IX
LES lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rémusot, Flache et Borriquel, écrites dans les termes les plus flatteurs pour le Dr Pierre Roland, leur élève, avaient été soumises par M. Marchand au conseil de la Compagnie transatlantique, appuyées par MM. Poulin, juge au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire.
Il se trouvait que le médecin de la Lorraine n'était pas encore désigné, et Pierre eut la chance d'être nommé en quelques jours.
Le pli qui l'en prévenait lui fut remis par la bonne Joséphine, un matin, comme il finissait sa toilette.
Sa première émotion fut celle du condamné à mort à qui on annonce sa peine commuée; et il sentit immédiatement sa souffrance adoucie un peu par la pensée de ce départ et de cette vie calme, toujours bercée par l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante.
Il vivait maintenant dans la maison paternelle en étranger muet et réservé. Depuis le soir où il avait laissé s'échapper devant son frère l'infâme secret découvert par lui, il sentait qu'il avait brisé les dernières attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir dit cette chose à Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, méchant, et cependant il était soulagé d'avoir parlé.
Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mère ou le regard de son frère. Leurs yeux pour s'éviter avaient pris une mobilité surprenante et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se demandait: «Qu'a-t-elle pu dire à Jean? A-t-elle avoué ou a-t-elle nié? Que croit mon frère? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi?» Il ne devinait pas et s'en exaspérait. Il ne leur parlait presque plus d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'éviter ses questions.
Quand il eut reçu la lettre lui annonçant sa nomination, il la présenta, le jour même, à sa famille. Son père, qui avait une grande tendance à se réjouir de tout, battit des mains. Jean répondit d'un ton sérieux, mais l'âme pleine de joie:
--Je te félicite de tout mon cœur, car je sais qu'il y avait beaucoup de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes professeurs.
Et sa mère baissa la tête en murmurant:
--Je suis bien heureuse que tu aies réussi.
Il alla, après le déjeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du médecin de la Picardie qui devait partir le lendemain, pour s'informer près de lui de tous les détails de sa vie nouvelle et des particularités qu'il y devait rencontrer.
Le Dr Pirette étant à bord, il s'y rendit, et il fut reçu dans une petite chambre de paquebot par un jeune homme à barbe blonde qui ressemblait à son frère. Ils causèrent longtemps.
On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense bâtiment une grande agitation confuse et continue, où la chute des marchandises entassées dans les cales se mêlait aux pas, aux voix, au mouvement des machines chargeant les caisses, aux sifflets des contremaîtres et à la rumeur des chaînes traînées ou enroulées sur les treuils par l'haleine rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros navire.
Mais lorsque Pierre eut quitté son collègue et se retrouva dans la rue, une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme ces brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui portent dans leur épaisseur insaisissable quelque chose de mystérieux et d'impur comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et lointaines.
En ses heures de plus grande souffrance, il ne s'était jamais senti plongé ainsi dans un cloaque de misère. C'est que la dernière déchirure était faite; il ne tenait plus à rien. En arrachant de son cœur les racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas éprouvé encore cette détresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir.
Ce n'était plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement d'une bête sans abri, une angoisse matérielle d'être errant qui n'a plus de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces brutales du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, en entrant dans cette chambrette balancée sur les vagues, la chair de l'homme qui a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'était révoltée contre l'insécurité de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors elle s'était sentie protégée, cette chair, par le mur solide enfoncé dans la terre qui le tient, et par la certitude du repos à la même place, sous le toit qui résiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime braver dans la chaleur du logis fermé deviendrait un danger et une constante souffrance.
Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se perdre par les chemins, mais quelques mètres de planches pour marcher comme un condamné au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et sans cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours d'orage il faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, se cramponner aux bords de la couchette étroite pour ne point rouler par terre. Les jours de calme il entendrait la trépidation ronflante de l'hélice et sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite continue, régulière, exaspérante.
Et il se trouvait condamné à cette vie de forçat vagabond, uniquement parce que sa mère s'était livrée aux caresses d'un homme.
Il allait devant lui, défaillant à présent sous la mélancolie désolée des gens qui vont s'expatrier.
Il ne se sentait plus au cœur ce mépris hautain, cette haine dédaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'être écouté et consolé. C'était, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir de son départ.
Il songea à Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour ressentir une vraie et poignante émotion; et le docteur se décida tout de suite à l'aller voir.
Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa besogne:
--On ne vous aperçoit plus jamais! dit-il.
Le jeune homme expliqua qu'il avait eu à entreprendre des démarches nombreuses, sans en dévoiler le motif, et il s'assit en demandant:
--Eh bien! les affaires vont-elles?
Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence était terrible, le malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y pouvait vendre que des médicaments à bon marché; et les médecins n'y ordonnaient point ces remèdes rares et compliqués sur lesquels on gagne cinq cents pour cent. Le bonhomme conclut:
--Si ça dure encore trois mois comme ça, il faudra fermer boutique. Si je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais déjà mis à cirer des bottes.
Pierre sentit son cœur se serrer, et il se décida brusquement à porter le coup, puisqu'il le fallait:
--Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous être d'aucun secours. Je quitte le Havre au commencement du mois prochain.
Marowsko ôta ses lunettes, tant son émotion fut vive.
--Vous... vous... qu'est-ce que vous dites là?
--Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami.
Le vieux demeurait atterré, sentant crouler son dernier espoir, et il se révolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en qui il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi.
Il bredouilla:
--Mais vous n'allez pas me trahir à votre tour, vous?
Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser:
--Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouvé à me caser ici et je pars comme médecin sur un paquebot transatlantique.
--Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider à vivre!
--Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-même. Je n'ai pas un sou de fortune.
Marowsko répétait:
--C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu'à mourir de faim, moi. A mon âge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal.
Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver qu'il n'avait pu faire autrement; le Polonais n'écoutait point, révolté de cette désertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute à des événements politiques:
--Vous autres Français, vous ne tenez pas vos promesses.
Alors Pierre se leva, froissé à son tour, et le prenant d'un peu haut:
--Vous êtes injuste, père Marowsko. Pour se décider à ce que j'ai fait, il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir. J'espère que je vous retrouverai plus raisonnable.
Et il sortit.
--Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincère.
Sa pensée cherchait, allant à tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages défilant dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait soupçonner sa mère.
Il hésita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain, se décidant, il pensa: «Elle avait raison, après tout.» Et il s'orienta pour retrouver sa rue.
La brasserie était, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de fumée. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'était un jour de fête, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-même servait, courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant pleins de mousse.
Quand Pierre eut trouvé une place, non loin du comptoir, il attendit, espérant que la bonne le verrait et le reconnaîtrait.
Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'œil, trottant menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.
Il finit par frapper la table d'une pièce d'argent. Elle accourut.
--Que désirez-vous, Monsieur?
Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des consommations servies.
--Eh bien! fit-il, c'est comme ça qu'on dit bonjour à ses amis?
Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix pressée:
--Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez?
--Oui, un bock.
Quand elle l'apporta, il reprit:
--Je viens te faire mes adieux. Je pars.
Elle répondit avec indifférence:
--Ah bah! Où allez-vous?
--En Amérique.
--On dit que c'est un beau pays.
Et rien de plus. Vraiment il fallait être bien malavisé pour lui parler ce jour-là. Il y avait trop de monde au café!
Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jetée, il vit la Perle qui rentrait portant son père et le capitaine Beausire. Le matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis à l'arrière, fumaient leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en les voyant passer: «Bienheureux les simples d'esprit.»
Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tâcher de s'engourdir dans une somnolence de brute.
Quand il rentra, le soir, à la maison, sa mère lui dit, sans oser lever les yeux sur lui:
--Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu embarrassée. Je t'ai commandé tantôt ton linge de corps et j'ai passé chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de choses que je ne connais pas, peut-être?
Il ouvrit la bouche pour dire: «Non, de rien.» Mais il songea qu'il lui fallait au moins accepter de quoi se vêtir décemment, et ce fut d'un ton très calme qu'il répondit:
--Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai à la Compagnie.
Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa mère, en la recevant de ses mains, le regarda pour la première fois depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui demandent grâce.
Le 1er octobre, la Lorraine, venant de Saint-Nazaire, entra au port du Havre, pour en repartir le 7 du même mois à destination de New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine flottante où serait désormais emprisonnée sa vie.
Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mère qui l'attendait et qui murmura d'une voix à peine intelligible:
--Tu ne veux pas que je t'aide à t'installer sur ce bateau?
--Non, merci, tout est fini.
Elle murmura:
--Je désire tant voir ta chambrette.
--Ce n'est pas la peine. C'est très laid et très petit.
Il passa, la laissant atterrée, appuyée au mur, et la face blême.
Or Roland, qui visita la Lorraine ce jour-là même, ne parla pendant le dîner que de ce magnifique navire et s'étonna beaucoup que sa femme n'eût aucune envie de le connaître puisque leur fils allait s'embarquer dessus.
Pierre ne vécut guère dans sa famille pendant les jours qui suivirent. Il était nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter tout le monde. Mais la veille de son départ il parut soudain très changé, très adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents avant d'aller coucher à bord pour la première fois:
--Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?
Roland s'écria:
--Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise?
--Mais certainement, dit-elle tout bas.
Pierre reprit:
--Nous partons à onze heures juste. Il faut être là-bas à neuf heures et demie au plus tard.
--Tiens! s'écria son père, une idée. En te quittant nous courrons bien vite nous embarquer sur la Perle afin de t'attendre hors des jetées et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise?
--Oui, certainement.
Roland reprit:
--De cette façon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre le môle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais reconnaître les siens dans le tas. Ça te va?
--Mais oui, ça me va. C'est entendu.
Une heure plus tard il était étendu dans son petit lit marin, étroit et long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant à tout ce qui s'était passé depuis deux mois dans sa vie, et surtout dans son âme. A force d'avoir souffert et fait souffrir les autres, sa douleur agressive et vengeresse s'était fatiguée, comme une lame émoussée. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir à quelqu'un et de quoi que ce fût, et il laissait aller sa révolte à vau-l'eau à la façon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las de frapper, las de détester, las de tout, qu'il n'en pouvait plus et tâchait d'engourdir son cœur dans l'oubli, comme on tombe dans le sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du navire, bruits légers, à peine perceptibles en cette nuit calme du port; et de sa blessure jusque-là si cruelle il ne sentait plus aussi que les tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent.
Il avait dormi profondément quand le mouvement des matelots le tira de son repos. Il faisait jour, le train de marée arrivait au quai amenant les voyageurs de Paris.
Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairés, inquiets, cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se répondant au hasard, dans l'effarement du voyage commencé. Après qu'il eut salué le capitaine et serré la main de son compagnon le commissaire du bord, il entra dans le salon où quelques Anglais sommeillaient déjà dans les coins. La grande pièce aux murs de marbre blanc encadrés de filets d'or prolongeait indéfiniment dans les glaces la perspective de ses longues tables flanquées de deux lignes illimitées de sièges tournants, en velours grenat. C'était bien là le vaste hall flottant et cosmopolite où devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. Son luxe opulent était celui des grands hôtels, des théâtres, des lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'œil des millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire réservée à la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqué la veille au soir un grand troupeau d'émigrants, et il descendit dans l'entrepont. En y pénétrant, il fut saisi par une odeur nauséabonde d'humanité pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus écœurante que celle du poil ou de la laine des bêtes. Alors, dans une sorte de souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperçut des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants étendus sur des planches superposées ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point les visages, mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, cette foule de misérables vaincus par la vie, épuisés, écrasés, partant avec une femme maigre et des enfants exténués pour une terre inconnue, où ils espéraient ne point mourir de faim, peut-être.
Et songeant au travail passé, au travail perdu, aux efforts stériles, à la lutte acharnée, reprise chaque jour en vain, à l'énergie dépensée par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir où, cette existence d'abominable misère, le docteur eut envie de leur crier: «Mais foutez-vous donc à l'eau avec vos femelles et vos petits!» Et son cœur fut tellement étreint par la pitié qu'il s'en alla, ne pouvant supporter leur vue.
Son père, sa mère, son frère et Mme Rosémilly l'attendaient déjà dans sa cabine.
--Si tôt, dit-il.
--Oui, répondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir le temps de te voir un peu.
Il la regarda. Elle était en noir, comme si elle eût porté un deuil, et il s'aperçut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier, devenaient tout blancs à présent.
Il eut grand'peine à faire asseoir les quatre personnes dans sa petite demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte restée ouverte on voyait passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fête, car tous les amis des embarqués et une armée de simples curieux avaient envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans les salons, partout, et des têtes s'avançaient jusque dans la chambre tandis que des voix murmuraient au dehors: «C'est l'appartement du docteur.»
Alors Pierre poussa la porte; mais dès qu'il se sentit enfermé avec les siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait leur gêne et leur silence.
Mme Rosémilly voulut enfin parler:
--Il vient bien peu d'air par ces petites fenêtres, dit-elle.
--C'est un hublot, répondit Pierre.
Il en montra l'épaisseur qui rendait le verre capable de résister aux chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le système de fermeture. Roland à son tour demanda:
--Tu as ici même la pharmacie?
Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothèque de fioles qui portaient des noms latins sur des carrés de papier blanc.
Il en prit une pour énumérer les propriétés de la matière qu'elle contenait, puis une seconde, puis une troisième, et il fit un vrai cours de thérapeutique qu'on semblait écouter avec grande attention.
Roland répétait en remuant la tête:
--Est-ce intéressant cela!
On frappa doucement contre la porte.
--Entrez! cria Pierre.
Et le capitaine Beausire parut.
Il dit, en tendant la main:
--Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gêner vos épanchements.
Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommença.
Mais, tout à coup, le capitaine prêta l'oreille. Des commandements lui parvenaient à travers la cloison, et il annonça:
--Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la Perle pour vous voir encore à la sortie, et vous dire adieu en pleine mer.
Roland père y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la Lorraine sans doute, et il se leva avec empressement:
--Allons, adieu, mon garçon.
Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte.
Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baissés, très pâle.
Son mari lui toucha le bras:
--Allons, dépêchons-nous, nous n'avons pas une minute à perdre.
Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une après l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot. Puis il serra la main de Mme Rosémilly, et celle de son frère en lui demandant:
--A quand ton mariage?
--Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons coïncider avec un de tes voyages.
Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombré de public, de porteurs de paquets et de marins.
La vapeur ronflait dans le ventre énorme du navire qui semblait frémir d'impatience.
--Adieu, dit Roland toujours pressé.
--Adieu, répondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois qui faisaient communiquer la Lorraine avec le quai.
Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'éloigna.
--Vite, vite, en voiture! criait le père.
Un fiacre les attendait qui les conduisit à l'avant-port où Papagris tenait la Perle toute prête à prendre le large.
Il n'y avait aucun souffle d'air; c'était un de ces jours secs et calmes d'automne, où la mer polie semble froide et dure comme de l'acier.
Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent à ramer. Sur le brise-lames, sur les jetées, jusque sur les parapets de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la Lorraine.
La Perle passa entre ces deux vagues humaines et fut bientôt hors du môle.
Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et il disait:
--Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais là, juste.
Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin possible. Tout à coup Roland s'écria:
--La voilà. J'aperçois sa mâture et ses deux cheminées. Elle sort du bassin.
--Hardi! les enfants, répétait Beausire.
Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.
Roland était debout, cramponné au mât; il annonçait:
--En ce moment elle évolue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus... Elle se remet en mouvement... Elle a dû prendre son remorqueur... Elle marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetées!... Entendez-vous la foule qui crie... bravo!... C'est le Neptune qui la tire... je vois son avant maintenant.... la voilà, la voilà... Nom de Dieu, quel bateau! Nom de Dieu! regardez donc!...
Mme Rosémilly et Beausire se retournèrent; les deux hommes cessèrent de ramer; seule Mme Roland ne remua point.
L'immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l'air, devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port. Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, emporté soudain par un élan patriotique se mit à crier: «Vive la Lorraine!» acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet enfantement d'une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus belle fille.
Mais Elle, dès qu'elle eut franchi l'étroit passage enfermé entre deux murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et elle partit toute seule comme un énorme monstre courant sur l'eau.
--La voilà... la voilà!... criait toujours Roland. Elle vient droit sur nous.
Et Beausire, radieux, répétait:
--Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur route?
Jean, tout bas, dit à sa mère:
--Regarde, maman, elle approche.
Et Mme Roland découvrit ses yeux aveuglés par les larmes.
La Lorraine arrivait, lancée à toute vitesse dès sa sortie du port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braquée, annonça:
--Attention! M. Pierre est à l'arrière, tout seul, bien en vue. Attention!
Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant, passait presque à toucher la Perle.
Et Mme Roland, éperdue, affolée, tendit les bras vers lui, et elle vit son fils, son fils Pierre, coiffé de sa casquette galonnée, qui lui jetait à deux mains des baisers d'adieu.
Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu déjà tout petit, effacé comme une tache imperceptible sur le gigantesque bâtiment. Elle s'efforçait de le reconnaître encore et ne le distinguait plus.
Jean lui avait pris la main:
--Tu as vu? dit-il.
--Oui, j'ai vu. Comme il est bon!
Et on retourna vers la ville.
--Cristi! ça va vite, déclarait Roland avec une conviction enthousiaste.
Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il eût fondu dans l'Océan. Mme Roland tournée vers lui le regardait s'enfoncer à l'horizon vers une terre inconnue, à l'autre bout du monde. Sur ce bateau que rien ne pouvait arrêter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait plus tout à l'heure, était son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait que la moitié de son cœur s'en allait avec lui, il lui semblait aussi que sa vie était finie, il lui semblait encore qu'elle ne reverrait jamais plus son enfant.
--Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant un mois?
Elle balbutia:
--Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal.
Lorsqu'ils furent revenus à terre, Beausire les quitta tout de suite pour aller déjeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme Rosémilly, et Roland dit à sa femme:
--Il a une belle tournure, tout de même, notre Jean.
--Oui, répondit la mère.
Et comme elle avait l'âme trop troublée pour songer à ce qu'elle disait, elle ajouta:
--Je suis bien heureuse qu'il épouse Mme Rosémilly.
Le bonhomme fut stupéfait.
--Ah bah! Comment? Il va épouser Mme Rosémilly?
--Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui même.
--Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette affaire-là?
--Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait être sûr d'être agréé par elle avant de te consulter.
Roland se frottait les mains:
--Très bien, très bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument.
Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François-Ier, sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une petite fumée grise, si lointaine, si légère qu'elle avait l'air d'un peu de brume.
FIN.
NOTE.
Le manuscrit de Pierre et Jean se compose de 188 feuillets grand in-8º écrits au recto, paginés de 1 à 188. Ce dernier feuillet porte le mot fin. L'écriture est rapide et assurée. Les corrections y sont peu nombreuses. Vers la fin cependant, à partir du chapitre VIII, les surcharges sont plus rapprochées, des membres de phrases sont abandonnés. Les variantes que nous donnons indiquent les hésitations de l'auteur pour rendre définitives les scènes qui se déroulent dans la partie capitale de son livre.
Pierre et Jean a paru dans la Nouvelle Revue, en décembre 1887 et janvier 1888. Il fut mis en vente par Ollendorff au commencement de 1888 et par Boussod-Valadon avec les illustrations de Duez et de Lynch à la fin de la même année.
Maupassant écrit à sa mère au commencement de novembre 1887:
«Ollendorff veut mettre en vente Pierre et Jean le 3 janvier et non le 20... Pierre et Jean aura un succès littéraire, mais non pas un succès de vente. Je suis sûr que ce livre est bon. Je te l'ai toujours écrit, mais il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre.»
Quant à la préface, elle parut en feuilleton dans le Supplément littéraire du Figaro (samedi 7 janvier 1888). Elle faillit même donner lieu à un procès entre Maupassant et la direction du journal, celle-ci ayant jugé bon de supprimer plusieurs passages importants de l'article, sans l'assentiment de l'auteur. L'affaire s'arrangea cependant sans débats judiciaires.
La préface de Pierre et Jean fut très discutée.
Nous extrayons du livre de Mme Lecomte du Nouy, En regardant passer la vie (Ollendorff, édit.), le passage suivant:
«J'ai écrit durant une partie de ma vie une sorte de journal, j'y retrouve ceci à la date du 22 juin 1887:
«Maupassant me lit les premières pages de son nouveau roman Pierre et Jean. L'exposition s'annonce très bien; c'est un fait réel qui lui a donné l'idée d'écrire ce livre. Un de ses amis vient de faire un héritage de huit millions. Cet héritage lui a été laissé par un commensal de sa famille. Il paraît que le père du jeune homme était vieux, la mère, jeune et jolie. Guy a cherché comment le don d'une pareille fortune pouvait s'expliquer; il a fait une supposition qui s'est imposée à lui; il va la développer et nous devons aller ensemble samedi au Havre pour qu'il se pénètre du paysage, des bassins et du mouvement du port, d'une façon absolument juste.»
«C'est bien ainsi qu'il procédait. Le moindre point de départ lui suffisait: il voyait le monde à travers une goutte d'eau et il était surpris que chacun n'eût pas ses yeux.»
VARIANTES
D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL.
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Page 34, ligne 2, à trois heures...
Page 34, ligne 3, demain, trois heures...
Page 35, ligne 19, rare, très rare par...
Page 36, ligne 8, fut seul avec...
Page 37, ligne 14, Et madame...
Page 47, ligne 21, bourgeois de son...
Page 48, ligne 5, allongées sur une autre...
Page 49, ligne 8, une ponne liqueur, très ponne, très ponne...
Page 49, ligne 21, un pon sirop ou une ponne liqueur...
Page 50, ligne 23, très pon, très pon: «joli rupis»...
Page 51, ligne 20, effet? Sur qui cela ne ferait-il pas un bon effet? Quel...
Page 54, ligne 3, pouvait se faire cent...
Page 56, ligne 16, Il s'assit...
Page 56, ligne 22, laisser au moins dans...
Page 58, ligne 16, être bien jobard...
Page 60, ligne 7, de fort joli: un grand rez-de-chaussée avec...
Page 61, ligne 1, de sa fortune.
Page 61, ligne 18, lever jusqu'au déjeuner, du déjeuner jusqu'au dîner, et du dîner jusqu'au...
Page 63, ligne 22, sens, de bon sens vulgaire...
Page 65, ligne 3, sur une banquette...
Page 66, ligne 25, a rudement de...
Page 67, ligne 9, instants comme avait fait Marowsko la veille au soir, puis...
Page 67, ligne 13, étonnant s'il te...
Page 70, ligne 10, il vit Madame...
Page 72, ligne 15, bouquet plein de...
Page 73, ligne 10, déjeuner sur l'herbe dont...
Page 74, ligne 5, lune, avec une mimique si plaisante...
Page 74, ligne 21, plus morne, répondit...
Page 79, ligne 2, membres. Elle se...
Page 79, ligne 10, leva pour porter...
Page 79, ligne 27, moi et pour mon...
Page 80, ligne 4, rien à dire.
Page 81, ligne 11, maison presque tous...
Page 81, ligne 23, il s'était couché, vers minuit, l'esprit confus et la tête lourde. Et il avait dormi comme...
Page 89, ligne 15, Lorsqu'il entra dans...
Page 92, ligne 27, premier, puisqu'il fut...
Page 97, ligne 19, à un meuglement de taureau...
Page 97, ligne 26, poussé lui-même...
Page 100, ligne 11, tendre avec...
Page 103, ligne 2, avait laissé toute sa fortune à l'autre enfant.
Page 103, ligne 16, le voir rien...
Page 107, ligne 5, le hurlement de...
Page 107, ligne 7, recula à pas rapides jusqu'au...
Page 108, ligne 6, les lieux. Oh!...
Page 109, ligne 9, par s'endormir.
Page 110, ligne 1, Pierre dormit peu d'un sommeil troublé. Quand...
Page 114, ligne 6, et s'attristaient ensemble...
Page 114, ligne 20, ressemblances qui révèlent deux corps faits de la même chair, une de ces...
Page 122, ligne 21, c'était l'heure du...
Page 128, ligne 11, s'agit du caractère...
Page 129, ligne 11, lui ressemblait pas, ne lui...
Page 130, ligne 12, l'avait sorti de...
Page 130, ligne 16, l'as tiré d'un tiroir...
Page 132, ligne 22, un petit cadre...
Page 135, ligne 2, mettait presque toujours...
Page 136, ligne 21, fut découverte, et...
Page 138, ligne 1, survint dans la famille Roland...
Page 138, ligne 8, d'enterrement depuis quelque temps? Le docteur répondit...
Page 140, ligne 25, trouver mal. Elle balbutiait en faisant un effort énergique pour respirer et reprendre ses sens. Non, non...
Page 145, ligne 24, voiture qui roulait au...
Page 146, ligne 19, appelle encore la belle Alphonsine, en souvenir des jours anciens, s'en vint...
Page 147, ligne 12, monde même les dames passerait...
Page 156, ligne 1, prendre, à cause de la...
Page 156, ligne 4, et saisissant entre...
Page 166, ligne 10, afin de jouir de la surprise quand...
Page 166, ligne 13, Quand on fut dans le...
Page 171, ligne 17, se retourna vers...
Page 171, ligne 20, Jean aussi s'était...
Page 173, ligne 10, qu'il tenait l'arme empoisonnée...
Page 173, ligne 21, qui sentait porter...
Page 174, ligne 13, jaloux! tu rends la maison inhabitable parce que tu es jaloux, tu cherches...
Page 176, ligne 5, douleur par ce que j'ai deviné d'abord et ce que je sais...
Page 179, ligne 27, et, comme il ne voyait rien, il...
Page 180, ligne 22, plein de larmes et un fils...
Page 183, ligne 4, rien, plus rien pour...
Page 184, ligne 21, Non, mon enfant.
--Si maman.
Puis s'écartant un peu, mais toujours à genoux devant elle:
--«Écoute, je te jure, moi, que, pas une fois je ne penserai à ce que tu m'as dit tout à l'heure.
--Tu ne pourrais pas?
--Je pourrai. Et puis... et puis... et puis je t'aime plus que tu ne crois. Jure.
--Non.
--Écoute, maman, permets-moi...
Page 187, ligne 7, impossible de te faire comprendre.
Page 187, ligne 8, parlait d'une voix...
Page 187, ligne 12,--Laisse-moi parler.--Eh bien, mon enfant, malgré cela, malgré tout ce que je viens d'endurer depuis le jour où tu as hérité de cet argent jusqu'à ce soir, et ce soir surtout... ce soir,... tu comprends... malgré cela je ne regrette rien de ce que j'ai fait... Tu veux que je reste. Je resterai si tu me le dis encore quand tu m'auras écouté jusqu'au bout...
Je ne regrette rien. Si tu m'aimes assez pour me garder, il faut que tu gardes avec moi le souvenir et l'amour de ton père, de ton vrai père... et que tu acceptes d'être son fils comme j'accepte, moi, d'avoir été sa maîtresse... Laisse-moi parler... Si je t'aime tant,... toi... toi... toi... plus que ton frère... c'est que tu es son fils, à lui... Écoute... j'ai épousé un homme dont je ne voulais pas, parce que mon père et ma mère m'y ont forcée... j'ai dormi dans son lit et pleuré de dégoût dans ses bras... Et je serais morte sans avoir goûté un instant de bonheur, et je ne t'aurais pas, toi, si je n'avais point rencontré ton père. Tout ce que j'ai eu de bon, de doux, de cher, de chaud, mes pauvres rêves, les quelques jours clairs de mon existence, c'est à lui que je les dois. Je lui dois. Je lui dois tout, d'avoir pensé, d'avoir aimé, même d'avoir pleuré et d'avoir souffert. Et je l'aime encore, tout mort qu'il est, je l'aime presque autant que toi, mon petit Jean. Comprends-tu, dis, comprends-tu? On m'avait donnée à quelqu'un... Est-ce que je savais? Je me suis reprise et donnée à un autre, et je ne veux pas le renier, même aujourd'hui. Toi, maintenant, tu es tout ce qui me reste de lui, et si je t'aime tant, c'est pour ça.
Faut-il rester, ou faut-il partir? Je ferai ce que tu voudras.
Il dit, d'une voix douce:
--Reste, maman.
--Alors, tu veux bien être son fils?
Il ne répondit pas et l'embrassa.
Elle l'étreignit longtemps. Puis, redevenue soudain la femme d'ordre et de chiffres qu'elle avait été toute sa vie:
--Écoute, puisque tu veux bien--je pense à tout--puisque tu veux bien, tu garderas ton héritage, n'est-ce pas?
Il fit un mouvement de révolte, n'ayant point prévu cette conséquence.
Elle reprit avec angoisse: «Oui, tu le garderas, puisque tu es son fils, ça n'est pas possible autrement. Et qu'est-ce qu'on dirait maintenant, si tu le refusais? Et puis, comment le refuserais-tu, puisque tu es son fils, et que tu le sais, et que tu veux bien?
Il répondit pour la calmer:
--Nous parlerons de ça plus tard.
Elle ne voulait pas.
--Non... non... aujourd'hui, tout de suite.
Et, avec un entêtement tout féminin, acharnée à cette idée nouvelle, réglant comme une question d'intérêt commercial, par une combinaison ingénieuse, cette délicate affaire d'intérêt sentimental, elle raisonna tendrement.
--Voici, mon petit Jean. Comprends-moi bien. Maintenant que tu connais ton père, tu ne voudrais rien accepter de M. Roland, n'est-ce pas, ni aujourd'hui, ni plus tard? Donc tu n'aurais rien, jamais, puisqu'on ne m'a pas donné de dot, à moi. Alors je dirai à mon mari de laisser toute notre fortune à Pierre en faisant valoir que tu n'en as pas besoin, toi, puisque tu es riche de ton côté. Et ce sera très juste ainsi. Ton frère aura l'argent de son père et toi l'argent du tien.
Elle trouvait cela très juste: et c'était très juste en effet, et Jean fut sans réponse, sans arguments et sans résistance.
Il reprit après un court silence:
--Comme tu vas souffrir en te retrouvant en face de Pierre?
Elle répondit en l'embrassant:
--Oh, maintenant, puisque tu m'aimes!
Mais il comprit avec un sentiment plus précis de la réalité qu'elle ne pouvait, tous les jours, affronter le regard et les allusions terribles du fils aîné.
--Non, non, dit-il, il faut trouver quelque chose. Mets ton chapeau, je vais te reconduire, et nous parlerons de cela, demain.
Une volonté énergique, née soudain en lui, du besoin de secourir sa mère, et une résolution d'agir sans tarder et sans hésiter.
--Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin, tendre et reconnaissant, et elle essaya de se lever.
Mais la secousse...
Page 192, ligne 14, entendue rentrer.
Page 193, ligne 1, VIII. Roland entra à l'heure ordinaire, le lendemain, dans la salle à manger pour déjeuner. Le couvert était mis, mais personne ne paraissait.
Il s'assit et attendit, puis, au bout de cinq minutes, furieux de ce retard, il ouvrit la porte et cria:
--On ne mange donc...
Page 199, ligne 3, est au salon avec...
Page 199, ligne 6, Louise? Au bout d'une demi-minute, Mme Roland répondit:--Quoi? mon ami...
Page 199, ligne 12, ami, nous descendons. Et elle parut presque aussitôt, suivie de Jean. Roland s'écria: «Tiens...
Page 199, ligne 20, Jean s'avança...
Page 200, ligne 8, Et le jeune homme sortit.
Il ne s'était point couché, et n'avait pas dormi. Après avoir quitté sa mère, quand son âme se fut calmée, quand sa pensée se fut éclaircie ainsi qu'une eau battue et remuée, il accepta la situation nouvelle qu'on venait de lui révéler. Le choc reçu par sa sensibilité avait été si fort qu'il emportait, dans un irrésistible attendrissement, tous les préjugés établis et toutes les revendications de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'était pas un homme de longue résistance; il n'aimait lutter contre personne, et encore moins contre lui-même, il se résigna donc et, par un penchant instinctif, par un amour inné du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquiéta aussitôt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et l'atteindre du même coup. Il les pressentait inévitables et terribles, et pour les écarter il se décida à des efforts surhumains d'énergie et d'activité. Il fallait que tout de suite, dès le lendemain, la difficulté fût tranchée, car il avait aussi, par instants, ce besoin impérieux des solutions immédiates qui constitue toute la force des faibles, incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitué d'ailleurs à démêler et à étudier les situations compliquées, les questions d'ordre intime dans les familles troublées, découvrit immédiatement toutes les conséquences prochaines de l'état d'âme de son frère.
Malgré lui, il envisageait les suites d'un point de vue presque professionnel, comme s'il eût réglé les relations possibles de clients après une catastrophe d'ordre moral. Certes, un contact continuel avec Pierre lui devenait impossible. Il l'éviterait facilement en restant chez lui, mais il était encore plus inadmissible que leur mère continuât à demeurer sous le même toit que son fils aîné. (Transposition.)
Et longtemps il marcha de long en large dans son salon, imaginant et rejetant des combinaisons, ne trouvant rien qui pût le satisfaire, car au fond de son cœur, une autre préoccupation secrète était cachée qu'il ne s'avouait pas à lui-même, celle de ne pas compromettre son mariage.
Il faisait grand jour quand il trouva ce moyen si longtemps cherché. Il se leva, s'habilla, sortit pour s'assurer que l'exécution en était possible; et maintenant il allait sonder adroitement les intentions de son frère, en déjeunant.
Il montait l'escalier, avec la résolution...
Page 203, ligne 4, Ah! ah! Qui ça?
Page 203, ligne 24, tard, très, très utiles parmi...
Page 204, ligne 6, six mille, et le médecin reçoit cinq mille de fixe.
Page 206, ligne 23, recommandations médiocres.
Page 209, ligne 1, Comment veux-tu, j'y...
Page 209, ligne 4, Oh! maintenant c'est impossible, j'ai fait trop de mal à mon pauvre Pierre. Elle se tut...
Page 210, ligne 2, d'émotion reçue la...
Page 210, ligne 19, mobilier de son salon...
Page 210, ligne 22, achetés, sur sa demande, par...
Page 215, ligne 23, ayant peur de sa maison maintenant.
Page 216, ligne 20, droit, elle murmura:--Mon enfant, je te l'ai apporté, tu le cacheras bien et tu le regarderas de temps en temps.
Et de l'autre main elle lui offrait un petit objet.
Page 216, ligne 25, Qu'est-ce que c'est?
Elle répondit tout bas: «Tu le verras quand je ne serai plus ici.
Alors il comprit en reconnaissant la forme du cadre.
Page 217, ligne 1, Mais avant de lui remettre le portrait de son père, dont elle se séparait pour toujours, elle posa sur l'enveloppe un long baiser d'adieu, car elle avait dramatisé cette rupture en se jurant, comme on fait pour briser un lien d'amour, de ne plus revoir jamais la figure peinte de son ami.
Lorsque son fils eut enfermé cette image à double tour dans le tiroir de son bureau, elle essuya...
Page 218, ligne 14, La lettre qui l'en...
Page 220, ligne 12, Il se rendit après...
Page 221, ligne 3, la puissante rumeur des...
Page 227, ligne 21, temps de causer aujourd'hui.
Page 228, ligne 6, vers le port. En...
Page 229, ligne 19, qui lui dit d'une voix...
Page 230, ligne 18, Roland répéta:--Mais oui, mais oui certainement. N'est-ce...
Page 231, ligne 12, était couché dans...
Page 233, ligne 15, planches ou grouillant...
Page 236, ligne 7, et il déclara:
Page 236, ligne 20, lui prit le bras...
Page 238, ligne 14, Mme Roland tira son mouchoir de sa...
Page 239, ligne 24, elle va passer.
Page 240, ligne 11, des baisers.
Page 241, ligne 21, trop troublée pour prendre des précautions de langage, elle ajouta: «Tu sais qu'il va épouser Mme Rosémilly». Le bonhomme fut stupéfait.--Ah bah! mais vous ne m'en avez rien dit.--Non, Jean voulait être sûr d'être accepté.--Ah! très bien, c'est une bonne idée qu'il a eue là; moi, je l'approuve tout à fait. Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard François-Ier, elle se retourna...
Page 242, ligne 16, légère qu'elle semblait un nuage.
OPINION DE LA PRESSE
SUR
PIERRE ET JEAN.
Le Temps, 15 janvier 1888 (Anatole France), La Vie littéraire, II, C. Lévy, éditeur.
«La théorie de M. de Maupassant, si je l'ai bien comprise, revient à ceci: Il y a toutes sortes de manières de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un ilote...
«Laissez-la donc libre [la critique], puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement quand vous les accordez avec une si juste libéralité aux œuvres dites originales. N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, à sa manière, une œuvre d'art?...
«Eh bien, sans me faire la moindre illusion sur la vérité absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels... Je la tiens pour un des plus nobles rameaux dont soit décoré, dans l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres.
«Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre les règles qu'il a posées, que son nouveau roman, Pierre et Jean, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent?... La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans effort. Il est consommé dans son art... Quant à la langue de M. de Maupassant, je me contenterai de dire que c'est du vrai français, ne sachant donner une plus belle louange.»
Revue Bleue, 14 janvier 1888 (Maxime Gaucher).
«Pourquoi ce roman très bien fait--que l'auteur ne proteste pas, lui qui s'indigne contre les romans bien faits!--est-il précédé d'une préface absolument inutile?... La seule chose que je veux retenir de cette préface, c'est qu'il n'y aurait aucun signe auquel pût se reconnaître un roman bien fait; c'est que ça n'existe pas un roman bien fait.--Eh bien, si, et le roman bien fait, c'est Pierre et Jean.
L'Écho de Paris, 16 janvier 1888 (Edmond Lepelletier).
...................................................................... «Tout ce que nous pouvons constater, c'est que tenants de la nouvelle ou partisans du roman seront obligés de tomber d'accord sur ce point, que Pierre et Jean est un livre excellent, d'un style pur, aux mailles solides, forgé sur la bonne enclume et fait de main d'ouvrier...
«Lisez et relisez Pierre et Jean, lecteurs. Contentez-vous de lire la préface.»
L'Illustration, 21 janvier 1888 (L. P.).
«... C'est une étude d'âme, mais où l'auteur ne songe pas à se montrer psychologue. Les personnages en sont tous bien vivants, d'une vie bien intense où le corps aussi tient sa place.
«Avec M. Guy de Maupassant, on ne risque guère de tomber dans l'abstraction. Il a le don de la vie, et ce don il le possède aussi bien dans son style que dans ses personnages... Mais n'allons-nous pas mériter les sévérités de M. de Maupassant à l'égard des critiques, lesquels, le plus souvent, nous dit-il, gourmandent à faux les artistes, ou les complimentent sans réserve et sans mesure? Cela est à craindre...»
Revue des Deux-Mondes, Bulletin bibliographique, 15 janvier 1888.
...................................................................... «Il faut lire ce petit roman, car l'auteur nous fait assister avec beaucoup de talent à tous les combats qui se livrent dans l'esprit de Pierre...
«On peut regretter que M. de Maupassant mette dans la bouche de ses personnages quelques expressions que l'on penserait ne pas y rencontrer, et il nous semble que le récit aurait gagné quelque chose à cette épuration; mais il paraît que l'école à laquelle appartient M. Guy de Maupassant tient absolument à cette manière de dire.»
Journal des Débats, 11 février 1909 (André Heurteau).
«... Pour nous, et peut-être aussi pour beaucoup de lecteurs, l'effet produit par la lecture de Pierre et Jean, ce n'est pas seulement un malaise et une tristesse, c'est aussi une sorte de dépression morale...
«Toute une portion de l'humanité, qui ne se compose pas uniquement d'artistes et d'esthéticiens, trouve ce langage un peu rude. Elle souhaiterait qu'on lui parlât de ses souffrances, de ses infirmités et même de ses vices, sur un autre ton, avec un autre accent. Un très grand talent, une plume très habile, un style puisé aux meilleures sources de la langue, vigoureux et ferme, d'une souplesse admirable--M. de Maupassant possède tous ces dons--suffisent peut-être aux jouissances d'un dilettantisme raffiné. Certaines grossièretés voulues flattent sans doute le goût moins délicat d'un public moins restreint. D'autres lecteurs, en assez grand nombre, demandent encore autre chose qu'ils ne trouvent point dans la dernière œuvre, si remarquable, d'ailleurs, de M. de Maupassant.»
L'Événement, 19 janvier 1888 (Charles Viguier).
«Parmi les écrivains de quarante ans, ceux qu'on appelle les jeunes à succès, M. de Maupassant vaut d'être placé premier avec quelques pas d'avance. Des académiciens me l'ont dit, avec eux maints esthètes un peu râblés, et je le pense aussi. Les cent pages qui commencent Une Vie, trois ou quatre de ses nouvelles frisent le chef-d'œuvre.
«Cette qualité essentielle au romancier digne de ce nom, cette qualité majeure qui permet de créer en dehors de soi, c'est-à-dire non à la semblance de soi, des personnages doués de vie, M. de Maupassant la possède. Il excelle, sinon à restituer dans son intégrité la vie de ses personnages, du moins à offrir l'apparence de la vie. Je veux dire que l'auteur de l'histoire émouvante et simple de Pierre et Jean se préoccupe surtout de définir ses personnages par une série d'actes congrus et qu'il néglige--volontairement, je crois--d'expliquer le mobile de ces actes...»
· · ·
Errata:
Page 57: «ses» remplacé par «ces» (--Ah! ces sacrés médecins)