‹ Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8Chapitre 12 sur 13 · L'ILE DE LA TOILETTE

L'ILE DE LA TOILETTE

Les collines du fond, figurant des carrés de culture différentes, sont couvertes par de longues bandes d'étoffes. A droite, au bord d'un ruisseau de lait d'amandes, poussent, comme des roseaux, des bâtons de cosmétique. Un peu plus en avant, une fontaine d'eau de Cologne sort d'un gros rocher de fard rouge. Au milieu, sur le gazon, des paillettes brillent; les buissons, çà et là, se trouvent représentés par des brosses de chiendent, et les cailloux par des savons de toutes couleurs. A gauche, un arbre semblable à un tamaris porte des marabouts, et un autre, pareil à un palmier, offre des éventails. Il y a un champ de rasoirs; plus loin, l'arbre à miroirs, l'arbre à perruques, l'arbre à houppes, l'arbre à peignes, et des costumes bariolés pendent à de grands champignons. Des mouches, voltigeant dans l'air, iront se coller d'elles-mêmes sur le visage des femmes: la mouche assassine, la capricieuse, la provocante, etc.

SCÈNE PREMIÈRE.

JEANNE, seule.

(Dans la même attitude qu'elle avait à la fin du tableau précédent: la tête baissée et le coude gauche appuyé contre le rocher de fard, au bord de la fontaine. Après un instant de silence, elle lève les yeux et regarde autour d'elle avec ébahissement.) Comme c'est joli!... et comme ça sent bon! Mais on dirait l'odeur de l'eau de Cologne?... D'où vient-elle?... De cette fontaine!... Ah! si je me lavais les mains. (Elle y plonge ses bras jusqu'au coude.) On n'a pas peur d'en perdre!... Je puis bien m'en mettre dans les cheveux! (Elle s'en jette sur la tête quelques gouttes, qui deviennent aussitôt des diamants, sans qu'elle s'en aperçoive. Puis elle se lave le visage avec les mains; et, pendant qu'elle est ainsi penchée sur la fontaine, une branche de l'arbre à peignes, derrière elle s'abaisse tout doucement pour démêler ses cheveux au chignon. Elle se retourne, surprise, en tendant la joue droite.) Qui donc me prend là, par derrière?... Continuez!... vous ne me faites pas mal. (L'arbre à houppes abaisse un de ses rameaux et la caresse de sa poudre de riz.) Oh! comme c'est doux!... comme c'est doux!... (Elle tend la joue gauche. Même jeu de l'arbre à houppes.) Encore!... Mais ça me chatouille! Assez! j'ai envie de rire!... Ah! ah! ah! (L'arbre s'arrête.) C'est fini!... Je vous remercie bien!... (Elle se lève.) Comment!... Personne!... (Elle considère tous les objets autour d'elle, en marchant lentement.) La drôle de campagne!... Des peignes qui tiennent aux arbres! En voilà un où poussent des perruques, et tous ces vêtements par terre, comme des feuilles mortes! Ah! la belle herbe, avec ces grosses gouttes de rosée. Mais non, ce sont des paillettes d'argent. (S'apercevant dans une des glaces de l'arbre à miroirs.) Et cela?... C'est moi!... en diamants!... J'ai l'air d'un soleil!... (Sa robe arrachée disparaît dans l'air.) Le vent!... Ah!... (Elle pousse un cri de terreur en s'apercevant en chemise et en jupon, et croise ses bras sur sa poitrine.) Que devenir!... J'ai honte!... (Aussitôt, une des bandes d'étoffes, posées sur les collines du fond, arrive en ondoyant comme une rivière, et, se drapant autour d'elle, lui fait une sorte de tunique.) Eh bien! eh bien!... me voilà tout habillée maintenant. (Un arbre à bracelets d'or l'accroche par le bras.) Qu'est-ce qui me retient? Pourquoi? Laissez-moi!... (Elle tire à elle, le bracelet vient.) Ah! cela fait bien sur ma peau. (D'une espèce de sorbier tombe un collier de corail autour de son cou.) Qu'est-ce?... Un collier!... Ah! comme je suis belle!... Quel bonheur!... Je m'aime! Je voudrais m'embrasser. Mais je rêve sans doute?... Ce n'est pas possible! Je vais me réveiller tout à l'heure.--Où suis-je donc?... Dans quel pays?

CHŒUR, dans la coulisse.

C'est le pays de la toilette, C'est l'empire des affiquets, Des paquets! Des caquets! Chez nous la beauté se complète, La laideur prend des airs coquets.

JEANNETTE.

Je ne comprends pas!...

CHŒUR.

C'est le pays de la toilette, C'est le triomphe sans un pli Du poli, Du joli, Nos fleurs sont à la violette, Et nos soupirs au patchouli.

Rasoirs, il faut en découdre! Allons! peignes nouveau-nés, Cascade aux flots safranés, Tombe ici comme la foudre! Poudre les airs, arbre à poudre. Savonnette, savonnez!

Un grand bruit de tambours, de flûtes et de chapeau chinois.

JEANNETTE remonte la scène.

Quelle quantité de monde!...

CHŒUR.

Silence! silence! silence! C'est le monarque qui s'avance! Pareil aux astres éclatants, C'est Couturin, roi de la mode, Le seul qui sache, avec méthode, Diriger nos goûts inconstants.

JEANNETTE.

Mais ils viennent par ici!... J'ai peur. Où me cacher?... Ah!...

Elle s'enfonce sous l'arbre à miroirs.--Toute la cour de Couturin, en arrivant, chante:

Mortels, que sa faveur inonde De l'un à l'autre bout du monde, Marchez où sa main vous conduit! Tous ses ordres sont chose grave; On est perdu quand on les brave. On est sauvé dès qu'on les suit.

SCÈNE II.

LE ROI COUTURIN, LA REINE COUTURINE, avec toute la cour (hommes et femmes); GRAISSE-D'OURS, premier ministre.

Couturin et Couturine sont habillés à la dernière mode du jour, exagérée. Graisse-d'Ours, en veste, toute la barbe hérissée, l'air farouche, un tablier.--Tous les personnages de la cour représentent les divers métiers relatifs à la toilette.--Le roi arrive au milieu d'une estrade portée à bras, et assis dans une sorte de fauteuil ayant des compartiments sur les côtés, deux plumes d'autruche au haut des montants et un miroir dans le dossier. A droite et sur un siège plus bas, la reine; à sa gauche, sur un autre, siège le premier ministre.--Les porteurs abaissent le trône-estrade, tout doucement, jusqu'à terre.

LE ROI COUTURIN.

C'est bien! Arrêtez-vous! Et puisque nous voilà installés dans l'endroit trois fois coquet des séances royales, ayant à notre droite notre chère épouse, la sémillante Couturine...

COUTURINE, avec un regard langoureux, lui prend la main et la baise.

Toujours tendre, Couturin!

LE ROI COUTURIN.

A notre gauche, notre premier ministre, l'indispensable Graisse-d'Ours.

GRAISSE-D'OURS.

Vous êtes trop bon, Majesté!

COUTURIN.

Autour de nous, les hauts dignitaires de notre bonnet: l'architailleur, l'archibottier, le prince du Cold-Cream, le duc du Caoutchouc, et autres...

LES GRANDS DIGNITAIRES, s'inclinant.

Pour vous servir, ô souverain!

COUTURIN.

Avec les dames de notre cour (il salue), lesquelles en font l'ornement.

LES DAMES.

Ah! délicieux!

COUTURIN.

Et derrière nous, le peuple imbécile!

LA FOULE.

Vive le roi!

COUTURIN.

Il nous faut, suivant l'usage, établir les modes de la saison.

TOUS, avec vivacité et se démenant.

Voyons! quelles couleurs? combien de mètres?

COUTURIN.

Un instant! Il est d'abord indispensable de rappeler les principes.

GRAISSE-D'OURS.

Rappelez.

COUTURIN.

Or c'est une vérité reconnue, mes colombes, que vous êtes naturellement hideuses!

LES DAMES, scandalisées.

Ah! ah! l'abomination!

COUTURIN.

Oui, fort laides! Silence! Vous ne mettrez pas en doute, j'imagine, la supériorité du factice sur le réel? C'est l'art seul, déesses, qui vous fournit tous vos charmes.--Ne craignez rien, je suis discret.--Mais vous conviendrez que l'on est amoureux de la robe et non de la femme, de la bottine et non du pied; et si vous ne possédiez pas la soie, la dentelle et le velours, le patchouli et le chevreau, des pierres qui brillent et des couleurs pour vous peindre, les sauvages mêmes ne voudraient pas de vous, puisqu'ils ont des épouses tatouées! (Il se rassoit.)

LES DAMES.

C'est un peu dur! un peu vif!

GRAISSE-D'OURS se lève.

D'ailleurs, le vêtement, étant le signe manifeste de la chasteté, fait partie de la vertu et est une vertu lui-même. (Il se rassoit.)

COUTURIN se lève.

Donc, plus le costume sera costumant, c'est-à-dire antinaturel, incommode et laid, plus il sera beau! (Il se rassoit.)

GRAISSE-D'OURS se lève.

Et distingué surtout! (Il se rassoit.)

TOUS.

Ah! distingué! le distingué, c'est le principal.

COUTURIN se lève.

Eh bien! travaillez maintenant. (Il se rassoit.)

TOUS.

Voyons! cherchons!

Un moment-de silence, puis on entend tout à coup un grand fracas de miroirs cassés.

COUTURIN.

Qu'est-ce? (Il fait à un officier signe de sortir, après avoir regardé à droite.) Ah! l'arbre aux miroirs cassé! Ils étaient trop mûrs sans doute, et quelque maraudeur en l'ébranlant...

L'OFFICIER, rentrant.

Nous avons trouvé dessous un monstre!

COUTURIN.

Un monstre?

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