousie. Le second, c'est l'amour qui vous tire hors de soi. Il est plus large, plus navrant, plus doux. Il a des effluves à la place où l'autre a des âcretés rentrantes. Don Juan a éprouvé les deux quelquefois à propos de la même femme. Il y a des femmes qui portent au premier, d'autres qui provoquent le second, quelquefois tout à la fois. Cela aussi dépend des moments, des hasards et des dispositions.

Don Juan est las et finit par avoir l'envie de crever qui vous prend quand on a trop pensé, sans solution.

On entend la cloche des morts. En voilà un pour qui tout est fini. Qu'est-ce donc?

Et ils levèrent la tête.

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