‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02Chapitre 21 sur 21 · L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE.

L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE.

Lorsque le grand Colomb, penché sur l'eau profonde, A travers l'Océan crut entrevoir un monde, Les peuples souriaient et ne le croyaient pas. Et pourtant, il partit pour ces lointains climats; Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile, Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas, Quels écueils lui gardait la mer immense et nue, Où chercher par les flots cette terre inconnue, Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.

Parfois il s'arrêtait, las de chercher la rive, De voir toujours la mer et rien à l'horizon, Et les vents et les flots jetaient à la dérive A travers l'Océan sa voile et sa raison.

Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves, Que d'autres sont partis, le cœur joyeux et fort, Car un vent parfumé les poussait loin du port Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves. L'avenir souriait dans un songe d'orgueil, La gloire les guidait, étoile éblouissante, Et comme une Sirène, avec sa voix puissante, L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil.

Mais la vague bientôt croule comme une voûte, Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir, Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir, Sur l'astre étincelant qui leur montrait la route.

Paris, 1871.

L'Espérance et le Doute a été publié par les Annales politiques et littéraires du 12 décembre 1897.

LE SOMMEIL DU MANDARIN.

Sur sa table de nacre au reflet argenté, La lune souriait aux tours de porcelaine, Et trois dames causant au milieu de la plaine Jetaient comme cet astre une étrange clarté.

Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte, Mollement étendu sur des tapis soyeux, Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.

Pendant qu'il regardait tranquillement la flamme Qui versait du plafond ses filets de couleur, Un songe était venu voltiger sur son âme, Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur.

Paris, 1872.

ENFANT, POURQUOI PLEURER?

Enfant, pourquoi pleurer, puisque sur ton passage On écarte toujours les ronces du chemin; Une larme fait mal sur un jeune visage, Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.

Chante, petit enfant, toute chose a son heure; Va de ton pied léger, par le sentier fleuri; Tout paraît s'attrister sitôt que l'enfant pleure, Et tout paraît heureux lorsque l'enfant sourit.

Comme un rayon joyeux ton rire doit éclore, Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux, Car le bon Dieu là-haut écoute dès l'aurore Le rire des enfants et le chant des oiseaux.

Ajaccio, 1880.

LE MOULIN.

(FRAGMENT.)

..... Tandis que devant moi, Dans la clarté douteuse où s'ébauchait sa forme, Debout sur le coteau comme un monstre vivant Dont la lune sur l'herbe étalait l'ombre énorme, Un immense moulin tournait ses bras au vent. D'où vient qu'alors je vis, comme on voit dans un songe Quelque corps effrayant qui se dresse et s'allonge Jusqu'à toucher du front le lointain firmament, Le vieux moulin grandir si démesurément Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles, Tout à coup se perdaient au milieu des étoiles, Pour retomber, brillant d'une poussière d'or Qu'ils avaient dérobée aux robes des comètes? Puis, comme pour revoir leurs sublimes conquêtes, A peine descendus, ils remontaient encor.

SABBAT. (IMITÉ DE L'ALLEMAND.)

La lune traîne Ses longs rayons, Et sur les monts Et dans la plaine, Entendez-vous Ce bruit étrange? C'est la phalange Des loups-garous.

La ronde des sorcières Tourne, Tourne, Tourne, Tourne, La ronde des sorcières Tourne sur les bruyères.

Par sauts, par bonds, Viennent les gnomes; Puis les fantômes, Puis les démons; Et pour la danse Plus d'un pendu Est descendu De la potence.

Tous ces êtres hideux Tournent, Tournent, Tournent, Tournent, Tous ces êtres hideux Tournent autour des feux.

Ce sont vos fêtes, Venez, damnés! Guillotinés, Portez vos têtes! Et vous, corbeaux, Criez de joie, Car votre proie Sort des tombeaux.

Les morts, sous leur suaire, Tournent, Tournent, Tournent, Tournent, Les morts, sous leur suaire, Tournent dans la nuit claire.

Le roi d'enfer, Sombre et livide, A tout préside; C'est Lucifer. L'horrible foule, A ses accents, En flots pressants, S'agite et roule.

Et le bal monstrueux Tourne, Tourne, Tourne, Tourne, Et le bal monstrueux Tourne..... et fait peur aux cieux.

Mais, comme un rêve, Tout a passé, Tout a cessé, Le jour se lève. A l'Orient, Le ciel est rose, L'insecte cause Avec le vent.

Du coq la voix sonore Chante, Chante, Chante, Chante, Du coq la voix sonore Chante une belle aurore.

G. DE V. (GUY DE VALMONT).

SONNET.

Un nuage a passé sur votre ciel, Madame, Cachant l'astre éclatant qu'on nomme l'Avenir, La douleur a jeté son crêpe sur votre âme Et vous ne vivez plus que dans un souvenir.

Tout votre espoir s'éteint comme meurt une flamme, Aucun lien parmi nous ne vous peut retenir, Vous souffrez et pleurez, et votre cœur réclame Le grand repos des morts qui ne doit pas finir.

Mais songez que toujours, quand le malheur nous ploie, Aux cœurs les plus meurtris Dieu garde un peu de joie Comme un peu de soleil en un ciel obscurci.

Et que de ce tourment qui ronge notre vie, Madame, si demain vous nous étiez ravie, Bien d'autres souffriraient qui vous aiment aussi.

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert. IX

Lettre-Préface. XXV

Le Mur. 1

Un Coup de soleil. 9

Terreur. 13

Une Conquête. 17

Nuit de neige. 27

Envoi d'amour. 31

Au Bord de l'Eau. 35

Les Oies sauvages. 49

Découverte. 53

L'Oiseleur. 57

L'Aïeul. 61

Désirs. 65

La Dernière Escapade. 69

Promenade. 85

Sommation. 89

La Chanson du rayon de lune. 95

Fin d'amour. 101

Propos des rues. 109

Vénus rustique. 117

APPENDICE. VERS INÉDITS:

Dernière soirée passée avec ma maîtresse. 147

Souvenirs. 151

L'Espérance et le Doute. 153

Le Sommeil du mandarin. 155

Enfant, pourquoi pleurer? 157

Le Moulin (fragment). 159

Sabbat. 161

Sonnet. 165

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Liste des modifications:

Page 7: «sont» remplacé par «son» (Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!) Page 126: «heurtaint» par «heurtaient» (D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches) Page 140: «Quant» par «Quand» (Quand tout redevint blanc sous le soleil levé)

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