‹ Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02Chapitre 6 sur 21 · IV

IV

Un jour que le patron dormait devant la porte, Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé. Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte Cette chaleur du ciel que celle de mes sens. Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges, Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau. Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges D'où jaillirent soudain des crises de baisers, Ainsi que d'un brasier partent des étincelles, Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés. On n'entendait plus rien hormis les sauterelles, Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris Crépitant comme un feu parmi les prés flétris. Et nous nous regardions, étonnés, immobiles, Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur, Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles, Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt, Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé, Promener mon esprit par toutes nos caresses, Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses, Elle était là, debout, me regardant venir.

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange, Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange. Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant Nous travaille et nous force à mêler notre sang. Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses; L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés; Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses Changent nos jours futurs comme autant de baisers. Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame. Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau, Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche! Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat Dans cet accouplement mortel comme un combat. Le gazon est brûlé qui nous servait de couche, Et, désignant l'endroit du retour continu, La marque de nos corps est entrée au sol nu.

Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes, On nous ramassera tous deux au bord de l'eau. Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau, Nous embrassant encore aux secousses des rames. Puis, on nous jettera dans quelque trou caché, Comme on fait aux gens morts en état de péché.

Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent, Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers, Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent, En nous voyant passer, l'un à l'autre liés, Diront, en se signant, et l'esprit en prière: «Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»

Au bord de l'eau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876, sous le pseudonyme de GUY DE VALMONT.

Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):

«J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans la République des Lettres, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas, car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le juge d'instruction.»

LES OIES SAUVAGES.

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris. La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris. Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies, Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur; Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies. Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu, Allant toujours plus vite en leur vol éperdu, Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs Delà les océans, les bois et les déserts, Comme pour exciter leur allure trop lente, De moment en moment jette son cri perçant.

Comme un double ruban la caravane ondoie, Bruit étrangement, et par le ciel déploie Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine, Engourdis par le froid, cheminent gravement. Un enfant en haillons en sifflant les promène, Comme de lourds vaisseaux balancés lentement. Ils entendent le cri de la tribu qui passe, Ils érigent leur tête; et regardant s'enfuir Les libres voyageurs au travers de l'espace, Les captifs tout à coup se lèvent pour partir. Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes, Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément, A cet appel errant se lever grandissantes La liberté première au fond du cœur dormant, La fièvre de l'espace et des tièdes rivages. Dans les champs pleins de neige ils courent effarés, Et jetant par le ciel des cris désespérés Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

DÉCOUVERTE.

J'étais enfant. J'aimais les grands combats, Les Chevaliers et leur pesante armure, Et tous les preux qui tombèrent là-bas Pour racheter la Sainte Sépulture.

L'Anglais Richard faisait battre mon cœur Et je l'aimais, quand après ses conquêtes Il revenait, et que son bras vainqueur Avait coupé tout un collier de têtes.

D'une Beauté je prenais les couleurs, Une baguette était mon cimeterre; Puis je partais à la guerre des fleurs Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

Je possédais au vent libre des cieux Un banc de mousse où s'élevait mon trône; Je méprisais les rois ambitieux, De rameaux verts j'avais fait ma couronne.

J'étais heureux et ravi. Mais un jour Je vis venir une jeune compagne. J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour, Et les châteaux que j'avais en Espagne.

Elle s'assit sous les marronniers verts; Or je crus voir, tant je la trouvais belle, Dans ses yeux bleus comme un autre univers, Et je restai tout songeur auprès d'elle.

Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté En regardant cette fillette blonde? Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté Quand, dans la brume, il entrevit un monde?

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